‹ Qu'est-ce que la danse?Chapitre 36 sur 52 · DANSES RÉGLÉES ET DANSES IMPROYISÉES · texte numérisé non relu

DANSES RÉGLÉES ET DANSES IMPROYISÉES

Cette dernière division ne se confond pas avec la troisième. Il ne s’agit plus de savoir, cette fois, dans

quelle mesure les mouvements exécutés s’éloignent des mouvements spontanés dont la Danse procède et

quelles en sont la complexité croissante et la subtile économie ; mais simplement, quelle que soit sa forme,

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LES DIVERSES SORTES DE DANSES

à récitatif ou ou prose ou lyrisme débordant, jusqu'à quel point chaque danse a été travaillée, élabo- | … rée, retouchée, fixée en gestes prémédités, comptés et pu rigoureusement reproduits à chaque exécution suocesr. Le sive. :

À cet égard trois grandes catégories de danses

s'offrent encore à nous. D'abord celles à forme fixe, œuvres anonymes des collectivités, danses nationales

ou religieuses, riches d’impératifs impossibles à trans-

gresser sans froisser le sentiment universel : il « faut »

faire tel pas comme ceci; cette main « doit », au premier temps de la troisième mesure, se lever comme cela. Sinon vous êtes un malappris, un impertinent,

un hérétique.

Ensuite celles qui, nées d’une imagination personnelle, n obéissent pas à des traditions imprescritibles, mais ontété scrupuleusement, minutieusement réglées dans tous leurs détails et que leurs exécutants, dans

l'intérêt même d’une réussite certaine, répéteront toujours identiquement, dans la mesure du moins où réflexes et mémoire ne les trahiront pas.

Enfin les danses improvisées.

Je voudrais considérer ces dernières un peu plus longuement, pour émettre, à leur sujet, deux opinions fort divergentes, mais nullement incompatibles cepen-

hr dant.

À Depuis que la danse expressive, eurythmique.…, ou | grecque est redevenue à la mode, nous avons SOU L. vu des jeunes femmes, des Jeunes filles, quelquefois

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des énfants, parfois même des jeunes ROnnEs 1 a uns à l’état de veille, les autres sous l'empire de l'hypnose, nous affirme-t-on, exécuter des pas, des :

bonds, prendre mille attitudes théâtrales, cependant ie

qu'on leur joue un morceau de musique, improvisé lui-même, ou du moins qu'ils prétendent n'avoir

jamais étudié de près, et se livrer ainsi à des contor-

sions de toutes sortes, à une mimique décousue, à une gesticulation désordonnée, qu'ils qualifient d’impro-

visation chorégraphique.

Le public aime ces sortes de comédies ; elles l'éton-

nent et l’'émerveillent. J’avoue que, le plus souvent, je retiens difficilement une forte envie de rire... ou de bâiller, devant un manège aussi fol. Je ne crois pas aux danses improvisées. Evidemment on peut s’agiter, gambader, trépigner er tous sens, pendant qu’on vous joue de la musique. C’est précisément la « cor-

respondance » que j ai considérée avec sympathie, quand il s'agissait du besoin de mouvementrythmique,

qui fait sautiller les enfants, autour de l’harmomie

militaire, et esquisser un pas fantaisiste au farceur de.

cabaret, devant le pavillon du phonographe. Encore faut-1l que ces épanchements synesthésiques dérivent d'une impulsion candide et ne prétendent pas au grand art. :

Dès que des préoccupations esthétiques s’en mêlent,

que l'interprète s'affirme artiste, c’est-à-dire organi-

sateur, tout se gâte et nous n'avons plus, devant nous, qu’un spectacle d’une prétention affligeante et d’une

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d d'art, cette compatibilité d'humeur des deux muses

complices est la condition sine qua non de leur union :

A féconde), il faut avant tout qu'il y ait coïncidence

parfaite entre les mouvements du danseur et les sons auxquels ces mouvements se réfèrent. Or, si le danseur ne connait pas par cœur la musique qu'on lui

| joue, a fortiori si cette musique est elle-même impro-

visée, comment peut-il deviner le nombre, la durée,

l'intensité des mouvements successifs qu'il doit accom-

plir et qui, pour être synchroniques aux sons qu'ils illustrent, demandent à s'achever chacun juste au moment où se produit l’accent mélodique qu'il pré-

tend traduire? J'entends bien que les deux protago-

nistes du spectacle peuvent se contenter d'aller l’un . et l’autre en mesure, l’un d'eux, par exemple, de dan-

ser à trois temps pendant que l’autre joue à trois temps. Le beau miracle alors! Vous faites juste ce

que vous feriez en ornant un peu une mazurque ou

une redowa ; et ni vos mines extatiques, ni vos épingles à cheveux. tombant à terre et vos tresses brunes ou blondes en s’éparpillant au bon endroit sur vos épaules ne m'illusionneront sur la valeur de ces agi-

| tations.

Et pourtant !

Et pourtant je veux abdiquer quelques minutes mon

positivisme intransigeant. Voulez-vous maintenant que nous goûtions ensemble à l’exquise fragilité d’un

| nn qui, s'il était A rt possible, ou incom-

AE parable, puisqu'il nous ferait assister à ce merveil- VU

leux phénomène : l’éclosion directe d’une œuvre d'art? . Avec le peintre, le sculpteur, le musicien, le poète, que l'inspiration exalte et sublimise, nous percevons, après coup, dans leurs ouvrages, un écho lointain et forcément affaibli de l’extase qui les souleva. Avec l’improvisation de l’organiste, nous assistons parfois à : l'imparfait mais vibrant tressaillir du souffle musical. Avec la Danse improvisée, si elle était réalisable, nous. serions les témoins palpitants de la transe même. La pensée, l'émotion créatrice se matérialiseraient, sous nos yeux, en des images aussitôt nées et accomplies que rêvées et voulues. Ce serait, pour nous, comme une lucarne magique ouverte tout à coup sur d’invisibles royaumes. Nous verrions un corps transfiguré soudain par le sacre des impondérables, tracer dans l’espace les schèmes fugitifs de l'indicible et du per-: manent; nous le verrions, baigné de sueurs et tout parfumé d'idéal, tressaillir, s’exalter, se diviniser une minute, puis résorber sa floraison miraculeuse dans le gouffre toujours contigu du passé, pareil à ces graminées monstrueuses, que Wells nous montre s’épanouissant et se fanant en quelques minutes, sous les rayons brülants du soleil, aux flancs pelés des montagnes lunaires.

Supposez deux êtres profondément unis par un culte parfaitement sympathique de l’art et de la nature; l’un, par exemple, musicien accompli, l’autre danseuse

: à cet éclat du teint, à celte acuité du regard qui font

les beautés souveraines. Admettez qu'entre eux existe

la sorte de filiation spéciale aux grandes amitiés

artistiques; que le musicien, je suppose, ait formé la danseuse et que leur tendresse réciproque soit assez

forte pour que l’admiration de chacun d’eux suffise à

à l’autre et le comble. Octroyez-leur enfin les dons de

la fortune, afin qu'ils puissent trouver à leurs incan- tations des cadres dignes d'elles... Et tous deux alors de créer, dans une improvisation constante et comme

1 sous l'empire d'une sorte d'harmonie préétablie! Leur . musique et leur danse, s’exaltant l’une l’autre, de

croître et de renaître, dans une série d’enfantements

; ü extatiques, tantôt dans la fraîcheur des matins prin-

taniers, tantôt dans la pénombre des chauds aprèsmidi d'été; mieux encore : dans l’intime recueille-

ment de leurs nuits solitaires, aux lumières assourdies,

où l’un pour l’autre, ferait chanter éperdument le clavier et elle, tout son corps, éperdument, pour lui! :

Comme autrefois, à propos de la Danse sans musique, nous chevauchons ici la Chimère. Un tel accord

… de deux artistes, en leurs deux arts, au point de pou-

voir engendrer simultanément une œuvre double, «© rien qu'un cœur et rien qu'une âmel » c’est le

domaine de l'utopie. La vie jalouse ne permet pas ces gaspillages de joies et d’enchantements.

Mais il fait bon rêver quelquefois à certaines ivresses, pour ne pas s'enliser dans la servile acceptation du possible, pour s’imprimer des élans nouveaux et tenter plus efficacement les vigoureux essors de la sensibilité, du plaisir et de l'intelligence.

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