‹ Qu'est-ce que la danse?Chapitre 39 sur 52 · LES CONDITIONS EXTÉRIEURES DE LA | DANSE · texte numérisé non relu

LES CONDITIONS EXTÉRIEURES DE LA | DANSE

l'une ee l’autre, sur les moires d’un orchestre ondu | Jeux, aux imperceptibles contractions d'une épaule nue, d'une bouche dédaigneuse ou souriante, d'un regard languide ou moqueur ! Ou bien, quand, brusquement, sur un changement de ton subit, sur un renversement imprévu de la direction des danseurs, tout l’espace se muerait d’un mode à un modeopposé, basculerait du grenat au céladon, de l’émeraude à l’amarante, songez à la délicieuse griserie de ces bercements ! synchroniques, de ces vertiges intégraux, où tout notre être à la fois, par tous ses organes, communierait à vif avec la matière lyrique et exaltée des formes, des couleurs et des sons !

Il va sans dire que, pour obtenir une telle unité, il faudrait un accord objectif, calculé, mathématique entre la Musique et la Lumière, accord aussi intime, aussi complet, aussi perfectible que la concordance établie par les études rythmiques entre la Musique et la Danse... Pour réaliser ce synchronisme-ci, nous l'avons vu, il suffit d'une bonne oreille, d'assez bons muscles, d’une grande bonne volonté et de pas mal d'étude. L'autre, celui de la Musique et de la Lumière colorée, exigerait de plus une installation électrique coûteuse, une grande quantité de lampes et beaucoup de rhéostats. Espérons cependant !

Ce que nous disions tout à l'heure du décor s’ap-

plique également au costume : il ne doit pas se subs-

ot Qu'EST-< ce QUE | LA DANSE

tither, Hi le danseur, au talent chorégraphique, ni attirer sur lui l’attention exclusive du public. Quand l’argument de la danse fait allusion à une époque et

à un pays déterminés, la couleur locale exige, semble-

t-1l que l’on adopte le costume de ce pays et de ce temps. | Aux environs de 1889, les critiques et les esthéticiens entreprirent une campagne violente, pour obtenir que, dans le Ballet d’Opéra, l’on se soumiît à cette règle d'apparent bon sens et que les danseuses fussent habillées en égyptiennesdans les ballets égyptiens, en grecques dans les pièces helléniques, en bretonnes

dans les légendes celtiques. Les ballerines de l'Opéra défendirent ardemment leur costume de danse tra-

ditionnel : le maillot chair, les chaussons roses et le « tutu », puisqu'il faut appeler par ce nom ridicule la jupe de gaze, courte et flottante, qui les habillaient uniformément et indifféremment depuis près d'un siècle. |

Les artistes s’indignèrent de ‘cette résistance. On s'en tient désormais à une demi-mesure tacitement acceptée de partet d'autre : dans les œuvres modernes et dans le Gluck on suit les injonctions de la couleur locale ; dans les œuvres de l’ancien répertoire, dans le Gounod, par exemple, on garde le tutu ; dans le Rameau ou le Lulli on suit la mode de leur tempset l’on danse en paniers. Eh bien ! après avoir pensé très différemment, je crois aujourd'hui que les ballerines étaient dans le vrai. Pour un art, comme le leur, délicieuse-

ment us donnel, — vous verrez hiodtot que j aime di encore la « danse classique », dans certains cas et que

je croirais tout à fait fâcheux de la négliger et de la

laisser se perdre entièrement, — mais enfin pour un

art conventionnel, conventionnel comme la Sonate de piano ou comme le Concerto de violon, un costume

fixe et, pour ainsi dire rituel, offre de grands avantages. IL établit nettement le caractère précis du spectacle,

est un garant de respect vis à vis des traditions et

répond, on en est sûr, à tous les postulats pratiques du

genre.

Danseuses du ballet classique, gardez vos tutus ;

vous ne les remplacerez jamais par rien d'aussi exqui-

sement fantasque n1 qui s’apparie plus heureusement

à la charmante extravagance de vos pas !

Ilest évident que, pour une danse purement musicale, le costume, comme le décor, devrait viser à un style aussi général, aussi nuancé, aussi invariable et aussi arbitraire que possible.

A moins que l’on se contente tout simplement de quelque échantillon très simple des toilettes en cours de mode. On danse bien ainsi les danses de salon ;:

pourquoi ne danserait-on pas de même les danses

dites artistiques ? Pourriez-vous me confondre par un seul argument valable ?.….

Pourtant l'idéal absolu serait évidemment la nudité complète, idéal irréalisable pour mille raisons, dont la plus forte est que presque aucun être humain n’est

assez complètement béau pour être beau complètement

Aa

qu EST.CE QUE L LA DANSE |

an Et puis il y a la pudeur 1 Je ne suis pas de œux qui disent qu’elle ne compte pas. Elle est parmi les

sentiments respectables, qu'il est mauvais de blesser

‘et parmi les mesures de prudence, dont il est dange- reux, pour l'humanité, de se défaire. La nudité, voilà tout de même un type de costume auquel il ne serait pas mauvais de tendre, mais en se gardant bien d'y

atteindre.

Celle des bras et des jambes me semble fort utile, sinon indispensable pour certaines danses de carac-

ière. L'expression d’un coude ou d’un genou, pour qui S'habitue à la discerner, est aussi évidente, aussi. variable que celle d’un visage. Personnellement cette

nudité ne me choque aucunement et je puis affirmer, par expérience, qu'elle ne choque pas davantage les

personnes les plus vertueuses et Les plus traditionna-

listes, à la condition qu'elles en aient l'habitude ;

habitude que la mode et les mœurs modernes sont. d’ailleurs en train d'imposer à tout le monde, avec

une autorité quelque peu indiscrète.

En fin de compte, me dira-t-on, la tunique grecque

serait le vêtement de danse rêvé ? — Grecque, pour-

quoi grecque ? J'aimerais mieux qu'elle ne fût pas plus

grecque que chinoise, péruvienne ou kamchadale.

Disons une tunique : tâchons de lui trouver la forme la plus commode, la plus seyante, la moins spécifique

possible et, de grâce, n’en parlons plus ? Dansons

plutôt je vous prie !

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