CHAPITRE XI
LE^ I^ALAOœ.^ DIS LA OAK.^E
DÉJÀ, plus d'une fois, j'ai fait allusion à quelquesunes d'entre elles, quand une démonstration « par l'absurde » me paraissait susceptible de mieux faire comj)ren{lre un problème diflicile ou de préciser telle ou telle qualité foncière de la Danse.
Reprenons maintenant l'examen de ces maladies, d'une façon brève, mais plus ordonnée.
Je les ramènerai toutes à six principales, qui s'opposent, l'une à l'autre, deux par deux, et forment, en quelque sorte, trois couples de défauts contradictoires, Vamateurhme et la virtuoiité excessive^ la juicvrerie et la sirheresse, la fausse pudeur et Vimpudicifë,
Nous venons déjà d'ajierccvoir l'amalcurisme des pseudo-artistes ([ui pastichent aujouririiiii, im jkmi
partout, la danse hellénique. Le type ce amateur », chez le danseur et chez la danseuse, est relativement récent, du moins à noire époque. Seuls, ou à peu près seuls, jusqu'au du début du xx^ siècle, les professionnels se livrèrent à la « danse d'art », à la danse-spectacle; ils savaient leur métier d'une façon plus ou moins parfaite, mais toujours suffisante. Les amateurs se contentaient de briller dans les danses de salon et n'entreprenaient pas la pratique de la a danse classique », trop difficile à imiter sans une longue initiation, sans une précoce culture de ses pas et de ses positions. Quand la danseuse californienne nous révéla, magistralement, il faut en convenir, une danse plus saine et moins artificielle, on crut facile de s'y livrer et l'on vit éclore, de toutes parts, une moisson de danseurs et de danseuses aux pieds nus, qui, sous prétexte d'art antique, se mirent, de bonne foi je l'espère, mais avec une désinvolture exaspérante, à caricaturer odieusement l'art d'ïsadora. Il faut reconnaître que le public ne fait pas très bien la différence et que n'importe qui, avec une tunique un peu courte, vingt (( sautilles » et quelques gestes des mains, picorant à droite et à gauche dans l'espace, à peu près en mesure, peut faire crier au « miracle grec » tout Paris assemblé.
Vraiment les ministres et les dévots de la « danse classique » n'auraient guère de peine à défendre leur art contre ces niaiseries, si le public mondain n'était si c( gobeur ».
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Je ne voudrais pourtant pas que les demoiselles d'opéra triomphassent trop facilement et que, critiquant la frôle paille aperçue dans l'œil de leurs rivales, elles oubliassent la poutre qui s'enfonce dans le leur et qui est précisément le défaut opposé à cet amateurisme candide; je veux dire une aride et stérile virtuosité.
C'est Terreur foncière du Ballet d'avoir peu à peu sacrifié, sans s'en apercevoir, Tharmonie des mouvements à leur rapidité et cherché, de jour en jour, à étonner davantage. Quand M"^ de Camargo, la première, battit les entrechats à quatre et que, plus tard, M'^" Lany les battit à six, elles ne perfectionnaient pas leur art; elles en exaspéraient les qualités et tombaient de l'adresse dans le tour de force. Mais comme le public s'enthousiasme toujours davantage pour l'étrange et l'extraordinaire que pour le naturel et l'expressif, on en est venu à tous'ces mouvements saccadés, violents, anguleux, spasmodiques, qui, sous prétexte de légèreté, de vélocité, semblent narguer les lois de la pesanteur et les narguent en ellcl, mais en leur faisant de si vilaines grimaces qu'aucun spectateur non entraîné, qu'un villageois, un enfant ou un ermite ne sauraient regarder ces danses, sans les trouver horriblement brusques, pénibles et exagérées. La géhenne des « j)ointes » est un îles méfaits les plus inexcusables du a vouloir vaincre u théâtral.
Ne nous illusionnons pas d'ailleurs! Ce besoin de rencliérir sur des vertus estimables, jusqu'à les muer en vices, est commun à toutes les formes d'art et
marque, en chacune d'elles, un vieillissement fatal. Si quelque nouvelle danse se substituait triomphalement à la danse classique, soyez sûrs qu'elle connaîtrait bientôt, elle aussi, sa virtuosité propre et détestable. Ce serait un excès d'expression ou une complication forcée des rythmes, un pathétique artificiel ou une ingéniosité byzantine des figures. Rien n'est si difficile que d'éviter ces outrances, pour lesquelles on reçoit précisément des félicitations de plus en plus bruyantes et des applaudissements de plus en plus chaleureux.
C'est également de très bonne foi, et au milieu d'aveugles encouragements que l'on contracte les deux autres grands défauts de la Danse ; la mièvrerie ou la sécheresse. Chacun des deux règne le plus souvent à tour de rôle, à des époques successives; quelquefois ils triomphent ensemble, dans deux camps opposés.
La Danse semble, par sa nature même, devoir être avant tout gracieuse. Mais, au lieu de chercher la grâce dans cette juste adaptation de l'efTort au dessein dynamique poursuivi, adaptation que j'ai montrée plus haut régie par une sage culture du mouvement et par une intelligence précise des rythmes, on se contente de petites manières et de minauderies faciles.
Une Société, qui se pique de répandre le goût de Fart parmi la jeunesse, me demandait, un jour, de préparer des divertissements, pour je ne sais quelle fête scolaire. On voulait bien me confier, pendant une
dizaine de répétitions, des enfants qui n'avaient dansé de leur vie, ni pratiqué aucun jeu rythmique. Comme je déclinais cet honneur, en faisant observer que les pauvres petits ne pourraient, en si peu de temps, arriver à un résultat convenable, on me répondit : « Cela ne fait rien; ils seront si gentils ! On leur mettra des petits bonnets de papier bleu... »
Des petits bonnets de papier bleu ; voilà l'essentiel I Le petit bonnet de papier bleu c'est un sourire stéréotypé, c'est une main légèrement contournée avec l'auriculaire qui se recroqueville, c'est une épaule qui frôle coquettement la joue, c'est un mollet qui batifole, c'est un bras qui ondule plus ou moins galamment en col de cygne. Et voilà tout le monde en extase!
Tout le monde?... Non; pas les esthètes. Ceux-ci ont définitivement rompu avec ces joliesses, avec cette (( pommade » bourgeoise. Mais tremblons! car au « rondouillard », qu'ils abhorrent, ils opposent le stvle « ciment armé ». Avec leurs danses, nous ne choirons pas dans la tarte à la crème des gracieusetés au rabais; nous nous heurterons à des rudesses, à des barbarismes cruels, qu'ils tiennent pour le Mmunuin du style et la sauvegarde du grand art.
Je vous ai déjà parlé, je ne sais à quoi propos, de cette intrépide novatrice qui, de ses bras et de ses jambes répandus à terre, traçait vers 19l!2 ou lOKî, des triangles, (h^s lra[)èzes, des carrés et des rhombes, sur l'arène d'un ('ir(|iit\ ]\\\o a l'ail «hoKv Les professionnels du BaUet Uusse n'ont plus dormi qu'ils ne se
figeassent, à leur tour, en de semblables contorsions, qu'ils ne sautelassent d'un pied bot sur une jambe pantelante, avec des déhanchements de « catoblepas ». c( Cet animal m'attire par sa stupidité! » balbutie le saint Antoine de Flaubert. Avec ses feuillets de micaschiste, l'art à la mode, sec, pauvre, cassant, aux coudes anguleux, aux genoux ankylosés, attire également les jobards ou les malins du cubisme... C'est le fin du fin delà « Danse d'Art », le dernier mot du bon ton chorégraphique ; et c'est un style aussi nigaud finalement, aussi misérable, aussi « facile » aussi banal même désormais que les gentillesses des demoiselles en robe de tarlatane; délicatesse décadente, afi'ectée du signe « moins », mais entachée du même amateurisme prétentieux et vide.
Il nous reste à contempler un instant les deux dernières ennemies de la Danse : la fausse pudeur et Fimpudicité; et nous n'aurons plus qu'à suivre, d'un index rapide, sur sa table des matières, l'histoire de cet art, dont nous avons tenté de montrer, en le dépouillant de toutes ses contingences avilissantes, l'humanité profonde et la réelle grandeur.
(( Fausse pudeur » n'est pas le terme juste pour désigner les inquiétudes de conscience qui, chez un grand nombre d'individus, paralysent l'activité chorégraphique. 11 n'y a pas de pudeur fausse; la pudeur est un sentiment respectable, noble, élevé, un facteur de progrès intellectuel et, chez les êtres civilisés, une
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ruse fort heureuse de l'amour, qui, saus lui, perdrait uue bonne partie de ses attraits.
Disons plutôt « fausse honte » ou « respect humain ». Je ne crois pas du tout à cette théorie que la Danse se soit étiolée au Moyen Age, au souffle desséchant de la chasteté chrétienne. Ce n'est hi qu'une de ces légendes anticléricales, dont la critique fait désormais justice. liien ne nous prouve qu'au xui* et qu'au XIV" siècles on n'ait pas délicieusement dansé. 11 suffit de regarder les figures féminines, sculptées aux ébrasements des porclies gothiques, celles de la Reine de Saba, dans l'art roman, ou les ivoires profanes des mêmes époques, pour constater que la souplesse des mouvements, que la troublante délicatesse des attitudes, que le goût des formes charmeuses, que le sens de la séduction ne s'étaient aucunement perdus dans ces âges de foi vive. Notre éducation mondaine, pétrie de préjugés et le « cant » britannique, triomphant dans les classes dirigeantes du xix"" siècle, me paraissent de plus t(îrrihles ennemis de la Danse que la pudeur chrétienne. Je suis persuadé que les femmes et que les jeunes lilles; évangélisées par saint François d'Assise devaient être bien moins gênées dans leur mimique et leurs joyeuses « caroles », (|ue les jeunes personnes formées aux bonnes manières sous hi Hestauratiou ou même sous le Second lùupire.
Celles-ci, du cou|), furent piMi prt'parées à la Danse, en un temps on hiissiM* voii- nn nn>llo( mHu d un l)as blanc semblait h; dernier mol du libci iinagc, où croi-
ser une jambe sur l'autre, dans un salon, constituait une impardonnable indécence. Il est certain que les femmes de cette société et que les hommes, également soumis à toutes les exigences d'un code plastique rigoureux, étaient peu faits pour s'abandonner à l'émancipation lyrique du geste.
On s'est joliment rattrapé depuis.
N'empêche qu'un fond de gêne, de malaise, de pruderie se transmet, par atavisme, chez les jeunes gens et les jeunes filles du monde, surtout en France. Ils n'hésiteront pas, à la plage, au golf, au tennis, au théâtre, à montrer un laisser-aller parfois assez choquant dans le costume et dans les allures. Mais, quand il s'agit de faire un geste un peu ample, un peu expressif, en dansant, d'exécuter un « sautillé » un peu lancé, de mimer simplement l'offrande d'une rose, ils rougissent, hésitent et semblent soudain frappés d'ataxie locomotrice.
Oserai-je le dire? Cette gaucherie, cette fausse honte ne me déplaisent pas; on peut les vaincre par le travail et par un sentiment élevé de l'art, tandis qu'il n'est pas facile de brider le défaut contraire : l'impudicité.
N'appuyons pas sur celui-ci. Un secret instinct esthétique autant que moral devrait guider là-dessus le danseur et la danseuse et leur faire éviter ces manières choquantes, ces expressions équivoques et aussi certaines audaces vestimentaires qui, loin d'accroître la beauté de leurs créations, la détériorent plu-
''l'oto Bullot
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Plioto Neurdein.
Les dieux eux-mêmes ont été plus d'une fois représentes dansant ou accomplissant des actes rituels. (P. 123.)
CI VA ÏANDAVA DANSANT SUR LE CORPS DU DÉMON TRIFOURA-SOU- RA. ART INDIEN. (MUSEE GUIMET,)
tôt. Mais quoi! le public perverti aime les façons équivoques, les allusions grivoises et les étoffes transparentes. Il fera mine d'être choqué par une nudité franche et pure. Les danseuses des théâtres subventionnés conservent encore, fâcheuse hypocrisie, leur affreux maillot rose, et ce corset rigide, qui cuirasse leur torse. Mais il acceptera qu'une femme osseuse ou épaissie, exhibe, sous un voile indiscret, tantde choses qu'il serait si sage de cacher!
Il y a, depuis quelques années, une intolérable affectation d'affranchissement, qui nous condamne à voir des grimaces erotiques assez déplaisantes et des académies bien imparfaites. Au Music-Hall, du moins, les modèles sont jolis et Ton n'y va pas par quatre chemins. Mais quand une danseuse est vieille ou laide et qu'elle prétend au grand art, ah ! par Diane! comme je vous invoque d'un cœur chaste, pudeur de nos aïeules !
Pour en finir avec les maladies de la Danse, laissezmoi vous les montrer toutes abattues sur une même figure symbolique, celle de Salomé.
Les Livres saints avaient voulu caractériser, dans l'anecdote de cette jouvencelle, les dangers de la saltation libidineuse; mais, dans la brièveté de leur récit, ils n'avaient ni calomnié la hixuie, ni dilVamé la Danse. 11 appartenait à notre époque d'alleindre ce double but.
Le Moyen Age commcMica la besogne. Au portail de
la cathédrale de Rouen, Salomé fut représentée dansant sur les mains, et la Dansarelle de Chavanac (dans la Corrèze) en fait une charmante mais ridicule damoiselle, qui a revêtu les atours les plus « up to date » de son temps, pour porter le chef du décollé. Voici déjà lafille d'Hérodiade transformée en ce chiropodiste » , puis en « snobinette » du xv° siècle... La Renaissance continue cette métamorphose carnavalesque, avec Metzys, avec Ghirlandajo, avec Luini, avec del Sarto. De nos jours Paul Raudry case le méchant petit « rat » au foyer de l'Académie de Musique. Henri Regnault la transforme en bon gros modèle d'atelier et Gustave Moreau s'acharne sur elle, en tant et plus d'aquarelles et de peintures à l'huile, dont les perversités purement littéraires faisaient divaguer Huysmans.
La Danse, dès lors, s'empara d'elle plus que jamais. Professionnelles ou non, toutes les femmes voulurent être Salomé, au moins un soir. Le jour où, dans une fantaisie violemment ironique. Oscar Wilde vengea enfin la pauvre saltatrice de toutes ces niaiseries, en stigmatisant pour tout de bon les extravagances du Désir, on put croire qu'on la laisserait tranquille, dans le lieu, où, pour sa peine, elle danse sans doute éternellement... Mais les musiciens, qui sont, au fond, des gens candides, même quand leur « écriture » est très compliquée, prirent au sérieux la boutade de Wilde et la transformèrent en ballets et en opéras terriblement graves. Depuis c'est un défilé recrudescent et ininterrompu de Salomé, redondantes ou
décharnées, qui, avec toutes les tares possibles : amateurisme prélentieu.v ou virtuosité débordante, mièvrerie adipeuse ou « raideur hiératique », surtout impudicité royale, chantent, ballent ou miment le personnage obsédant, pauvre bique émissaire, chargée de tous les péchés de Terpsichore I Leurs gosiers, leurs bras, leurs jambes ont l'accent de Marseille, de Pantin ou de Nijni-Novgorod. Et la Danse-des-septvoiles succède à la Danse-des-sept-voiles ; on les tire, on les remet, on les retire, on s'y emberlificote sans répit. Et voilà, du même coup, la Danse et la Volupté ridiculisées à jamais, si le bon sens populaire ne s'en mêle, si l'on ne finit par siffler de telles extravagances, par balayer une bonne fois cet art sophistiqué!
SS^èij^&^éi^V^