LES CONDITIONS EXTÉRIEURES DE LA DANSE
Sur quelle musique danserons-nous ?
Dans les chapitres consacrés au Rythme et à Euterpe, nous avonsappris comment danser en traduisant fidèlement le texte mélodique. Mais quel texte devrons-
nous choisir ?
S'il s’agit des danses de salon, l'expérience des amateurs, la mode et l'engouement du public ont vite fait de discerner les morceaux, établis pour telle ou telle danse, qui en favorisent le mieux les pas et les figures et qui correspondent le plus étroitement à son caractère. Ce sont généralement des compositeurs spécialistes qui entreprennent ce genre de fournitures. Tels d’entre eux, Johann Strauss, par exemple, ou Olivier Métra, pour la valse, ont produit de véritables mer- veilles. Et parfois un inconnu réussit une pièce exceptionnellement parfaite dans le genre. Un seul sonnet suffit à immortaliser Arvers ; le menuet d’Exaudet sauve de l'oubli le nom de son auteur.
Pour la musique de ballet, la consécration du public fixe également les chefs-d'œuvre du genre. Les ballets de Lulli et de Rameau, exquis musicalement, commandent une sorte de danse surannée, qui peut faire les délices des érudits et des curieux, mais qui ne saurait plus charmer le grand public. 11 en va de même des ballets de Gluck, moins parfaits comme écriture, quoique plus vivants. Seules les danses d’Orphée gar-
454 \ à OUEST -CE QUE LA DANSE
dent leurs fraîches couleurs, et, line l'acte des Chaines Es ’ Elysées, une Jeunesse, une sérénité vraiment divines. An
Guillaume Tell renferme un « Pas de Quatre », que l’on coupe à l'Opéra et que je tiens pour l’un du airs de ballet les plus charmants qui soient. Ceux de Meyerbeer nous paraissent désormais d’une vulgarité
odieuse et ne seraient même plus supportables au café-concert. Le ballet de Faust, bien écrit au point
de vue du dynamisme chorégraphique, est faible comme inspiration méthodique et tout à fait indigne des deux actes entre lesquels on le donne. Gounod a été plus heureux à cet égard, dans d’autres pièces, dans P/lémon et Beaucis, par exemple. Verdi a écrit quelques danses de théâtre fort remarquables. Othello renferme
une sorte de cortège chanté et dansé et Falstaff, un petit divertissement féerique dignes en tous points de.
ce fertile génie musical. Il me semble qu'une mention spéciale est due aux adorables danses de Lalla-Roukh, dans lesquelles Félicien David se montre le précurseur inspiré des russes et de leur orientalisme chatoyant.
J'ai déjà cité, parmi les œuvres les plus saisissantes
de ceux-ci, les splendides danses du Prince Igor, de
Borodine. La Shéhérazade, de Rimsky-Korsakow, qui
n avait pas été écrite pour la scène, est devenue, par adaptation, la musique de ballet la plus colorée, la plus brillante de notre temps. Et M. Stravinsky paraît, à ses admirateurs, un dieu du rythme chorégraphique. Je n’en suis pas aussi sûr qu'eux. Enfin, chez nous, dans ce derniér demi-siècle, nous avons eu les
(LES CONDITIONS EXTÉRIEURES DE LA DANSE | 455 vu
! slaciouses productions de Delibes, parmi lesquelles ie Sylvia se détache avec un relief incontestable, la vivante et chaleureuse VNamouna de Lalo et les étonnants divertissements de Massenet, tout pleins de verve
et souvent imbibés d’un charme un peu mièvre mais
exquis. M. Saint-Saëns me semble avoir été moins heureux dans cet ordres d'idées, sauf dans sa pitto-
. resque Danse Macabre, qui n'est d’ailleurs pas des-
tinée à la scène. Le mouvement n’était pas l'affaire de Claude Debussy, peintre d’atmosphère et de rêve ; ses
deux fameuses pièces, pour harpe chromatique, sont
bien pauvres de suggestions motrices. Et je pense que . M. Maurice Ravel, dans notre jeune école, est le seul qui, avec son Daphnis et Chloé, ait fait preuve d’un
sens pittoresque et juste du rythme corporel. S'il s’agit, non plus du ballet italien, russe ou fran-
Çais, mais de la danse, sous la forme où, d’une part,
Isadora Duncan (il commence à être temps de faire allusion à cette puissante initiatrice) et, d'autre part, les recherches dalcroziennes tendent à l’instituer, cest-à-dire de la danse que le public qualifie de « grecque », disons plutôt de la « Danse plastique » ou, ce qui est plus juste encore, de la Danse mélodique et expressive, quelle musique devrons-nous lui
associer ?
Ma foi ! ma réponse sèra, comme pour le décor et le costume : celle qui paraîtra lui convenir le mieux !
. sans que je prétende fixer laquelle, par un ukase
imprescriptible.
D ee qu EST-CE QUE 1 LA DANSE |
Nous nous trot ons ici en présence de deux façons
d'envisager le problème absolument contradictoires :
d'un côté l'audace, un peu sacrilège chez Isadora, tout : | à fait délictuelle chez ses imitatrices, qui consiste à !
danser furieusement el sans le moindre scrupule du Bach, du Beethoven, du Chopin et du Wagner. « Et allez donc ! nous sommes les déesses ; entraînons les dieux dans notre ronde ! » Et, d’un autre côté, l'indignation des musiciens, critiques ou compositeurs, el
des amateurs puristes, quin’admettent pas qu’on puisse
danser une ligne des classiques, si elle n’a pas été
spécialement écrite, par ceux-ci, en vue de la Danse. moins que M°° Duncan ne leur demande de tenir pour elle le piano ou de conduire l'orchestre à son usage, auquel cas tous leurs scrupules tombent d’un coup et ils jouent, sans rougir, la Sonate pathétique ou dirigent, sans se voiler la face, l'Enchan-
[ls n’en démordent pas, à
tement du Vendredi-Saint pour les pieds nus de l’'amé-
ricaine ;... ce en quoi ils se montrent plus humains que dans leurs proscriptions dogmatiques.
Pour en revenir au premier système, j'avoue qu'il me surprend. Non point qu'il me paraisse coupable «en soi» de danser du Mozart ou du Beethoven. Si
tel ou tel morceau de ces auteurs offre des qualités de rythme ou d'expression favorables à la Danse, je ne
vois pas pourquoi on ne s’en servirait pas pour l’asso-
cier à des gestes harmonieux et à de belles attitudes.
J'y reviendrai dans un instant. Mais, tout de même, il me semble un peu... mettons déraisonnable (c'est un
ie CONDITIONS EXTÉRIBURES 1 DE LA DANSE
assez 20 mot sous ma plume) de prétendre cr | des danses « grecques » sur une Polonaise de Chopin
ou de « baller », comme on disait jadis, de « baller»
à soi tout seul la Septième Symphonie. Dans quelque
vingt ans, sans doute, nous verrons la téméraire anglosaxonne incarner un Motet de Palestrina, la Messe en si mineur ou la Missa solemnis en ré, Sans que le public débonnaire se fâche. En attendant toutes les sous-lsa-
dora Duncan, — et Dieu sait si elles pullulent de par le monde ! — piétinent à quimieux mieux les fraîches plates-bandes des Moments musicaux de Schubert, se contorsionnent effroyablement aux sons de toutes les Marches funèbres et frissonnent en trémolos de peupliers le long de la Mort d'Ase... Il y a vraiment de quoi faire frémir d’indignation les professeurs des conservatoires des deux continents !
Pour le sage, le spectacle n’est que drolatique et ne
démontre point qu’il soit forcément criminel de mimer
un « adagio » de Sonate. Sans aller jusqu'à soutenir ce paradoxe (qui, comme la plupart des paradoxes, pèche seulement par excès de justesse) que « toute musique est de danse », il est bon cependant de se con- vaincre que les œuvres d’art ne sont point des entités «tabou », mais que, faites pour plaire, pour charmer, pour émouvoir, elles doivent servir librement à qui peut s'en servir pour émouvoir, charmer ou plaire. Malheureusement il y a peu, si peu, si peu de gens vrai- ment sensibles à la beauté des chefs-d'œuvre ! Alors ils remplacent la tendresse, la vraie tendresse, qui ne va
an 0 0er EST-CE au LA DANSE
jamais sans respect, mais non plus sans line se par une sorte de fanatisme guindé. On ne tutoie pas de
les beaux ouvrages ; on leur dit : « vous », pour
paraître plus chic eton les traite en collectionneur et
non point en amateur, — la musique comme les
tableaux, les faïences, les dentelles et les verreries de
Venise. Au lieu de les mêler à sa vie, on les suspend, .
en rangs d'oignons, dans sa salle d’orgueil ; on les
jte
emprisonne sous des vitrines. Pour moi, si la fortune
m'avait permis de posséder de beaux Moustiers ou de
beaux Rouen, je ne les aurais pas accrochés au mur ;
j'y aurais servi le rôti ou les entremets sur ma table.
L'âme des collectionneurs est une âme raccornie d’avares. Les collections de symphonies ou d'oratorios,
au même titre que celles de Degas ou de billets de
banque, sont la marque d'un esprit maniaque. L'amour des sonates, comme celui des belles filles, demande plus de témérité, d'indépendance et de fantaisie. Tant
pis si l’on se trompe un jour et que la pièce rare soit un peu molestée ; une autre fois mieux ? Et 1l sera beaucoup pardonné parce que l'on aura beaucoup aimé.
Ne dansons donc pas n'importe quoi. Aujourd'hui, pour être à la mode, on annonce que la séance aura lieu sur « des musiques » de Debussy, de Ravel, de Dukas, de Magnärd, de Stravinsky, d'Erik Satie et
de Darius Milhaud. Se moquerait-on assez de vous, si. vous composiez votre programme avec de la musique
de Gounod, de Félicien David, de Bizet, de Massenet,
; de Delibes dE SaintSuëns, de Lal ct d’ Erlanger ! ! | Demain ce sera une autre tournée etaprès-demain une autre, sans que jamais la convenance des textes musi-
caux aux ébats corporels entre pour rien dans leur choix... Mais nous, si une composition nous paraît
favorable à la Danse, dansons-la, de n'importe qui
soit-elle, fût-ce de Bach, d'Ambroise Thomas ou de
M. Christiné!
Reste à savoir enfin s’il ne vaudrait pas mieux,
pour cette forme nouvelle de danse — plastique, ryth-
mique ou expressive, comme il vous plaira de l’appeler ! — composer aussi une musique nouvelle qui lui conviendrait parfaitement. Evidemment ce serait la solution la plus élégante et la plus artistique du problème. Mais alors il faudrait que le compositeur eût assez pratiqué personnellement la Danse, pour que ses inventions musicales fussent un réflexe de ses propres mouvements, émanassent directement de ses impressions motrices. Je crois volontiers que cela viendra ; mais je souhaite que, même alors, la Musique
ne se fasse pas trop la servante de la Danse, qu'elle
garde une autonomie suffisante, Après qu'elle a eu tyrannisé celle-ci, pendant plus de trios siècles, 1l ne serait pas beaucoup mieux que la Danse, à son tour, tyrannisât la Musique. Les meilleurs ménages ne sont point ceux où l’un des époux se fait constamment l’es- clavede l’autre. Mais ce ne sont pas non plus ceux où les deux conjoints ont mêmes goûts, mêmes idées, mêmes