DANSE MIMIQUE ET DANSE DÉCORATIVE
Pour bien comprendre cette division, jetons un regard en arrière. Que nos mouvements, disais-je au début de ce livre, aient une origine purement dynamique et cherchent à plaire par eux-mêmes, sans rien exprimer d'intellectuel ou qu'ils traduisent, plus ou moins fidèlement, avec une intensité plus ou moins émouvante, nos sentiments et nos pensées, il faut qu'ils soient soumis à certaines exigences régularisatrices, qu'ils atteignent un certain degré de style pour prétendre à la dignité d'art.
Une fois définis et comme cristallisés par cette régularisation, ils ne perdent pas cependant leur caractère originel. Telles danses gardent nettement un aspect d'imitation presque pure et ne sont, malgré les savantes simplifications, les adroites déformations stylisatrices, qu'une traduction extrêmement fidèle et serrée de nos gestes d'expression, tandis que telles autres, ne présentant aucun sens particulier, n'ayant aucune valeur sentimentale, nous charment uniquement par l'équilibre, la symétrie, la beauté des attitudes, par la variété, l'originalité, l'heureuse accentuation des rythmes.
Les premières constituent TArt mimique, les secondes la véritable Danse... On a précisément coutume de classer les danseurs, suivant leur penchant
plus OU moins accentué vers Tun ou l'autre de ces pôles chorégraphiques, en danseurs-mimes ou de caractère et en danseurs proprement dits, et de les opposer, en quelque sorte, les uns aux autres.
Ces classements tranchés relèvent, dans tous les arts, d'un fâcheux dogmatisme. En réalité toutes les formes intermédiaires existent, dans la Danse, entre celles qui ne cherchent qu'à signifier une idée ou un état d'âme, et celles qui visent uniquement à l'exaltation plastique du mouvement.
Une comparaison éclaircira le problème. La mélodie, source de toute musique, ne saurait philosophiquement se définir autrement que comme « une série de sons successifs ». Toute autre définition est trop étroite, trop exclusive ou tendancieuse. Mais une série de sons successifs peut aller depuis le roulement de tambour jusqu'à ce divin solo de flûte, qui accompagne, dans Orphée^ la danse des âmes heureuses, depuis les deux notes du coucou jusqu'aux variations du rossignol, depuis la récitation la plus insipide de LuUi, jusqu'à l'air savamment agencé par Piccini ou par Pergolèse. Or, entre la mélodie, telle que nous la concevons musicalement, c'est-à-dire le chant, soit vocal, soit instrumental, où l'émotion se traduit jiar une série de notes variées, par une certaine u courbe » toute pleine d'accents, d'intonatiojis diverses et do lyrisme, entre cette mélodie et la mélopée, récitation terne et monotone, sur un pclil nombre de. notes, parfois sur une seule, il y u des degrés à l'infini. Où
cesse la mélopée? où commence la mélodie? Personne ne pourra jamais le déterminer. Aussi le caractère mélodique d'une phrase musicale ne dépend-il pas de cette phrase, mais de celui qui l'écoute. Deux personnes très intelligentes et très musiciennes peuvent différer totalement d'avis à ce point de vue.
11 en est de même pour la Danse. Elle peut aller théoriquement depuis le mouvement machinal et monotone du rémouleur repassant un couteau, jusqu'aux élégantes et aériennes évolutions de la danseuse-étoile, depuis la grâce inconsciente de l'adolescente portant une corbeille de roses, jusqu'aux gestes étudiés et choisis, savamment pathétiques du tragédien incarnant Oreste, Polyeucte ou Joad. Et là encore, nous ne pouvons être tous d'accord sur le point où le mouvement acquiert un caractère suffisamment organisé pour être qualifié d'artistique et de chorégraphique. J'ai déjà s^uffisamment exprimé là-dessus mon opinion personnelle pour faire comprendre que ni le rémouleur, ni la (( choéphore » ne sont des danseurs, à mon sens. Dans certain Saint-Sébastien célèbre, une ballerine n'est-elle point cependant parvenue à faire croire au public que même une série d'immobilités peut être de la Danse ?
Sans prétendre établir des catégories séparées les unes des autres par des cloisons étanches, nous pourrions donc classer les danses, pour notre commodité, suivant leur degré d'organisation, suivant la manière dont y entrent en jeu les divers éléments du mouve-
ment corporel, notamment l'amplitude et le rythme. On pourrait utilement considérer, de la sorte, trois types de danses.
Le premier comporterait la danse en prose ^ une sorte de récitatif corporel, renfermant les mouvements les plus simples, comme la marche, les gestes des sports et des métiers courants, ceux de la vie de relations, saints, poignées de mains, etc., ceux enfin de la comédie où l'on imite cette vie de relations, toutes activités dont les rythmes sont élémentaires et où l'amplitude, loin d'être gaspillée, se trouve réduite systématiquement à un minimum de mouvements segmentaires, par prudence, crainte de fatigue ou bonne éducation. — Faut-il que je le répète une fois de plus? Je n'introduis cette catégorie de mouvements dans ma classification que « pour mémoire » et comme limite inférieure de l'activité chorégraphique, mais ne consens pas à y voir de la Danse, au sens courant et propre du mot.
Le troisième type de Danse (je saute momcutauément le second) comprendrait, au contraire, les mouvements les plus amples, les plus exaltés, les plus organisés comme symétrie de formes et comino accentuation rythmique. Les danses populaires, les danses du ballet classique, toutes les dmises proprement dites y qui s'appuient sur des airs musicaux spécihques, — une pavane, une passacaille. une valse, un tango, — sur des motifs, présentant eux-mêmes un maximum de carrure ctd'équilibre, rentrent dans celte catégorie, la
seule à laquelle on ait attribué un caractère chorégraphique, dans les temps modernes, jusqu'au début de notre siècle.
Vers cette époque, sous diverses influences, réapparut dans notre civilisation le deuxième type de Danse, la danse libre^ comme, avec Wagner, s'était imposé, en musique, le deuxième type de mélodie, la mélodie continue. La danse libre est un intermédiaire entre le récitatif corporel et la danse proprement dite, comme la mélodie continue, entre le récitatif et Tair d'opéra. Le geste lyrique du tragédien et du chanteur, le geste agile et puissamment rythmique de l'acrobate, le simple geste expressif, quand la passion lui fait perdre toute contrainte, enfin la danse elle-même, telle que les progrès musicaux de nos chorégraphes et telle surtout qu'une plus intime union entre elle et la musique tendent aujourd'hui à nous la suggérer, rentrent dans cette catégorie.
Je n'ai pas besoin de dire qu'à mon sens un danseur, une danseuse ne sont des artistes accomplis qu'à la condition de pouvoir pratiquer également ces trois types de danses, d'apporter, même dans leurs récitatifs corporels, un sens exact des rythmes stylisateurs et de conserver, même dans leurs danses les plus artificielles, les plus savamment agencées, le naturel, l'expression, la grâce, toutes les qualités spontanées de passion et de charme qui, dans les rapports sentimentaux, nous attirent, nous retiennent et nous enchantent.