‹ Qu'est-ce que la danse?Chapitre 23 sur 28 · DANSES RÉGLÉES ET DANSES IMPROVISÉES · texte numérisé non relu

DANSES RÉGLÉES ET DANSES IMPROVISÉES

Cette dernière division ne se confond pas avec la troisième. 11 ne s'agit plus de savoir, cette fois, dans quelle mesure les mouvements exécutés s'éloignent des mouvements spontanés dont la Danse procède et quelles en sont la complexité croissante et la subtile économie ; mais simplement, quelle que soit sa forme.

récitatif ou stances, prose ou lyrisme débordant, jusqu'à quel point chaque danse a été travaillée, élaborée, retouchée, fixée en gestes prémédités, comptés et rigoureusement reproduits à chaque exécution successive.

A cet égard trois grandes catégories de danses s'offrent encore à nous. D'abord celles à forme fixe, œuvres anonymes des collectivités, danses nationales ou religieuses, riches d'impératifs impossibles à transgressersans froisser le sentiment universel: il « faut» faire tel pas comme ceci ; cette main « doit », au premier temps de la troisième mesure, se lever comme cela. Sinon vous êtes un malappris, un impertinent, un hérétique.

Ensuite celles qui, nées d'une imagination personnelle, n'obéissent pas à des traditions imprescritibles, mais ont été scrupuleusement, niinuticuscmont réglées dans tous leurs détails et que leurs exécutants, dans rintérôt môme d'une réussite certaine, répéteront toujours identiquement, dans la mesure du moins où réflexes et mémoire ne les trahiront pas.

Enlin les danses improvisées.

Je voudrais considérer ces dernières un [)(Hi plus longuement, pour émettre, à leur sujet, deux opinions fort divergentes, mais nullement incompatibles cependant.

Depuis que la danse expressive, eurUimiique..., ou grecque est redevenue à la mode, nous aNons souvent vu des jeunes femmes, îles j(Hiues liUes, (juohiuefois

des enfants, parfois même des jeunes hommes, les uns à l'état de veille, les autres sous Tempire de Fhypnose, nous affirme-t-on, exécuter des pas, des bonds, prendre mille attitudes théâtrales, cependant qu'on leur joue un morceau de musique, improvisé lui-même, ou du moins qu'ils prétendent n'avoir jamais étudié de près, et se livrer ainsi à des contorsions de toutes sortes, à une mimique décousue, aune gesticulation désordonnée, qu'ils qualifient d'improvisation chorégraphique.

Le public aime ces sortes de comédies ; elles l'étonnent et l'émerveillent. J'avoue que, le plus souvent, je retiens difficilement une forte envie de rire... ou de bailler, devant un manège aussi fol. Je ne crois pas aux danses improvisées. Evidemment on peut s'agiter, gambader, trépigner en tous sens, pendant qu'on vous joue de la musique. C'est précisément la « correspondance ^) que j ai considérée avec sympathie, quand il s'agissait du besoin de mouvementrythmique, qui fait sautiller les enfants, autour de l'harmonie militaire, et esquisser un pas fantaisiste au farceur de cabaret, devant le pavillon du phonographe. Encore faut-il que ces épanchements synesthésiques dérivent d'une impulsion candide et ne prétendent pas au grand art.

Dès que des préoccupations esthétiques s'en mêlent, que l'interprète s'affirme artiste, c'est-à-dire organisateur, tout se gâte et nous n'avons plus, devant nous, qu'un spectacle d'une prétention affligeante et d'une

criante fausseté. Car enfin, pour que la Danse et la Musique fassent bon ménage, (et, dans toute danse d'art, cette compatibilité d'humeur des deux muses complices est la condition sine qiia non de leur union féconde), il faut avant tout qu'il y ait coïncidence parfaite entre les mouvements du danseur et les sons auxquels ces mouvements se réfèrent. Or, si le danseur ne connaît pas par cœur la musique qu'on lui joue, a fortiori si cette musique est elle-même improvisée, comment peut-il deviner le nombre, la durée, l'intensité des mouvements successifs qu'il doit accomplir et qui, pour être synchroniques aux sons qu'ils illustrent, demandent à s'achever chacun juste au moment où se produit l'accent mélodique qu'il prétend traduire?... J'entends bien que les deux protagonistes du spectacle peuvent se contenter d'aller l'un et l'autre en mesure, l'un d'eux, par exemple, de danser à trois temps pendant que l'autre joue à trois temps. Le beau miracle alors! Vous faites juste ce que vous feriez en ornant un peu une mazurque ou une redowa ; et ni vos mines extatiques, ni vos épingles à cheveux tombant à terre et vos tresses brunes ou blondes en s'éparpillant au bon endroit sur vos épaules ne m'illusionneront sur la valeur de ces agitations.

Et pourtant !

Et pourtant je veux abdiquer quelques minutes mon positivisme intransigeant. Voulez-vous maintenant que nous goûtions ensemble à l'exquise fragilité d'iin

d40 QU'EST-CE QUE LA DANSE

Spectacle qui, s'il était vraiment possible, serait incomparable, puisqu'il nous ferait assister à ce merveilleux phénomène : Féclosion directe d'une œuvre d'art? Avec le peintre, le sculpteur, le musicien, le poète, que l'inspiration exalte et sublimise, nous percevons, après coup, dans leurs ouvrages, un écho lointain et forcément affaibli de l'extase qui les souleva. Avec l'improvisation de l'organiste, nous assistons parfois à l'imparfait mais vibrant tressaillir du souffle musical. Avec la Danse improvisée, si elle était réalisable, nous serions les témoins palpitants de la transe même. La pensée, l'émotion créatrice se matérialiseraient, sous nos yeux, en des images aussitôt nées et accomplies que rêvées et voulues. Ce serait, pour nous, comme une lucarne magique ouverte tout à coup sur d'invisibles royaumes. Nous verrions un corps Iransfiguré soudain par le sacre des impondérables, tracer dans l'espace les schèmes fugitifs de l'indicible et du permanent; nous le verrions, baigné de sueurs et tout parfumé d'idéal, tressaillir, s'exalter, se diviniser une minute, puis résorber sa floraison miraculeuse dans le gouffre toujours contigu du passé, pareil à ces graminées monstrueuses, que Wells nous montre s'épanouissant et se fanant en quelques minutes, sous les rayons brûlants du soleil, aux flancs pelés des montagnes lunaires.

Supposez deux êtres profondément unis par un culte parfaitement sympathique de l'art et de la nature; l'un, par exemple, musicien accompli, l'autre danseuse

parfaite. Accordez au premier le génie mélodique, à la seconde une prodigieuse intensité de vie intérieure, un sens rythmique amoureusement cultivé, joint à cette pureté des lignes, à cet équilibre des volumes, à cet éclat du teint, à cette acuité du regard qui l'ont les beautés souveraines. Admettez qu'entre eux existe la sorte de filiation spéciale aux grandes amitiés artistiques; que le musicien, je suppose, ait formé la danseuse et que leur tendresse réciproque soit assez forte pour que Fadmiration de chacun d'eux suffise à l'autre et le comble. Octroyez-leur enfin les dons de la fortune, afin qu'ils puissent trouver à leurs incantations des cadres dignes d'elles... Et tous deux alors de créer, dans une improvisation constante et comme sous l'empire d'une sorte d'harmonie préétablie! Leur musique et leur danse, s'exallant l'une l'autre, de croître et de renaître, dans une série d'enfantements extatiques, tantôt dans la fraîcheur des matins printaniers, tantôt dans la pénombre des chauds aprèsmidi d'été ; mieux encore : dans l'intime recueillement de leurs nuits solitaires, aux lumières assourdies, où l'un pour l'autre, ferait chanter éperdumenl h» clavier et elle, tout son corps, éperdument, pour lui!

Comme autrefois, à propos de la Danse sans musique, nouschevauchons ici hi ('himèro. Vn tel accord de deux artistes, en leurs deux arts, au point de pouvoir engendrer simultanémonl une cvuvre double, c( rien qu'un ccrur et rien qu une àme ! » c'est le

domaine de l'utopie. La vie jalouse ne permet pas ces gaspillages de joies et d'enchantements.

Mais i] fait bon rêver quelquefois à certaines ivresses, pour ne pas s'enliser dans la servile acceptation du possible, pour s'imprimer des élans nouveaux et tenter plus efficacement les vigoureux essors de la sensibilité, du plaisir et de l'intelligence.

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