‹ Qu'est-ce que la danse?Chapitre 22 sur 52 · TERPSICHORE ET URANIE · texte numérisé non relu

TERPSICHORE ET URANIE

puis ranger côte à côte les échantillons de toutes les

teintes obtenues par ces mélanges, pour que leurs multiples rapports soient clairement exprimés, par leur seule situation géométrique sur mes tables, je serais vraiment bien négligent ou bien léger de me passer de ce secours précieux, dans l’exercice de mon art. Sans compter que ces classements bien faits ont l'avantage de fournir à l'artiste, qui les étudie et les adapte à son usage personnel, un langage de plus en plus précis, de plus en plus clair, de plus en plus complet. La pensée humaine ayant le langage pour signe principal, plus les termes du langage, dans chaque technique, s’affinent et se perfectionnent, plus cette technique devient facile et sûre, plus les œuvres ont de chance de gagner en simplicité, en force ei en émotion.

Nous n’exigerons donc pas des chorégraphes ni des danseurs qu’ils entendent la mécanique, au sens rigoureusement scientifique du mot ; maisnous ne concevrons pas cependant qu'ils ignorent les principes d'équilibre et de dynamique dont ils ont constamment besoin, pour pratiquer les vertus rythmiques nécessaires à l’expression et à l'harmonie de leurs mouvements.

Chez les anciens, j'en suis persuadé, cette connaissance faisait partie de la science gymnastique appliquée à la danse et au jeu, qu'ils nommaient I 'orchestique. Et je dirais volontiers de la mécanique, ce que je disais plus haut de la gymnastique elle-même : « Elle sera par nous acceptée mais exceptée ».

pa ot ques. GE Que LA DANSE jan

Vous dans quelle mesure elle sera acceptée. Je h FAUNE prends un premier exemple, tel qu'il est exposé dans à l'nitiation à la Mécanique, de M. Ch.-Ed. Guillaume. «Nous pouvons nous tenir debout sur le pied droit, le brasdroitétendu enavant, lajambe gauchefaisantéquilibre à l'arrière, et, dans cette position, donner un vigoureux soufflet à un être imaginaire. Involontairement nons lui donnerons aussi un coup de pied, et nous ne manquerons pas d'admirer la solidaritéinconsciente de nos membres supérieurs et inférieurs. Si nous nous munissons d’une haltère, l'expérience en deviendra plus frappante. Il ne sera pas nécessaire au surplus de la répéter souvent pour nous convaincre du sens purement mécanique de la solidarité constatée. » |

Voici, en effet, un principe facile à constater. Or sa connaissance claire incitera le danseur à détruire, entre ses différents muscles, cette solidarité mécanique, susceptible de le gêner fâcheusement dans l'exercice de son art. Un bon danseur, si quelque chien veut le mordre au mollet, au moment où il va sonner à la porte d’un ami malade, doit pouvoir repousser l'animal d’un violent coup de pied et, en même temps, tirer tout doucement le cordon de sonnette. S'il ses à cela et aux réactions inverses, il pourra peu à peu désolidariser les réflexes de ses mémbres inférieurs de ceux de ses membres supérieurs, et, quand il le voudra, lorsque la musique ou le sentiment de la danse l’exigeront de lui, sauter, bondir énergiquement, frapper

| du de en ut ses Nu une e grâce douce 4 déli- à cate,ous’abandonner, au contraire, à des mouvements spasmodiques, à une puissante gesticulation des bras, en courant avec légèreté, en marchant d’une allure | calme et souple.

Autre exemple de mouvement corporel où la conscience mécanique Joue un rôle primordial.

Supposons que la musique comprenne une mesure de quatre triolets, dans un mouvement assez rapide, avec soudain une longue suspension d’une pause, après la douzième croche. Si le danseur veut faire un pas sur chaque croche et s'arrêter, comme la mélodie, … sans frapper de temps fort, 1l aura deux manières de | le faire. Ou bien il fera jouer puissamment, sur les

toutes dernières notes de sa course (peut-être même sur la dernière seulement) les muscles antagonistes de ses jambes et le jeu des extenseurs et des fléchisseurs déterminera, par l'équilibre de leurs forces, l’arrêt, qui, dans ce cas, sera brusque, d’aspect violent et. pathétique et qui, d’ailleurs, risque fort d’échouer, en laissant « passer » un ou plusieurs pas supplémentaires, une sorte de «bavure » surle commencement de la pause. Ou bien au fur et à mesure qu’il approchera des dernières croches de la mesure, il rejettera doucement la masse de son corps en arrière, et, détruisant ainsi peu à peu sa force vive, il restera maître d'arrêter sa progression sur le pas correspondant à la douzième croche. Il yaura, dans ce cas, comme une extinction progressive du mouvement, d’où se déga-

DO NU | QU'EST CE Que LA DANSE

gera une impression de grâce, de Te On DNA de or:

mélancolie. Ici l'arrêt se produira certainement sur la note voulue, mais peut-être avec quelque ralentissement du {empo, sur le dernier triolet.

Eh bien ! si le danseur possède une conception nette de ces deux problèmes mécaniques si différents, il saura, du même coup, laquelle des solutions il doit adopter, selon les contingences musicales et poétiques du texte qu'illusitre sa danse. Représente-t-1l un personnage qu'un danger soudain, qu'un obstacle imprévu surprend en pleine vitesse? 1l s'arrêtera par le jeu des muscles antagonistes ; veut-1l exprimer une hésitation volontaire, la réticence de la coquetterie ? il se servira de sa masse pour faire expirer son élan.

Voici donc la Musique, la Danse et la Mécanique intimement liées par tous les accidents du rythme, chacune d'elles, à tour derôle, servant de trait d'union entre les deux autres, et quelquefois enlacées, toutes trois, dans une ronde serrée. C’est ainsi qu'Euterpe, Terpsichore et Uranie jouent presque constamment ensemble, avec une admirable variété de combinaisons, aussi captivantes pour le logicien que pour le danseur.

C'est ce qu'avaient compris les philosophes grecs et pourquoi ils tenaient la Danse en si grand honneur. Et c’est aussi pourquoi des penseurs plus anciens encore, ceux qui comtemplaient les astres des sommets du Zagros ou du fond de la vallée du Nil, lui confiaient

| TERPSIGHORE ET URANIE au on

‘sl soin à d'exprimer, par ses évolutions, les merveilles de la mécanique céleste.

Il y a quelques années un archéologue vint me demander si je pourrais faire exécuter, par douze jeunes filles, représentant les douze constellations du Zodiaque, une « Danse astronomique », qu'il avait relevée, disait-il, en compagnie d’autres savants, sur je ne sais quel temple égyptien, où elle était longuement et scrupuleusement notée, en plusieurs registres de bas-reliefs et d'hiéroglyphes très détaillés ; danse d’origine chaldéenne, affirment les inscriptions. Nous nous mimes au travail. Une des reprises indiquées pour ces évolutions, qui représentent le réveil des constellations et leur marche autour du soleil, m'intriguait beaucoup par le nombre de temps qu’elle comptait. J'étais arrivé à conclure nettement du texte que des mesures à neuf-huit devaient régler d’abord les spirales décrites par les danseuses partant encanon d'un petit cercle central où elles se trouvaient groupées, puis leur progression sur le grand cercle, qu’elles atteignaient en un tour de spirale. Mais la carrure totale correspondait mal avec mon armature. Quelle ne fut pas ma surprise et mon émotion, en m'apercevant que quand la sixième danseuse avait atteint le grand cercle, il fallait nécessairement, pour permettre aux autres exécutantes de s’v placer à leur tour, ajouter une seule fois trois croches supplémentaires au rythme originel, avant l'arrivée de la septième danseuse ; ce qui intercalait une mesure à douze-huit

do PAU ou ESTLCE QUE LA DANSE

au milieu An morceau, ‘une véritable mesure (a € bise L tile », nécessitée par le sens de rotation des spirales en

Cette mesure, les chorégraphes d'il y a quatre ou cinq

mille ans l'avaient prévue ; elle déterminait l'étrange po

carrure notée sur Je bas- relief du temple et symbolisait sans doute la précession des équinoxes.

Nous arrivons ainsi à l'intervention, dans la Danse, d’une autre science : la géométrie. Elle y joue un rôle au moins égal à celui de la mécanique, mais ses rythmes, étant en soi purement spatiaux, semblent ne pas intéresser du tout la Musique. ONE verrons bientôt ce qu'il en est.

Tous les mouvements du danseur qui se succèdent dans le temps, et qui, par cette succession, s’apparentent étroitement au rythme musical, se développent aussi dans l’espace. C’est par là qu ils relèvent de la géométrie.

D'une part, mes bras, ma tête, mes tous mes segments corporels ne peuvent pas bouger sans que leurs positions réciproques déterminent des séries d'arabesques et, pour parler comme les sculpteurs, des « volumes », qui, sans présenter les caractères théoriques des droites, des courbes ou des solides géométriques, dérivent pourtant de ces éléments simples.

Et, d'autre part, quand je me transporte, par la marche, la course, les glissades, les sauts, les bonds, les pirouettes d’un point de l’espace à un autre, puis

ai grâce est sérieuse, noble, à la fois et grave ; elle atteint sa plus haute e dans le « soave austero » des maîtres

Page 1