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CHAPITRE VI

EtUTEEFIE ET TEEF.^BCHOIRE

SOTJs les ormes du Mail, les platanes du Cours, ou les marronniers des Quinconces, joue la musique militaire ; un anneau compact d'auditeurs entoure le cercle mince des exécutants et, tout de suite après, que voyons-nous? Des enfants qui dansent. Il y en a toujours, dans tous les pays du monde. Sitôt que les premiers accents des cuivres éclatent, ils jettent là balles et cerceaux et, s'abandonnant à leur irrésistible instinct, commencent à sautiller, à se trémousser plus ou moins en mesure, au désespoir des vieux mélomanes, qui, n'ayant plus les articulations souples, ne peuvent admettre que ces gambades des belles petites robes blanches rendent à l'art liivin d'()r[)hée un culte aussi pieux que leur immobile attention.

Dans le cabaret enfumé, un proili^uo introiluit sans relâche, par la fente du |)hono^raphe on de Tiiriston, les pièces de deux sous, qui iléclanchent au iiasanl les

airs à la mode et les airs périmés. Ce serait rare qu'il n'y eût pas dans l'assemblée un loustic souple et déluré, pour esquisser aussitôt quelques pas bien envoyés, pour orner d'entrechats la Valse bleue ou Madelon^ pour improviser, au besoin, sur V Hymne russe, une marche funèbre grandiose et cocasse.

On m'a conté qu'un soir, à Bayreuth, chez Wagner, celui-ci ayant demandé à un compositeur français, fort connu déjà et qui devait bientôt devenir illustre, de faire entendre une de ses œuvres, le jeune maître se serait mis au piano et aurait commencé à jouer un poème symphonique, que le monde entier connaît et admire aujourd'hui. Emporté par son instinct et par les trois temps fortement cadencés du morceau, Wagner se serait incliné sans réfléchir devant Judith Gautier, qui se trouvait là : « Madame, une valse? » et aurait esquissé quelques voltes avec elle, à travers les salons de Wahnfried... Cette méchante anecdote me plaît; je voudrais la croire véridique et j'hésiterais à décider si, de la part de l'auteur de Tristan^ il y eut là une raillerie de mauvais goût ou un hommage bizarre à l'adresse de son confrère d'outre-Rhin. Les grands génies ont parfois des réflexes un peu lourds.

Si l'on tissait encore des tapisseries allégoriques, j'aimerais qu'on remplaçât le mythe d'Amphion bâtissant les murs de Thèbes aux accents de la Ivre, ou celui de Josué renversant, avec ses trompettes, les remparts de Jéricho, par ce motif bien moderne : « Richard Wagner valsant aux sons de la Danse Macabre. »

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Aucun sujet ne saurait synnboliser plus éloquemment la toute-puissance du dynamisme musical.

Il peut paraître étrange que, dans un livre consacré à la Danse, j'aie tardé si longtemps à parler de ses rapports avec la Musique. Je tenais à avoir suffisamment précisé ce que j'entends par le premier de ces arts, avant de considérer les liens si étroits, si nombreux et si forts qui l'unissent au second. Toutes les sensations humaines et tous les arts qui en découlent se tiennent par de singulières correspondances : Baudelaire l'a dit, dès 1857, dans un sonnet fameux :

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Ce n'était point là boutade de poète, mais ardente intuition de ces phénomènes, dont les savants et les philoso[)lies ne se préoccupent sérieusement que depuis peu d'années et que Ton nomme les sj/nest/iêsies.

Nous n'avons pas à examiner le mécanisme de ces sensations associées : vision sapide, audition colorée, etc., qui tantôt sont le résultat d'un état maladif, tantôt la marque d'une imagination vive d iiiu* rare acuité sensorielle.

Entre la Musicjue vX la Danse, le lion jaiiicipal est perceptible jusqu'à l'évidence; c'est le rsthme. 11 domine les deux arts ; il est aussi facih' à mesurer dans

l'un que dans Tautre, il établit entre eux, non pas une similitude, mais une identité absolue des moyens d'expression. Nulle part elle n'est plus éclatante que dans les rondes enfantines et populaires, où les danseurs rythment leurs propres évolutions, en chantant eux-mêmes la mélodie qui les fait danser ; où le même souffle scande leurs mouvements et les airs qui en règlent la cadence. Il était une bergère et Nous n'irons plus au bois affirment ainsi la solidarité des deux arts, avec une candeur, une autorité irréfutables.

Lorsque l'accompagnement se fait instrumental, cette solidarité, pour être moins organique, n'en demeure pas moins étroite. La musique du régiment joue-t-elle un pas redoublé, à raison de cent quarante noires à la minute? les soldats qu'elle entraîne feront cent quarante pas dans le même temps ; pas un de moins, pas un de plus.

L'archet des contre-basses a-t-il marqué trois cent vingt fois le temps fort, pendant la valse? les danseurs consciencieux auront exécuté exactement cent soixante demi-tours, quand Torchestre se taira.

Telle phrase du ballet de Sylvia^ « l'Entrée du Sor cier », ramène dix fois de suite le rythme : noire, blanche, noire; rien n'empêchera le danseur habile et musicien de reproduire exactement, par ses mouvements, cette succession d'une brève, d'une longue et d'une brève, que les Grecs nommaient amphibraque^ en faisant figurer à leur place précise, dans son interprétation chorégraphique, tous les accents de la parti-

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tion de Delibes. Et si, par le rythme, nous n'entendons pas seulement la vitesse et la durée des phénomènes, mais aussi leur intensité et leur cohésion, la Danse peut traduire non moins fidèlement, par la qualité de ses gestes, toutes les nuances, toutes les accentuations, toutes les particularités du texte musical.

Dans quelle mesure le fait-elle?

Pour poser clairement le problème, considérons un morceau déterminé, un morceau universellement connu. Nous parlions à l'instant de Sylvia. Prenons la fameuse Vahe lente, en ré bémol, de ce ballet :

ré la mi la fa la fa ! fa...

ré la mi la fa la fa ! fa...

Il y aura trois manières de Tinterpréter. On pourra d'abord le valser simplement, comme on valse dans un salon, c'est-à-dire exécuter indéfiniment et invariablement deux ternes par deux mesures, alternativement un terne arrière, pour passer d'avant en arrière et un terne avant, pour passer d'arrière en avant. Les couples enlacés diront probablement que la valse de Sylma « n'est pas très dansante. » Nous verrons, dans un instant, ce que cela signifie.

On pourra, et c'est ainsi que le fait la a Nymphe chasseresse », exécuter ce morceau en se balançant d'abord, plus ou moins en mesure, sur les lianes « qui unissent les arbres d'un bord à l'autre, en oftleurant l'eau du bout du pied » ; puis, quittant cette escarpolette improvisée, la tlauseuse-étoile exécutera les

prouesses ordinaires du ballet classique : entrechats, pirouettes, ballonnés, jetés-battus, pour aboutir à r « attitude », qui donne le signal des bravos. Et le chorégraphe, qui aura réglé ce pas, déclarera sans doute, avec l'interprète, que l'air de ballet dont il s'agit est (( très dansant ».

Une troisième façon de traduire corporellement cette gracieuse pièce musicale consisterait à suivre strictement le rythme de sa mélodie et à exécuter des mouvements de jambes et de bras rigoureusement calqués sur les notes qui la composent. On courrait, par exemple, légèrement les quatre croches d'anacrouse, suivies immédiatement de deux croches, dont la première serait à peine accentuée. Ces six pas rapides mèneraient à un pas léger, suivi d'un saut, exprimant le demi-soupir qui achève le deuxième temps de la deuxième mesure ; et le danseur retomberait un peu plus lourdement sur la note, brève mais accentuée, du troisième temps; et ainsi de suite... L'artiste qui agirait de la sorte affirmerait, je le gage, que la Valse lente de Sylvia ce n'est pas bien écrite pour la danse. »

C'est qu'en effet, les corrélations possibles entre la Danse et la Musique sont si multiples, si subtiles et si précises que, suivant le genre de chorégraphie adopté, suivant le parti-pris technique de ses mouvements, les mélodies, les harmonies, les timbres même doivent offrir des caractères tout différents.

Dans les deux premières hypothèses que nous venons d'envisager : valse de salon ou pas de ballet, le dan-

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