‹ Qu'est-ce que la musique?Chapitre 13 sur 48 · CHAPITRE TII · texte numérisé non relu

CHAPITRE TII

N écoutant gémir sans accompagnement le chalumeau d'un pâtre, nous venons de sentir avec quelle pénétrante poésie peut agir sur nous le charme mélodique. Telle, s’allumant à l'horizon limpide, bien avant que le crépuscule n’enveloppe la campagne, Vénus, de son rayon solitaire, nous apporte la paix et la mélancolie.

Mais qu'avec l'approche de la nuit, le ciel se pique de cinq, de six, puis de dix, puis de vingt perles lumineuses, une allégresse plus vive, une animation involontaire agitera nos cœurs. Et si, par la claire et chaude nuit d’été, le concert infini des constellations se raie, devant nos yeux, de belles étoiles filantes, à la sérénité que tout à l'heure nous causait l’astre soli-

taire, va se substituer pour nous, en présence de tant de matière cosmique, une impression complexe d'écrasement, de vertige et d'exaltation.

Presque toute l’évolution de la musique repose sur un accroissement analogue de la substance sonore.

L'homme a chanté. Le mieux doué pour cet art modula d’abord seul le thème qu'il inventait. Mais les autres aimèrent ce mélodieux rameau. ils en retinrent peu à peu les inflexions, et le besoin social de parliciper à une action commune les induisit au plaisir de grouper en bouquet toutes ces grappes de notes, d’entonner ensemble la phrase musicale qui leur avart plu.

Ce qui se passait ainsi, autour des feux du soir, à l’orée de la grotte préhistorique, se reproduit chaque jour dans la chaumière ou sur le trottoir de la grande ville, quand la guitare de la rhapsode ou le violon du camelot serinent aux badauds attroupés le dernier motif à la mode. Et l’on chante en chœur au cabaret, à l'atelier, sur la route ; les bateliers rythment leur dure besogne de leurs voix réunies; le long de l'étape les soldats entretiennent leur énergie d’un refrain, d’une rengaine, d’une «scie », indéfiniment reprise par cent gosiers à la fois.

Mais c'est à l’unisson que tous ils chantent spontanément; c'est-à-dire que tous « donnent » toujours simultanément la même note; l'air « poussé » par chacun d’eux est le même et dans le même ton.

Est-ce parce que tous ils n'ont pas reçu, en naissant, une voix dont les notes naturelles soient comprises

entre les mêmes degrés, sur la dyade indéfinie du grave et de l’aigu, mais bien une voix placée plus haut chez les femmes et les enfants que chez les hommes, plus haut chez les soprani que chez les contralti, chez les ténors que chez les basses; est-ce en un mot parce que les voix diffèrent par la {essiture, que l’idée vint un jour aux chanteurs de ne pas exécuter en même temps les mêmes mélodies, mais de grouper dans leurs gerbes chorales des branches d'inégale longueur et peu à peu de formes et d'espèces différentes?

Il ne paraît pourtant pas que l'humanité ait découvert depuis bien longtemps, — à peine il y aurait-il onze siècles de cela, — quels résultats merveilleux produit l'emploi simultané de mélodies dissemblables, à condition, bien entendu, d'observer quelques précautions dans leur groupement.

De même, quand on eut créé les premiers instruments : flûtes, Lyres, sistres ou crotales, on aurait dû constater bien vite, semble-t-1l, que le mélange de leurs sons, pratiqué dans certainesconditions, suivant certains principes, est susceptible de produire, non pas un bruit choquant, une fàcheuse cacophonie, mais un séduisant effet de richesse et de plénitude. Nous ne savons guère comment l'antiquité régla le concert des instruments ; en tout cas il ne semble point qu'elle ait même soupçconné l’accord des voix, autrement qu’à l'unisson.

Nous ne faisons pas ici l’histoire de la musique, et ce problème devrait nous laisser indifférent ; mais, en constatant par quel chemin le moyen âge a conduit notre

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civilisation vers la polyphonie moderne, peut-être nous rendrions-nous mieux compte de quels différents procédés le musicien peut user, pour faire entendre agréablement un certain nombre d'agents sonores, instruments ou voix, produisant à la fois plusieurs sons différents.

On commença donc et l’on continua, Dieu sait pendant combien de temps! à chanter à l’unisson ou à l’octave, c’est-à-dire sans aucune espèce d'harmonie autre que celle naissant du mélange des timbres vocaux. Mais est-il bien exact que l’octave équivaille à l’unisson et que telle octave d’une gamme soit vraiment « dans le même ton » que son octave inférieure ou que son octave supérieure ? J'ai bien peur que ce soit là une affirmation toute gratuite. Le fait qu’il suffit de multiplier par le coefficient 2 le nombre de vibrations que produit chaque note d’une gamme, pour obtenir la note respectivement correspondante, à l’octave supérieure, d’une gamme identique, n'est qu'un accident arithmétique, et la simplicité objective du phénomène n’en garantit pas du tout la simplicité sensorielle. Rien ne démontre, sinon une vieille habitude invétérée, que la nouvelle octave produile par cette multiplication ressemble plus à la première, pour notre oreille, que l’octave produite en multipliant les indices vibratoires de chacune des. notes primitives par, par 7, par 26,5 ou par 643,0749... Que vais-je raconter là ! Les physiologistes me comprendront certainement; mais si les zélateurs de la musique polytonale saisissent aussi bien ma pensée, ne s’em-

presseront-ils pas de triompher un peu vite? Et

pourtant !.…

Quoi qu'il en soit, pendant des siècles, pendant des millénaires même, on s’en tint à ces groupements, plus

directs sinon plus naturels que les autres. Puis on.

essaya, avec la daphonie, une harmonie à deux parties équidistantes, note contre note, le plus souvent par mouvements semblables, c’est-à-dire l’une des parties montant d'un, de deux, de trois degrés mélodiques, quand l’autre partie monte également d'un, de deux ou de trois degrés.

Ce système imaginé par Hucbald, moine de Saint- Amand, vers la fin du 1x° ou le commencement du x° siècle, fut perfectionné par Guido d’Arezzo l'inventeur ou le fixateur de la gamme moderne, et devint le déchant.

Les historiens sont toujours portés à croire qu'un perfectionnement technique, facile à percevoir, bouleverse l’art et lui ouvre des destinées nouvelles, alors que les œuvres ont, sur son évolution, tellement plus d'importance que les systèmes et l'inspiration tellement plus d'efficacité que les principes!

Ils s’extasient volontiers sur les premiers balbutiements de la musique à deux parties. « Elle marque, dit récemment l’un d’eux (Cecil Forsyth), elle marque l'existence d’une nouvelle faculté de l’homme, jusqu'ici insoupçonnée. Toutes les grandes réformes, celle des Monodistes, celle de Gluck, celle de Wagner, restent incomparablement moins importantes si on les situe daus les vastes champs de l’histoire de l'humanité. Elles

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