BACCHANTE, STATUETTE GRECQUE DU IV* SIÈCLE
(BIBLIOTHÈQUE NATIO- NALE.)
LE DAiNSEUR 33
avons su bien proportionner nos efforts musculaires, en durée et en intensité, aux diverses fonctions que nous prétendions accomplir.
Je n'ai vu, de ma vie, homme plus gracieux que certain joueur de diabolo^ qui s'exhibait dans un musichall de Paris, il y a quelques années. 11 ne faisait pas un geste inutile, n'avait pas une contraction nerveuse, pas un sourcillement qui ne concourussent à la réussite de ses merveilleux tours d'adresse. Il était Télégance, la souplesse, j'allais dire la musicalité môme. Vraiment, celui-ci, je serais presque tenté de dire qu'il dansait, tant sou allure élastique et les inflexions de tout son être offraient quelque chose de rythmique et de chantant. S'il se fut préoccupé de nous charmer svstématiquement, il n'eut jamais atteint à une telle mesure, à une telle discrétion, à une distinction pareille.
Un champion de billard peut être un lourdaud, dans la vie courante; penché sur le drap vert, il devient la gri\ce même, par le prestige de la lourde baguette magique qu'il tient à la main, qui transmet à la substance inerte des billes la volonté lucide de son cerveau et, par choc en retour, avertit celui-ci des résistances et des imperceptibles réactions des |>etites sphères d'ivoire.
i-ia vraie grâce est sérieuse, noble; elle cunvicul aussi bien aux hommes qu'aux femmes ; à la fois douce et grave, |)udi(pie et voluptueuse, elle atteint sa plus haute portée dans le soare austero de Técole toscane. Si quelque divinité devait la symboliser \\\\ jour,
il faudrait lui donner pour devise : Mens agitât molem] car, partout où apparaît la grâce, elle proclame le parfait équilibre du moral et du physique, comme dans ce jeu, dont nous parlions à l'instant, F « effet » révèle presque miraculeusement l'empire souverain de l'esprit sur le corps, d'où naît une exquise sensation d'harmonie, d'intelligence et de sécurité.
Ainsi la pensée nous apparaît toujours, en fin de compte, gouvernant, de son invisible poste de commandement, toutes les manifestations vitales de l'homme ; non seulement celles, presque purement psychiques, qui lui permettent de calculer la grandeur, la distance et le cours des astres, mais encore celles, presque uniquement physiques, qui l'incitent à manifester par des bonds ou par des prosternements, son allégresse devant le soleil de mai, ou son recueillement sous la nuit pleine d'étoiles.
Cette pensée, cette logique, cette flamme spirituelle, nous allons la voir, au long de ce livre, embellissant, perfectionnant, symétrisant, synthétisant, harmonisant, sublimisant sans relâche les mouvements corporels de l'homme, pour en faire le canevas d'un art éminemment subtil et idéal.
Mais toutes ces qualités réunies chez un danseur : force, souplesse, adresse, faculté d'imitation (et, au fur et à mesure que nous avancerons dans notre étude, nous constaterons combien l'on est porté, dans chaque sorte de danse, à abuser de l'une ou de l'autre d'entre elles), puissance expressive, précision dans la mesure
du temps, ingéniosité dans le choix des gestes, tout cela demeure encore insuffisant pour former Tartiste complet, s'il ne possède en plus une vertu qui dépasse l'intelligence, l'ardeur, la grâce même, s'il n'émane de lui, comme un effluve qui nous enveloppe, nous pénétre, nous exalte... Je songe, en ce moment, à une jeune danseuse de théâtre, belle, vigoureuse, merveilleusementexercée, intelligente, suffisamment instruite, riche d'une grâce incontestable (si l'on n'entend par là que la flexible joliesse des mouvements et l'heureuse continuité des courbes dans l'espace) et qui ne me touche aucunement. Pareille à une éclatante fleur sans parfum, elle ravit mes yeux, sans atteindre mon àme; je l'admire sans qu'elle m'entraîne jamais dans les régions enchantées où la raison chavire et où, grisé d'odeurs, tout notre être se fond dans un anéantissement magique.
Homme ou femme, un grand danseur, disons mieux : un grand artiste, qu'il soit poète ou prosateur, sculpteur ou peintre, musicien, architecte même, doit posséder ce don divin : le channe.
S'il s'agit d'œuvres religieuses, qu'elles exhalent le parfum mystique de l'encens; d\euvres martiales, qu'elles sentent la poudre et le charnier: d'œuvres erotiques, puisse le [)arfuiii des roses de Laliore les imprégner de son essence impérissable! Mais qu'en tout cas, autour ilu thaumaturge, règne une atmosphère saturée d'émotion; cju'il jaillisse de lui comme un rayonnement d'au delà I
Plus tard nous tacherons de discerner la cause profonde de cet ensorcelant prestige, que la volonté ne supplée point et que l'orgueil tue. Laissons, pour le moment, planer un peu d'imprécision et de mystère sur les impondérables de la grâce et regardons, presque en dehors de leur art, le danseur ou la danseuse, à peine nés d'hier, ériger la blancheur de leurs beaux corps dans la brume du soir, qui tombe et les enveloppe déjà... Ils sont si intimement nos frères et nos sœurs, avec leurs organes pareils aux nôtres, a\ec ces muscles, avec cette chair, qui n'auront été, pour nous, que des obstacles au progrès, que des causes de maladies, de troubles et de chutes, et qui, pour eux, prophètes, apôtres et pontifes de leur art, dans une carrière éclatante et brève, leur auront servi à la fois de sources d'inspiration, de thèmes inspirateurs et d'instruments dociles, sensibles et inspirés ! Regardezles, ces belles jambes énergiques, ces bras harmonieux et lisses parcourus de longs frissons, ces gorges délicates ou royales, étouffées de sanglots, ces torses frémissants et houleux, ces visages mobiles, tour à tour exaltés ou recueillis, crispés de souffrance ou illuminés de regards triomphants I Aimons-les comme les signes les plus éloquents, les plus variés, les plus humains de tout ce que nous ressentons, en ce monde, de douleur sous les coups du sort, d'enivrements amoureux ou de religieuse extase devant l'éternelle énigme de Tunivers ! Et contemplons-les vite ! car, à peine se sont-ils épanouis à la claire intelligence de
leurs propres sensations et de leurs moyens expressifs, la nuit les reprend; ils s'eiïacent, sans laisser derrière eux d'autre sillage que, peut-être, quelque influence imperceptible sur les arts plastiques de leur temps. Mais, en passant, ils ont proféré, par leurs attitudes successives, comme avec les idéogrammes d'une sténographie sculpturale, les axiomes les plus troublants et les plus définitifs sur le Destin, la Nature et la Vie.
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