‹ Qu'est-ce que la danse?Chapitre 28 sur 52 · PA. RENE EN · texte numérisé non relu

PA. RENE EN

e L'AMOUR DE LA DANSE ET L'AMOUR DANS La DANSE 409:

j : LL. Ne la gentillesse du flirt, jusqu'à la gra-

ï vité des attachements profonds, depuis l’exaltation des

émois charnels jusqu'à l’emportement des passions romantiques. C'est lui qui promeut la Danse, qui détermine ses pas, ses attitudes, ses girations, ses alanguissements, ses énergies, toute son effervescence.

Au milieu de son groupe de danseuses, Carpeaux a placé (on l’y voit à peine, mais il y est) un Eros couché, qui s'appuie d’une main sur le carquois et de l’autre brandit la torche.

IL a bien fait. Uranie ne repoussera pas de ses jeux subtils le fils d Aphrodite; et lui sait bien que la beauté, sans quoi mourraient tous les désirs, ne peut que gagner au commerce de la savante Muse, dont les calculs et les injonctions règlent la magnificence du ciel étoilé.

Sans rien renier des considérations rigoureuses qui nous menèrent, dans les précédents chapitres, à la conception d'une Danse de majesté presque cosmique, sans transgresser en rien la loi des mesures, sans forfaire à l'honneur du rythme, 1l est permis, c’est même un devoir pour l'artiste, de croire à la passion et de lui ouvrir, toutes grandes, les portes de ses sanctuaires.

Elle ne fait point partie intégrante de l’art, mais elle en est le ferment le plus actif.

Carpeaux (il faut souvent parler de ce statuaire, quand il s’agit de danse) a modelé une tête de jeune

ao On 40 | QUEST-GE QUE LA DANSE

1x RIT

. femme, qu on appelle, je crois. la « Rieuse » ee qu’ on ht peut voir, à Paris, au Musée des Arts Décoratifs ho à dans un escalier du Musée Carnavalet. Du corps, on n’aperçoit que l'épaule et la naissance de laisselle ; mais tout, dans ce visage, exprime un sentiment d'amour si puissamment dynamique et cadencé, que

cette simple tête évoque l’idée d’une danse ardente et langoureuse, aussi puissamment, aussi expressément que le corps entier des personnages, dans le haut-relief célèbre.

Il y a, en effet, deux facteurs presque éalern d

essentiels à considérer dans la genèse de presque

toutes les productions artistiques : l'amour de l'artiste pour son art, pour l'exercice même de cet art et l'Amour, l'Amour avec un grand À, — amour d’un autre humain, amour de la nature, amour de Dieu, —

qui lui suggère les motifs, les sujets, les caractères

essentiels de son œuvre.

Dans la Danse, où l'artiste est à la fois l'inventeur et l’instrument de ses créations, cette double source d'activité se confond presque en un sentiment unique.

Un jour, j'étais encore enfant, je demandai à un violoniste s’il aimait beaucoup la musique; question

naïve. Il me répondit plus naïvement encore : « Oui, j'aime beaucoup jouer du violon! » et je compris tout de suite que j'avais affaire à un sot. Si j'interroge une danseuse : « Aimez-vous beaucoup la danse? » et qu'elle me réponde : » J'adore danser! » je ne la

i L'AMOUR 1 DE LA DANSE Br L'AMOUR DANS LA DANSE au . trouverai nullement ridicule, parce que sa réponse signifiera clairement : « J'ai l'amour de la danse et je 0 danse toutes mes amours. » C’est pourquoi l’enivrement quiselit sur le visage de la Rieuse suffit à évo- quer l'image totale de la Danse.

| Il est bon cependant, pour l'analyste, de considérer isolément, chez le danseur, ces deux sentiments qui tendent à se résoudre l’un dans l’autre.

L'amour de la Danse, nous le voyons clairement peint sur le visage de n'importe quelle créature s’abandonnant à son penchant pour le rythme corporel. Mais nulle part il ne s'affirme avec une intensité plus troublante que chez les andalouses, exécutant leurs pas nationaux, d'une si exquise, d'une si douloureuse sensualité. Broyant les castagnettes, leurs mains s’érigent, au bout des longs bras onduleux, ardents pistils de chair, qui distillent du rythme, et, sous les crépitements secs, nés de leur crispation nerveuse, tout le corps, lentement, sourdement, irrésistiblement commence à danser, comme, sur un hypocrite feu de braise, de l’eau se mettrait à bouillir.

Ce qui, chezle danseur, donne, à cette passion pour . son art, un caractère d’acuité si frappant, c’est préci- sément encore la concomitance absolue entre la conception des attitudes et leur réalisation. Le danseur produit son œuvre d’art au fur et à mesure qu'il la . penseet la jouissance matérielle du mouvement, l’exci-

ee Qui EST-CE QUE LA DANSE

tation caue du Corps accompagne, chez us, da tation spirituelle de l'imagination, qu elle entretient

et qu’elle surchauffe.

C’est pour cela que les philosophes et que les ministres des religions redoutent et condamnent un art, qu'ils ne considèrent, eux non plus, que sous son Jour le plus dangereusement orgiastique. S’agit-1l des spectacles qui, sous le nom de danse, visent à des exhibi-

tions malsaines et sans réelle beauté, dont on pourrait

dire, retournant l’adage, que je donnais plus haut

comme devise à la gràce : Moles agitat mentem? Je

n'ai pas à les juger du point de vue moral, qui n’est pas le mien; mais je les réprouve, moi aussi, avec horreur : ils sont si laids! et la laideur est, pour l’esthéticien, le péché suprême.

S'agit-il des danses de salon ? Si leur aimable monotonie charme des couples bons enfants, je ne m'irriterai point contre elles ; il faut bien que la jeunesse s'amuse. Et cet amusement-ci, paré de candeur, d’entrain et de simplicité, ne. va pas sans un attrait vieux comme le monde et contre lequel ne prévaudront jamais les Portes du Ciel. Mais la danse mondaine

d'amateurs, aux frôlements sournois, aux étreintes déguisées, avec sa sottise de faux art, débile débauche

parée d'élégance, où la gaieté fait place à la pose, où la vanité s’installe sur un piédestal d’érotisme sceptique, on aura beau me parler de son « style », de son

« chic », de sa «pudeur possible », je l’abandonne aux

foudres des Eglises, parce que niaise, prétentieuse,

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