scène réalistes, que portèrent à leur perfection, en
France, M. Antoine, à son théâtre du Boulevard de Strasbourg et M. Albert Carré, sur la scène de l'Opéra- Comique, avec la collaboration du peintre Jusseaume.
Dans d’autres pays, le même effort d'imitation de la nature se traduisit par d’autres méthodes, avec des
coloris plus tranchés, plus violents, plus sonores en
Photo Bulloz.
lqués normalement et sans affectation, © PUVIS DE CHAVANNES : LUDUS ercices de culture physique portent en PRO PATRIA(FRAGMENT). FRANCE
: plaisir sain, une sorte de grandeur. ge XIX° SIÈCLE. (MUSÉE D'AMIENS.)
Le bonheur de gaspiller son énergie phy- A. RENOIR : LE MOULIN DH sique et la griserie qui en résulte, voilà le GALETTE (FRAGMENT). FRA!
vrai plaisir pour la plupart des êtres jeunes XIX° SIÈCLE. (MUSÉE DU LUX et qui dansent. (P. 120.) XII BOURG.)
LES CONDITIONS EXTÉRIEURES DE LA DANSE on Peu
LR sorte, moins de fini dans les détails, un plus grand souci des masses et de l'effet, et une préoccupation moindre du trompe-l'œil. C'est ce que nous appor- tèrent les Ballets Russes, vers 1910, et l’on cria au miracle, sans qu’à vrai dire le rapport entre la Danse et son cadre fût là bien différent de ce qu'il était dans les réalisations modernes de nos théâtres à nous.
Il y avait incontestablement, il y a encore (car ce « match » entre les décorateurs et la nature est loin d’être terminé) une exagération fâcheuse dans un tel déploiement de toiles peintes et découpées entourant, écrasant le plus souvent la danse qu’elles accompagnent et prétendent soutenir. Dans l'immense majorité des cas, on nous présente les spectacles chorégraphiques devant des châssis et des toiles de fond, qui portent jusques aux frises le magnifique témoignage de l’orgueil des peintres, et dans des costumes où l'or éclate comme sur les habits de Philémon.… Ils me font penser à une ancienne caricature d’Abel Faivre. On y voyait un Anglais, attablé dans un restaurant de l’Exposition de 1900, la fourchette et le couteau en bataille, devant une assiette vide. Un tzigane lui tendait sa soucoupe et le Britannique de répondre : « Aoh! no ; moa j'ai demandé une côtelette ! » Non, messieurs les prodigues ! je suis venu voir danser et non point contempler du cobalt en fureur ou un quintal de plumes d’autruche.
Or, pendant que cette sorte de décoration pléthorique s’enflait, se boursouflait et tombait, avec les
ue | QU'EST-CE QUE LA DANSE
Slaves, en une séduisante démence. des ésptits réflé- | chis, mais un peu portés à l’abstraction, s ’avisèrent que les décors n’ont pas à « représenter » des sites réels ou un salon, mais seulement à les « évoquer ». Et alors, avec Gordon Craig, avec le Künstler Theater de Munich, avec le Théâtre d'Art de Moscou, avec Adolphe Appia naquit le décor synthétique. Deux draperies devinrent la grande salle du palais d'Hérode, six cubes, l’Acropole et trois longs fûts cylindriques, la forêt de Siegfried. C'était « aller un peu fort », comme on dit aujourd’hui. Mais le mouvement a pour lui les abstracteurs de quintessence et les amateurs, qui ne peuvent pas tous dépenser huit cent mille francs pour monter une pièce de Hroswitha ou de Marlowe. Et voici la danse « pour raffinés » à la veille de. ne plus connaître d'autre ciel qu'une pièce de calicot avec trois traits de fusain et d'autre architecture qu’une demi-douzaine de vieilles caisses d’amidon !
Je ne sais trop quel romancier psychologue a écrit cette maxime excellente: « On n’est vraiment modeste que quand on ne se juge soi-même ni trop bien, ni trop mal. » La Danse ne se traitera elle-même équitablement, que quand elle ne s’enveloppera ni dans des décors trop chargés et trop riches, ni dans de trop pauvres ou de trop dépouillés.
Notez que s’il s’agit de « Danse pure », ne représentant pas une action déterminée, n ayant pas, comme le Ballet de Théâtre, un sujet qui la situe dans l’espace et dans le temps, J'admets volontiers une déco-
(LES conpirions : EXTÉRIEURES DE cu DANSE 147
LA abstraite, des murs nus ou une tenture uni-
forme et un costume sans aucun caractère ethnique.
Je connais ainsi des rideaux couleur paille et des tuniques grises, qui ne me déplaisent point et qui, adoptés presque au hasard, il ya une dizaine d'années, ont fait fortune, pour une certaine sorte de danses.
À vrai dire, tout cela na qu'une importance très secondaire. Il s’agit surtout de bien danser.
Cependant la Danse, telle quej'aitenté de la définir, dans tout ce livre, c’est-à-dire une sorte d'émanation plastique et décorative de la Musique, soumise à des lois subtiles d'équilibre rythmique dans la durée et dans
‘étendue, comporte une condition extérieure de « milieu », que jetiens pour capitale, bien qu'elle n'ait été expérimentée ni sérieusement, ni méthodiquement nulle part : c’est la Lumière.
Non pas la lumière, telle que la comprennent les décorateurs véristes que j'ai cités plus haut, non la lumière qui simule un tragique clair de lune sur la terrasse d'Elseneur, ou les derniers rayons du couchant entrant par la fenêtre dans la chambre de Mélisande, mais une lumière ayant sa valeur expressive personselle, indépendante de tout sens littéraire et se transformant sans cesse, selon Les exigences des harmonies et des timbres musicaux.
Avec elle, on pénétrerait, dans le domaine féerique de la teinte. Ainsi, tandis que notre sens musical serait envahi par les sonorités orchestrales, notre sens de la vision des formes, captivé par les gestes et les
ne ne ou EST-CE QUE LA | DANSE
aHdutes He danseurs, en même temps notre sens de ru
la vision des couleurs serait intéressé, charmé, subjugué par les infinies modulations de 1 RO UE :
Car je songe uniquement à la lumière diffuse, à l’impalpable, à la souple clarté, tour à tour forte et douce, dans laquelle baigneraïent les corps en mouvement, comme si la chair du danseur, déjà transfigurée par l'océan des ondes harmoniques, où s'accordent ses rythmes, trempait encore dans cet autre océan de clartés versicolores, qui, tour à tour, lui imprimeraient les innombrables caractères de ses accents variables à l'infini, cadre impondérable et somptueux, laissant à la Musique toute son autonomie, à la Danse toute sa liberté, à l’esprit toute son indépendance de rêve et nous suggérant, sans que nous y pensions, les nuances les plus ténues de sentiment, qui, d'un ton à un ton voisin, diffèrent, contrastent, se contredisent magiquement, parun jeu de trébuchet chromatique... Gamme délicate et puissante des verts irrités ou sensuels, rafraîchissants ou morbides, des bleus naïfs ouroyaux, des saphirs caressants, des turquoises dangereusement candides et des outremers dédaigneux ; morose profondeur des violets liturgiques et des pourpres saturniens ; tendres appels des lilas ; poignante étreinte des carmins ; cris de joie des rubis ; joviale fanfare des vermillons ; richesse des ocres opulents et des orangés solvables ; luxe tapageur des chromes ; amères exaspérations des citrons et des olives ! Coins vos myriades de vibrations se fondraient insensiblement