DE LA DAI^SE
CES conditions se ramènent à un triple choix, éminemment variable selon la sorte de Danse que Ton prétend exécuter : choix du Décor, choix dit Costume et choix de la Musique.
Il serait sage, en pareille matière, de ne songer à établir aucune théorie, de professer Téclectisme le plus large et de s'en remettre simplement au goùl de chacun, en ce qui concerne le cadre pittoresque et sonore d'un art si riche, par lui-même, en formes et en rythmes.
Mais, depuis quelques amu'cs, ce triple problèmi; de la musique, du décor et du costume de Danse a pris une importance si grande, si exagérée, dans l'esprit
des (( connaisseurs », qu'il faut bien lui consacrer un examen quelque peu attentif.
Pour le décor, s'il s'agit de la danse d'agrément personnel, il suffit de trouver un salon vaste, aéré, luxueux si Ton aime le luxe, ou, pour peu que Ton préfère le plein air, quelque pelouse ombreuse, quelque boulingrin bien entretenu. Encore faut-il tabler avec les fantaisies de la mode, car les vrais fanatiques du tango et du fox-trott, à en croire certains chroniqueurs bien renseignés, s'accommodent aisément d'un bouge, éclairé par des lampes-pigeon, loin des regards gênants de la police... L'art n'a vraiment pas grand'chose à voir en tout ceci !
Autrefois, pour la danse-spectacle, qui, dans notre civilisation, ne connut bien longtemps d'autre forme que celle du Ballet de Cour, puis celle du Ballet d'Opéra, la question du cadre pittoresque ou pictural se posait uniquement de la sorte : établir des décors représentant le mieux possible les lieux où l'action du ballet est censée se dérouler. Et, si j'avais à vous faire l'histoire du décor, je vous le montrerais se perfectionnant, d'année en année, jusqu'aux étonnantes mises en scène réalistes, que portèrent à leur perfection, en France, M. Antoine, à son théâtre du Boulevard de Strasbourg et M. Albert Carré, sur la scène de l'Opéra- Comique, avec la collaboration du peintre Jusseaume.
Dans d'autres pays, le même effort d'imitation de la nature se traduisit par d'autres méthodes, avec des coloris plus tranchés, plus violents, plus sonores en
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Le bonheur de gaspiller son énergie physique et la griserie qui en résulte, voilà le vrai plaisir pour la plupart des êtres jeunes et qui dansent. (P. 120.)
A. RENOIR : LE MOULIN DE LA GALETTE (FRAGMENT). FRANCE, XIX" SIÈCLE. (MUSÉE DU LUXEM- BOURG.)
quelque sorte, moins de fini dans les détails, un plus grand souci des masses et de l'effet, et une préoccupation moindre du trompe-rœil. C'est ce que nous apportèrent les Ballets Russes, vers 1910, et l'on cria au miracle, sans qu'à vrai dire le rapport entre la Danse et son cadre fut là bien différent de ce qu'il était dans les réalisations modernes de nos théâtres à nous.
Il y avait incontestablement, il y a encore (car ce « match » entre les décorateurs et la nature est loin d'être terminé) une exagération fâcheuse dans un tel déploiement de toiles peintes et découpées entourant, écrasant le plus souventla danse qu'elles accompagnent et prétendent soutenir. Dans l'immense majorité des cas, on nous présente les spectacles chorégraphiques devant des châssis et des toiles de fond, qui portent jusques aux frises le magnifique témoignage de l'orgueil des peintres, et dans des costumes où Tor éclate comme sur les habits de Philémon... Ils me font penser à une ancienne caricature d'Abcl Faivre. On y voyait un Anglais, attablé dans un restaurant de l'Kxposition de 1900, la fourchette et le couteau en bataille, devant une assiette vide. Un tzigane lui tendait sa soucoupe et le Britannique de répondre : « Aoh I no; moaj'ai demandé une côtelette ! » Non, messieurs les prodigues! je suis venu voir dansor v[ non point contempler du cobalt en fureur ou un quintal de plumes d'autruche.
Or, pendant (juc cette sorte de (h'coration pléthorique s'enllail, se boursoutlait et toinb;ii(, ;i\oc les
Slaves, en une séduisante démence, des esprits réfléchis, mais un peu portés à Tabstraction, s avisèrent que les décors n'ont pas à « représenter » des sites réels ou un salon, mais seulement à les « évoquer ». Et alors, avec Gordon Craig, avec le Kûnstler Theater de Munich, avec le Théâtre d'Art de Moscou, avec Adolphe Appia naquit le décor synthétique. Deux draperies devinrent la grande salle du palais d'Hérode, six cubes, l'Acropole et trois longs fûts cylindriques, la forêt de Siegfried. C'était « aller un peu fort », comme on dit aujourd'hui. Mais le mouvement a pour lui les abstracteurs de quintessence et les amateurs, qui ne peuvent pas tous dépenser huit cent mille francs pour monter une pièce de Hroswitha ou de Marlowe. Et voici la danse « pour raffinés i> à la veille de ne plus connaître d'autre ciel qu'une pièce de calicot avec trois traits de fusain et d'autre architecture qu'une demi-douzaine de vieilles caisses d'amidon !
Je ne sais trop quel romancier psychologue a écrit cette maxime excellente : ce On n'est vraiment modeste que quand on ne se juge soi-même ni trop bien, ni trop mal. » La Danse ne se traitera elle-même équitablement, que quand elle ne s'enveloppera ni dans des décors trop chargés et trop riches, ni dans de trop pauvres ou de trop dépouillés.
Notez que s'il s'agit de « Danse pure », ne représentant pas une action déterminée, n'ayant pas, comme le Ballet de Théâtre, un sujet qui la situe dans l'espace et dans le temps, j'admets volontiers une déco-
ration abstraite, des murs nus ou une tenture uniforme et un costume sans aucun caractère ethnique. Je connais ainsi des rideaux couleur paille et des tuniques grises, qui ne me déplaisent point et qui, adoptés presque au hasard, il y a une dizaine d'années, ont fait fortune, pour une certaine sorte de danses.
A vrai dire, tout cela n'a qu'une importance très secondaire. 11 s'agit surtout de bien danser.
Cependant la Danse, telle quej'ai tent«* de la définir, dans tout ce livre, c'est-à-dire une sorte d'émanation plastique et décorative de la iMusique, soumise à des lois subtiles d'équilibre rythmique dans la durée et dans l'étendue, comporte une condition extérieure de (( milieu », que je tiens pour capitale, bien qu'elle n'ait été expérimentée ni sérieusement, ni méthodiquement nulle part : c'est la Lumière.
Non pas la lumière, telle que la comprennent les décorateurs véristes que j'ai cités plus haut, non la lumière qui simule un tragique clair de lune sur la terrasse d'Elseneur, ou les derniers rayons du couchant entrant par la fenêtre dans la chambre de Mélisande, mais une lumière ayant sa valeur expressive personnelle, indépendante de tout sens littéraire et se transformant sans cesse, selon les exigences des harmonies et des timbres musicaux.
Avec elle, on pénétrerait, dans ic domaine féerique de la teinte. Ainsi, tandis que notre sens musical serait envahi par les sonorités orciiestrales, notre sens de la vision des formes, captivé par les gestes et les
attitudes des danseurs, en même temps notre sens de la vision des couleurs serait intéressé, charmé, subjugué par les infinies modulations de latmosphère.
Car je songe uniquement à la lumière diffuse, à Timpalpable, à la souple clarté, tour à tour forte et douce, dans laquelle baigneraient les corps en mouvement, comme si la chair du danseur, déjà transfigurée par l'océan des ondes harmoniques, où s'accordent ses rythmes, trempait encore dans cet autre océan de clartés versicolores, qui, tour à tour, lui imprimeraient les innombrables caractères de ses accents variables à l'infini, cadre impondérable et somptueux, laissant à la Musique toute son autonomie, à la Danse toute sa liberté, à l'esprit toute son indépendance de rêve et nous suggérant, sans que nous y pensions, les nuances les plus ténues de sentiment, qui, d'un ton à un ton voisin, diffèrent, contrastent, se contredisent magiquement, par un jeu de trébuchet chromatique... Gamme délicate et puissante des verts irrités ou sensuels, rafraîchissants ou morbides, des bleus naïfs ou royaux, des saphirs caressants, des turquoises dangereusement candides et des outremers dédaigneux ; morose profondeur des violets liturgiques et des pourpres saturniens ; tendres appels des lilas ; poignante étreinte des carmins ; cris de joie des rubis ; joviale fanfare des vermillons ; richesse des ocres opulents et des orangés solvables ; luxe tapageur des chromes; amères exaspérations des citrons et des olives ! Comme vos myriades de vibrations se fondraient insensiblement
Tune dans l'autre, sur les moires d'un orchestre onduleux, aux imperceptibles contractions d'une épaule nue, d'une bouche dédaigneuse ou souriante, d'un regard languide ou moqueur î Ou bien, quand, brusquement, sur un changement de ton subit, sur un renversement imprévu de la direction des danseurs, tout l'espace se mueraitd'un mode à un modeopposé, basculerait du grenat au céladon, de l'émeraude à l'amarante, songez à la délicieuse griserie de ces bercements synchroniques,de ces vertiges intégraux, où tout notre être à la fois, par tous ses organes, communierait à vif avec la matière lyrique et exaltée des formes, des couleurs et des sons !
Il va sans dire que, pour obtenir une telle unité, il faudrait un accord objectif, calculé, mathématique entre la Musique et la Lumière, accord aussi intime, aussi complet, aussi perfectible que la concordance établie par les études rythmiques entre la Musique et la Danse... Four réaliser ce synchronisme-ci, nous l'avons vu, il suflit d'une bonne oreille, d'assez bons muscles, d'une grande bonne volonté et de pas mal d'étude. L'autre, celui de la Musique et de la Lumière colorée, exigerait de plus une installation électrique coûteuse, une grande quantité de lampes ot beauccnip de rhéostats. Kspérons cependant '
Ce que nous disions tout à l'iieun^ du décor s'applique également au costume ; il ne doit pas se subs-
titiier, chez le danseur, au talent chorégraphique, ni attirer sur lui l'attention exclusive du public. Quand l'argument de la danse fait allusion à une époque et à un pays déterminés, la couleur locale exige, semblet-il que l'on adopte le costume de ce pays et de ce temps.
Auxenvirons de 1889, lescritiques et les esthéticiens entreprirent une campagne violente, pour obtenir que, dans le Ballet d'Opéra, l'on se soumît à cette règle d'apparent bon sens et que les danseuses fussent habillées en égyptiennesdans les ballets égyptiens, en grecques dans les pièces helléniques, en bretonnes dans les légendes celtiques. Les ballerines de FOpéra défendirent ardemment leur costume de danse traditionnel : le maillot chair, les chaussons roses et le « tutu », puisqu'il faut appeler par ce nom ridicule la jupe de gaze, courte et flottante, qui les habillaient uniformément et indifféremment depuis près d'un siècle.
Les artistes s'indignèrent de cette résistance. On s'en tient désormais à une demi-mesure tacitement acceptée de part et d'autre : dans les œuvres modernes et dans le Gluck on suit les injonctions de la couleur locale ; dans les œuvres de l'ancien répertoire, dans le Gounod, par exemple, on garde le tutu ; dans le Rameau ou le Lulli on suit la mode de leur temps et l'on danse en paniers. Eh bien ! après avoir pensé très différemment, je crois aujourd'hui que les ballerines étaient dans le vrai. Pour un art, comme le leur, délicieuse-
LES CONDITIONS EXTERIEURKS DE LA DANSE 4ol
ment convcnLionnel, — vous verrez bienlol que j'aime encore la « danse classique », dans certains cas et que je croirais tout à fait fâcheux de la négliger et de la laisser se perdre entièrement, — mais enfin pour un art conventionnel, conventionnel comme la Sonate de piano ou comme le Concerto de violon, un costume fixe et, pour ainsi dire rituel, ofïre de grands avantages. ïl établit nettement le caractère précis du spectacle, est un garant do respect vis à vis des traditions et répond, on en est sûr, à tous les postulats pratiques du genre.
Danseuses du ballet classique, gardez vos lutus ; vous ne les remplacerez jamais par rien d'aussi exquisement fantasque ni qui s'apparie plus heureusement à la charmante extravagance de vos pas !
Il est évident que, pour une danse purement musicale, le costume, comme le décor, devrait viser à un style aussi général, aussi nuancé, aussi invariable et aussi arbitraire que possible.
A moins que l'on se contente tout sim|)lem.ent de quelque échantillon très simple des toilettes en cours de mode. On danse bien ainsi les danses de salon ; pourquoi ne danserait-on |)as de mémo les danses dites artisti([ues ? Pourriez-vous me confondre p;ir nu
seul ariifument valabK^
Pourtant l'idéal absolu serait évidemment la nudité com|)lète, idéal irréalisable pour mille l'aisons. dont la plus forte est i\uc pr(*s([ue aucun être humain n'est assez complètement beau pour être beau complètement
nu. Et puis il y a la pudeur ! Je ne suis pas de ceux qui disent qu'elle ne compte pas. Elle est parmi les sentiments respectables, qu'il est mauvais de blesser et parmi les mesures de prudence, dont il est dangereux, pour l'humanité, de se défaire. La nudité, voilà tout de même un type de costume auquel il ne serait pas mauvais de tendre, mais en se gardant bien d'y atteindre.
Celle des bras et des jambes me semble fort utile, sinon indispensable pour certaines danses de caractère. L'expression d'un coude ou d'un genou, pour qui s'habitue à la discerner, est aussi évidente, aussi variable que celle d'un visage. Personnellement cette nudité ne me choque aucunement et je puis affirmer, par expérience, qu'elle ne choque pas davantage les personnes les plus vertueuses et les plus traditionnalistes, à la condition qu'elles en aient l'habitude ; habitude que la mode et les mœurs modernes sont d'ailleurs en train d'imposer à tout le monde, avec une autorité quelque peu indiscrète.
En fin de compte, me dira-t-on, la tunique grecque serait le vêtement de danse rêvé ? — Grecque, pourquoi grecque ? J'aimerais mieux qu'elle ne fût pas plus grecque que chinoise, péruvienne ou kamchadale. Disons une tunique : tâchons de lui trouver la forme la plus commode, la plus seyante, la moins spécifique possible et, de grâce, n'en parlons plus ? Dansons plutôt je vous prie I
Sur quelle musique danserons-nous ?
Dans les chapitres consacrés au Rythme et à Euterpe, nous avonsappris comment danser en traduisant fidèlement le texte mélodique. Mais quel texte devronsnous choisir ?
S'il s'agit des danses de salon, l'expérience des amateurs, la mode et l'engouement du public ont vite fait de discerner les morceaux, établis pour telle ou telle danse, qui en favorisent le mieux les pas et les figures et qui correspondent le plus étroitement à son caractère. Ce sont généralement des compositeurs spécialistes qui entreprennent ce genre de fournitures. Tels d'entre eux, Johann Strauss, par exemple, ou Olivier Métra, pour la valse, ont produit de véritables merveilles. E[ parfois un inconnu réussit une pièce exceptionnellement parfaite dans le genre. Un seul sonnet suffit à immortaliser Arvers ; le menuet d'Exaudet sauve deToubli le nom de son auteur.
Pour la musique de ballet, la consécration du public fixe également les chefs d'œuvre du genre. Les ballots de Lulli et de Hameau, exquis musicalement, commandent une sorte de danse surannée, qui peut faire les délices des érudits et d<'s curieux, mais qui no saurait plus charmer le grand public. Il en va do morne des ballets de (Huck, moins parfaits commo écriture, quoique j)lus vivants. Seules les danses dOrp/iée gar-
dent leurs fraîches couleurs, et, dans l'acte des Champs- Elysées, une jeunesse, une sérénité vraiment divines. Guillaume Tell renferme un « Pas de Quatre », que Ton coupe à l'Opéra et que je tiens pour l'un des airs de ballet les plus charmants qui soient. Ceux de Meyerbeer nous paraissent désormais d'une vulgarité odieuse et ne seraient même plus supportables au café-concert. Le ballet de Faust^ bien écrit au point de vue du dynamisme chorégraphique, est faible comme inspiration méthodique et tout à fait indigne des deux actes entre lesquels on le donne. Gounod a été plus heureux à cet égard, dans d'autres pièces, dans Philémon et Beaucis, par exemple. Verdi a écrit quelques danses de théâtre fort remarquables. Othello renferme une sorte de cortège chanté et dansé et Fais ta ff^ un petit divertissement féerique dignes en tous points de ce fertile génie musical. Il me semble qu'une mention spéciale est due aux adorables danses de Lalla-Roukh^ dans lesquelles Félicien David se montre le précurseur inspiré des russes et de leur orientalisme chatoyant. J'ai déjà cité, parmi les œuvres les plus saisissantes de ceux-ci, les splendides danses du Prince lgoi\ de Borodine. La Shéhérazade^ de Rimsky-Korsakow, qui n'avait pas été écrite pour la scène, est devenue, par adaptation, la musique de ballet la plus colorée, la plus brillante de notre temps. Et M. Stravinsky paraît, à ses admirateurs, un dieu du rythme chorégraphique. Je n'en suis pas aussi sûr qu'eux. Enfin, chez nous, dans ce dernier demi-siècle, nous avons eu les
gracieuses productions de Delibes, parmi lesquelles Sylvïa se détache avec un relief incontestable, la vivante et chaleureuse Namouna de Lalo et les étonnants divertissements de iMassenet, tout pleins de verve et souvent imbibés d'un charme un peu mièvre mais exquis. M. Saint-Saëns me semble avoir ét<î moins heureux dans cet ordres d'idées, sauf dans sa pittoresque Danse Macabre, qui n'est d'ailleurs pas destinée à la scène. Le mouvement n'était pas Tatraire de Claude Debussy, peintre d'atmosphère et de rêve ; ses deux fameuses pièces, pour harpe chromatique, sont bien pauvres de suggestions motrices. Et je pense que M. Maurice Ravel, dans notre jeune école, est le seul qui, avec son Daphnis et Cfiloé, ait fait preuve d'un sens pittoresque et juste du rythme corporel.
S'il s'agit, non plus du ballet italien, russe ou français, mais de la danse, sous la forme où, d'une part, Isadora Duncan (il commence à être temps de faire allusion à cette puissante initiatrice) et, d'autre part, les recherches dalcrozienncs tendent à l'instituer, c'est-à-dire de la danse que le publie qualifie de « grecque », disons plutôt de la a Danse plastique » ou, ce qui est plus juste encore, de la Danse mélodique et expressive, quelle musique devrons-nous lui associer ?
Ma foi ! ma réponse sera, comme pour le décor et le costume : celle (jui paraîlra lui convenir le mieux ! sans que je prétende lixer laquelle, par un ukase imprescriptible.
Nous nous trouvons ici en présence de deux façons d'envisager le problème absolument contradictoires : d'un côté Taudace, un peu sacrilège chez Isadora, tout à fait délictuelle chez ses imitatrices, qui consiste à danser furieusement et sans le moindre scrupule du Bach, du Beethoven, du Chopin et du Wagner. « Et allez donc î nous sommes les déesses ; entraînons les dieux dans notre ronde ! » Et, d'un autre côté, l'indignation des musiciens, critiques ou compositeurs, et des amateurs puris-tes, qui n'admettent pas qu'on puisse danser une ligne des classiques, si elle n'a pas été spécialement écrite, par ceux-ci, en vue de la Danse. Ils n'en démordent pas, à moins que M""® Duncan ne leur demande de tenir pour elle le piano ou de conduire l'orchestre à son usage, auquel cas tous leurs scrupules tombent d'un coup et ils jouent, sans rougir, la Sonate pathétique ou dirigent, sans se voiler la ÎBice.V Enchantement du Vendredi-Saint pour les pieds nus de l'américaine ;... ce en quoi ils se montrent plus humains que dans leurs proscriptions dogmatiques.
Pour en revenir au premier système, j'avoue qu'il me surprend. Non point qu'il me paraisse coupable « en soi » de danser du Mozart ou du Beethoven. Si tel ou tel morceau de ces auteurs offre des qualités de rythme ou d'expression favorables à la Danse, je ne vois pas pourquoi on ne s'en servirait pas pour l'associer à des gestes harmonieux et à de belles attitudes. J'y reviendrai dans un instant. Mais, tout de même, il me semble un peu... mettons déraisonnable (c'est un
LES CONDITIONS EXTI:RIKURP:S de la danse 157
assez gros mot sous ma plume) de prétendre exécuter des danses « grecques » sur une Polonaise de Chopin ou de a. baller », comme on disait jadis, de a baller » à soi tout seul la Septième Symphonie. Dans quelque vingt ans, sans doute, nous verrons la téméraire anglosaxonne incarner un Motet de Palestrina, la Messe en si mineur ou la Missa solemnis en ré^ sans que le public débonnaire se fâche. En attendant toutes les sous-Isadora Duncan, — et Dieu sait si elles pullulent de par le monde I — piétinent à qui mieux mieux les fraîches plates-bandes des Moments musicaux de Schubert, se contorsionnent effroyablement aux sons de toutes les Marches fumbres et frissonnent en trémolos de peupliers le long de la Mort d'Ase... 11 y a vraiment de quoi faire frémir d'indignation les professeurs des conservatoires des deux continents I
Pour le sage, le spectacle n'est que drolatique et ne démontre point qu'il soit forcément criminel de mimer un « adagio » de Sonate. Sans aller jusqu'à soutenir ce paradoxe (qui, comme la plupart des paradoxes, pèche seulement par excès de justesse) que « toute musique est de danse », il est bon cependant de se convaincre que les œuvres d'art ne sont point des entités « tabou », mais que, faites pour plaire, pour charmer, pour émouvoir, elles doivent servir librement à qui peut s'en servir pour émouvoir, charmer ou plaire. Malheureusement il y a peu, si peu, si peu de gens vraiment sensibles à la beauté des chefs-d'œuvre î Alors ils remplacent la tendresse, la vraie tendresse, qui ne va
jamais sans respect, mais non plus sans familiarité, par une sorte de fanatisme guindé. On ne tutoie pas les beaux ouvrages ; on leur dit : « vous », pour paraître plus chic et on les traite en collectionneur et non point en amateur, — la musique comme les tableaux, les faïences, les dentelles et les verreries de Venise. Au lieu de les mêler à sa vie, on les suspend, en rangs d'oignons, dans sa salle d'orgueil ; on les emprisonne sous des vitrines. Pour moi, si la fortune m'avait permis de posséder de beaux Moustiers ou de beaux Rouen, je ne les aurais pas accrochés au mur ; j'y aurais servi le rôti ou les entremets sur ma table. L'âme des collectionneurs est une âme raccornie d'avares. Les collections de symphonies ou d'oratorios, au même titre que celles de Degas ou de billets de banque, sont la marque d'un esprit maniaque. L'amour des sonates, comme celui des belles filles, demande plus de témérité, d'indépendance et de fantaisie. Tant pis si l'on se trompe un jour et que la pièce rare soit un peu molestée ; une autre fois mieux ? Et il sera beaucoup pardonné parce que Ton aura beaucoup aimé.
Ne dansons donc pas n'importe quoi. Aujourd'hui, pour être à la mode, on annonce que la séance aura lieu sur « des musiques » de Debussy, de Ravel, de Dukas, de Magnàrd, de Stravinsky, d'Erik Satie et de Darius Milhaud. Se moquerait-on assez de vous, si vous composiez votre programme avec de la musique de Gounod, de Félicien David, de Bizet, de Massenet,
LES GOxNDITIONS EXTÉRIEURES DE LA DANSE 159
de Delibes de Saint-Saëns, de Lalo et d'Erlanger ! Demain ce sera une autre tournée et après-demain une autre, sans que jamais la convenance des textes musicaux aux ébats corporels entre pour rien dans leur choix... Mais nous, si une composition nous paraît favorable à la Danse, dansons-la, de n'importe qui soit-elle, fût-ce de Bach, d'Ambroise Thomas ou de M. Christine !
Reste à savoir enfin s'il ne vaudrait pas mieux, pour cette forme nouvelle de danse — plastique, rythmique ou expressive, comme il vous plaira de l'appeler ! — composer aussi une musique nouvelle qui lui conviendrait parfaitement. Evidemment ce serait la solution la plus élégante et la plus artistique du problème. Mais alors il faudrait que le compositeur eût assez pratiqué personnellement la Danse, pour que ses inventions musicales fussent un réflexe de ses propres mouvements, émanassent directement de ses impressions motrices. Je crois volontiers que cela viendra ; mais je souhaite que, même alors, la Musique ne se fasse pas trop la servante de la Danse, qu'elle garde une autonomie suffisante. Après qu'elle a eu tyrannisé celle-ci, pendant plus de trios siècles, il ne serait pas beaucoup mieux que la Danse, à son tour, tyrannisât la Musique, l^es meilleurs ménages ne sont point ceux où l'un des époux se fait constamment Tesclave de l'aulre. Mais ce ne sont pas non plus ceux où les deux conjoints oui mêmes goûts, mêmes idées, mêmes caractères ; l'ennui bienlùl v naît (h^ riinilorniité. Les
plus heureux, ce sont les ménages où les concessions réciproques amènent une unité volontaire, mouvante, riche d'à-coups, de luttes amicales, de menus sacrifices et de renouvellements.
Ce régime d'une compatibilité d'humeur suffisante mais un peu instable me semble, au résumé, le plus souhaitable aussi pour tous les arts associés : Danse, Musique, Costume, Décor, — Poésie même, si le texte s'en mêle, — parce qu'il est un garant d'harmonie, mais non de somnolence, parce qu'il repose sur une charte excellente de passion et de vie.