CHAPITRE II
LE.^ ^OtUECE^ F^YCHOLOGUQUIES
DE LA DAl^^E
A côté de ces mouvements, que nous avons essayé de classer dans le chapitre précédent, il est une autre catégorie fort difterente de gestes, devenus chez rhomme presque aussi nombreux, aussi variés, aussi importants que ceux-là et qui ne dérivent directement ni de nécessités motrices, ni de préoccupations industrielles, ni du plaisir que procure Texercice des facultés purement musculaires. Ce ne sont point ses rapports avec le monde physique qui les lui imposent; ils ne constituent pas une réaction contre les excitations matérielles du dehors.
Ces gestes, que nous allons examiner tout à l'heure, ne sont, au contraire, ([ue le langage visible de notre vie intérieure, (|ue les signes concrets de nos états (rame, signes corporels, puisque notre corps est Tins-
trument de notre activité intellectuelle, aussi bien que celui de notre activité physique, mais signes de valeur idéographique, traduisant aux yeux de ceux qui nous regardent nos pensées, nos sentiments, nos passions, nos volontés et jusqu'aux plus délicates nuances de nos émotions et de nos rêves.
Ce sont donc, à proprement parler, des gestes d'expression et, pour employer un mot pédant mais très précis, les épiphénomènes plastiques de notre vie morale.
Comme la plupart des gestes d'activité, le plus grand nombre de nos gestes d'expression sont, eux aussi, tout à fait spontanés : les sauts, les bonds, les cris que la joie provoque chez les enfants et chez les adultes des peuples simples, la lenteur de la démarche, les attitudes abattues, les airs « penchés » qui proviennent du chagrin, les mouvements spasmodiques, les crispations de poings, les trépignements qu'engendre la colère, l'appareil de frôlements, de baisers et d'étreintes et ces ondulations de la caresse, que suggère l'amour, voilà des mouvements que tous les êtres accomplissent, sans avoir eu ni à les apprendre des autres, ni à les voir accomplir sous leurs yeux.
Le corps tout entier participe à cette traduction mécanique des diverses modalités de l'esprit, mais, sur le visage, elle se concentre dans les jeux subtils des yeux et de la bouche, regards tendres ou foudroyants, chargés de haine ou de désir, en certains plissements
des paupières ou de la commissure des lèvres, en des contractions fugitives du sourcil, en quelque imperceptible tressaillement de la peau, qui, pfdissant, rougissant ou verdissant tour à tour, accentue encore, par le coloris du teint, les aveux ou les confidences de la physionomie. Et si l'émotion plus forte, pénible ou joyeuse, ne se peut contenir davantage, elle éclate sur la face humaine par les larmes ou par le rire. Ernest lïello, dans un admirable chapitre de LHomme^ étudie le mécanisme de ces deux manifestations extrêmes de notre sensibilité et nous montre, dans le rire, « le langage de la relation rompue » et, dans les larmes, « le langage de la relation sentie d. Nous n'avons pas à le suivre sur ce terrain purement psychologique, non plus qu'à nous demander, avec Marcel Sclnvob, si quelque jour on élèvera au Rire un autel, comme au dieu inconnu des générations futures.
Il est certain cependant que toute l'éducation mondaine, que le raffinement de la civilité sinon de la civilisation moderne tendent à atténuer l'intensité, Tamplilude et la fréquence des gestes d'expression spontanés. (( Henri, ne montre pas du doigt les objets ni surtout les personnes que tu veux désigner! — Je t'en prie, Marthe, ne ris pas si fort; c'est inconvenant! — Fernand, ne saute pas ainsi pour faire voir que tu es content de ta bicyclette ; remercie ton oncle sans pousser toutes ces exclamations! — Suzanne, w\c^\\ (Mifant, ne cours pas comme cela ! tu es troj) grande, je l'assure. — Tu peux bien admirer ce labUviu, François, sans
lever les bras au ciel. — Voyons, Louise, ne m'embrasse pas dans la rue ; tu n'as plus dix ans, tout de même! — Que signifient ces larmes, Marcel? un homme ne doit pas pleurer. » Voilà des phrases que nous entendons chaque jour et nous voyons les personnes qui se prétendent le plus « évoluées » affecter volontiers une impassibilité motrice aussi complète que possible, qui se traduit par des attitudes guindées, par des évohitions saccadées, quand l'immobilité leur devient impossible et, pour ainsi dire, par une moue constante de tout le corps, qui les rend peut-être fort distinguées mais parfaitement inexpressives, moroses et ennuyeuses... Nous verrons plus tard ce genre, que Ton qualifie d' « artiste », influer sur la danse moderne et y créer un style d'une sécheresse affreuse.
Rappelons-nous, pour revenir vers la vie, combien de fois, dans la Chanson de Roland^ Charles, le grand empereur, tire sa barbe blanche et très douloureusement se lamente ; combien de fois il tourne en pâmoison « et cent mille Français tombent à terre avec lui pâmés » ; et relisons, dans le moine de Saint-Gall, le récit de la visite des ambassadeurs de Perse au même prince. Quand ils montaient dans la tribune, qui règne autour de la chapelle d'Aix, » regardant de là soit le clergé, soit les troupes, mais reportant à chaque instant les yeux sur le monarque et ne pouvant, dans l'excès de leur joie, retenir leurs éclats de rire, ils frappaient dans leurs mains et s'écriaient, transportés et sautant de plaisir : Jusqu'à présent nous n'avions vu que des
hommes de terre, mais aujourd'hui nous en avons vu d'or. »
Nous nous représentons assez mal nos diplomates modernes témoignant de la sorte leur admiration pour quelque chef d'État; et c'est bien là pourtant le langage naturel de l'homme, celui qui jaillit, universellement intelligible et souverainement persuasif, des sources de l'être.
Nous avons employé plusieurs fois déjà ce terme de « langage », pour désigner les expressions corporelles de notre personnalité; c'est qu'en effet, parties de mouvements et d'attitudes simples, qui sont le reflet direct et spontané de nos impressions mentales, ces sortes d'onomatopées plastiques, réflexes d'hostilité ou de sympathie, reculs et tressaillements, élans ou arrêts brusques, débordements de sensibilité de l'adolescente qui pouiïe de rire ou éclate en sanglots, toutes ces formes si claires, par lesquelles s'extériorisent nos sentiments, s'organisent progressivement en une sorte de vocabulaire tixe, qui permet aux imlividus d'une même civilisation, peut-être même à tous les humains, de se comprendre sans le secours de la parole. Au fur et à mesure qu'ils réfrènent les témoignages trop dynamiques de leurs émotions, ils conservent ou adoptent certains gestes typicjuos pour s'exprimer de loin sans le secours des mots. Je pense que le « oui » et le « non » se font, sur toute la terre, en hochant la tête de haut en bas et en la secouant de droite à gauche. La flexion lente d'iiu individu devant
un autre est devenue, dans le monde entier, la marque non équivoque de la déférence et du respect. En toutes régions, la main, portée à la bouche et promenée ensuite sur Festomac, permet de faire entendre que l'on a faim. Des yeux qui s'écarquillent et une bouche bée traduisent, n'importe où, une admiration mêlée de surprise. Et je ne crois pas qu'il existe une seule contrée où, si devant une femme nous promenons lentement notre main autour de notre visage, en souriant un peu, elle ne comprenne que nous la trouvons jolie.
La part d'artifice, dans ce langage-ci, n'est pas moins grande que dans le langage oral. Des conventions subtiles s'établissent peu à peu, nous obligeant parfois à doser scrupuleusement nos expressions plastiques. Un bonjour esquissé du bout de la canne, un signe amical de la main, un salut plus ou moins soigné du chapeau, une révérence profonde s'échelonnent, comme une sorte de gamme, allant de la familiarité jusqu'à la déférence. Cette jeune femme, si je lui serre la main ou si je la lui baise, si je la touche distraitement ou si je la garde une seconde de plus entre mes doigts, saura fort exactement quel sentiment elle m'inspire et ce que je prétends lui en révéler.
Mais pour comprendre le sens précis de ces alphabets du bon ton, pour saisir cette dialectique digitale, il faut en avoir pénétré longuement les secrets par une lente initiation psychologique et par une éducation de luxe.
Et encore de terribles déconvenues attendent-elles
celui qui ne serait pas polyglotte en la matière. Les sifflets qui accueillent en France les méchants acteurs ont, dans certains pays, le môme sens que nos applaudissements; et, s'il est vrai que les Chinois se marquent leur considération en se frottant réciproquement le nez, le mandarin venu chez nous aurait tort d'en user de même sorte avec le perj^onnage influent, dont il solliciterait les faveurs.
Dans une église catholique ou dans un temple réformé, il importe de se découvrir. A la synagogue on doit conserver son chapeau. Four pénétrer dans la mosquée, il faut enlever sa chaussure. Car les mortels orft même établi des codes de télégraphie optique pour communiquer avec la divinité : génuflexions, agenouillements et prostrations, mains jointes, croisées sur la poitrine ou tendues vers le ciel, baisers à la terre ou sur le pied des statues, aspersion d'eau lustrale, balancement des encensoirs, rotation des moulins à prière ou processions majestueuses, rites extrêmement divers, minutieusement réglés, tantôt ridicules, tantôt d'une grandeur incomparable et qui, nés d'impulsions |)rimitives toutes naturelles, se sont liges peu à peu dans une raideur hiératique, à force d'être répétés machinalement... Nul mieux que Swift, dans son Gulliver^ n'a stigmatisé la sottise artificielle de ces protocoles religieux, aulicpios ou mondains, (|ui vont, pour honorer les morts, selon les laliludrs, jusqu'à les enterrer debout, couchés sur le dos ou le ventre, accroupis ou la tête en bas.
El non seulement ce langage du mouvement varie d'un climat à un autre, — vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, — mais il évolue encore avec les époques ; la mode les déforme rapidement. La simple et banale poignée de mains a de ces variations de style qu'il importe de connaître. Si la princesse de Galles souffre d'un clou à l'aisselle, tous les gentilshommes de la chrétienté devront, comme elle, relever le coude, en aile de pigeon, pour donner un « shake hand ». L'argot plastique lui-même n'est pas fixe. Le pied de nez de Gavroche devait se faire autrement au moyen âge. Les verrières du xvi* siècle nous montrent les bourreaux, qui, pour narguer Jésus, le dévisagent en se touchant la langue du bout de l'index, geste disparu depuis et remplacé, sans doute, par le vulgaire « mon œil ! » de nos polissons. Et aujourd'hui nos enfants, quand ils s'invitent réciproquement au silence, ouvrent et ferment promptement, en bec de canard, leurs doigts raidis et conjugués, ce qui veut dire : « la ferme ! » mimogramme très clair, qui eût été pourtant de l'hébreu pour nous, quand nous avions leur âge.
Puis donc que ces mouvements et ces attitudes de notre tête, de nos bras, de nos doigts, de notre corps entier, puisque ce clin d'œil, ce sourire (soit qu'ils proviennent de réflexes, soit qu'ils dérivent de l'usage ou de la convention) possèdent une telle puissance expressive et composent un vocabulaire humain si éloquent et si complet, sont-ils un art et devons-nous les considérer comme delà danse?...
LES SOURCES PSYCHOLOGIQUES DE LA DANSE i9
Un art sans doute : il a son nom : la Pantomime^ comme on l'appelait il y a cent ans ; la Mimique^ disons-nous maintenant, à la manière des Grecs. Il était bien négligé, au xix' siècle, malgré Debureau, les clowns anglais et les tentatives de quelques écrivains raffinés.
Le cinématographe Fa tout à coup repris, utilisé, développé, étendu, enrichi et industrialisé prodigieusement. 11 compte ses fervents, ses auteurs, ses initiés, ses étoiles, ses tragédiens et ses bouffons. Plus que ne Ta jamais fait celle de Hoscius ou celle de Talma, la gloire de Chariot remplit tout Tunivcrs.
Mais est-ce vraiment de la Danse?
Cette fois encore n'abusons pas des mots. La I\^ntomime (n'étant pas contemporain de Périclès, j'emploie de préférence le terme dont se servait mon père), la Pantomime n'est pas de la Danse. Elle s'achemine vers la Danse et nous verrons plus tard comme il est difficile de savoir où 1 une finit, où l'autre commence. Nous verrons même qu'elles ne diffèrent pas essentiellement l'une de l'autre. Mais enfin l'esquisse n'est pas le tableau, l'improvisation de l'organiste n'est pas la symphonie, la fieur du roncier n'est pas la mûre.
Les gestes d'e\|)ression spontanés ou conventionnels de riiomme, ])roduits de sa vie psychique ou de la mode et du bon ou du mauvais genre, ne sont pas plus de la Danse que ses gestes d'activité. Je dirais volontiers qu'ils le sont moins; car les mouvements des sports, par exemple, se trouvent nécessairement soumis à
Tempire des rythmes, sans lesquels il n'est pas d'art chorégraphique ; et, si rudimentaires que soient ces rythmes, ils transforment les exercices gymnastiques, sinon en danses, du moins en embryons de danses. Tandis qu'en principe il ne se dégage des mouvements expressifs aucune impression de mesure, aucun sentiment d'isochronisme ou de symétrie.
Ne disons donc pas que les mouvements expressifs constituent proprement de la Danse, ni même qu'on doive chercher en eux son véritable prototype.
Pour que les gestes humains, quelle qu'en soit l'origine, deviennent réellement cet art qui nous occupe, il faut qu'on les soumette à certains partis pris de formes, à certains artifices de mesure, à un souci méthodique de lyrisme et de passion. Nous étudierons plus loin comment cette triple exigence se trouve satisfaite par le perfectionnement décoratif du geste, par sa régularisation rythmique, par son exaltation calculée.
Mais, de même que nous entrevîmes, à la fin du chapitre précédent, comment la Danse dérive des fonctions les plus ordinaires de notre activité motrice et doit toujours se rattacher à elles, de même nous nous souviendrons désormais que c'est dans nos gestes d'expression qu'il lui sied de puiser constamment, comme à une fontaine intarissable, ses éléments de charme et de fantaisie.
Une pirouette désinvolte, une chiquenaude dans le vide peuvent avoir le sel mordant d'une épigramme.
LES .SOURCES PSYCHOLOGIQUES DE LA IjANSE il
Un doigt posé devant la bouche, pour commander le respect et la discrétion, d'un air doucement courroucé, saura mettre, entre celle qui gronde et celui qui se soumet, une complicité pleine de mystère et d'espoir. Et si ringénue cueille un baiser sur ses lèvres, le pose du bout des doigts sur la paume tendue de sa main gauche et le souffle comme un duvet dans Tespace, vers quelque amoureux imaginaire, cette brève scène muette offrira toute la grâce d'une pièce de TAnthologie grecque.
Ce n'est qu'en se retrempant sans cesse dans les eaux vives de l'expression, que la Danse peut conserver la variété, le naturel et la poésie.
BOKUO^R, MCNSitU» CS'jKti: I