‹ Qu'est-ce que la musique?Chapitre 22 sur 48 · L'IMPROVISATION · texte numérisé non relu

L'IMPROVISATION

U'EsT-CE donc que la Musique? Comment naît-elle? Par quel phénomène de génération spontanée peut-elle éclore dans le cerveau du compositeur, si sa beauté foncière, sa puissance émotive ne dépendent essentiellement ni de l’imitation directe d’un phénomène naturel, ni de la perfection du métier, ni, comme nous le reverrons plus tard, d'aucune condition technique sûrement dénneanblés « Une mélodie, a écrit Massenet, peut naître spontanée, au souvenir d’une impression ressentie, d'une pensée laissée en notre cœur, d’un regard, d’un mot, d'un son de voix. »

L'épithète « spontanée », l’adverbe « spontanément » sont les mots qui reviennent d'eux-mêmes

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sous la plume, aussitôt que l’on veut caractériser la genèse d'une invention musicale.

Nous avons vu, dès les premières pages de ce livre, que, sous l'empire de la musique, lorsqu'une mélodie, par sa seule courbure, comme une sorte de lazzo magique, capture notre sensibilité, quand une atmosphère harmonieuse, ainsi qu'une brume soudain levée dans la montagne, nous enveloppe, nous pénètre, nous isole du reste du monde, les réalités matérielles s’abolissent pour nous, notre raison perd sur notre esprit tout contrôle, un monde imaginaire surgit, s'organise et resplendit à nos yeux. Notre être s'épanouit en une sorte d'état second, qui nous apporte la légèreté, la vitesse, la sérénité, la grandeur et la force. Toutes les virtualités d'une optique subconsciente convergent au centre de notre sensibilité, où les sons se transmuent, un à un, en spectacles frénétiquement mobiles, en concepts d'une célérité, d’une flurdité inouïes; elles y président à Ia dilatation souveraine de tous nos sentiments.

Du moins les vibrations de l'air, mis en branle par le mouvement des agents sonores, les accords el leurs intervalles, sont-ils des réalités qui déterminent, entretiennent et justifient ce prodige chez l'auditeur.

Mais là où nulle trépidation physique n’existe encore, où ne s'avère, dans le pondérable, aucune agitation concrète, comment l’âme du créateur vogue-t-elle, par ses propres moyens, vers cette Cythère inconnue, aborde-t-elle aux rives chimériques, éveïlle-t-elle des

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échos qui renouvelleront, par le monde, l’extase conçue 1 tout à coup dans une tête effervescente?

Violant la loi du temps et les normes du successif, le thaumaturge a donc entendu chanter en lui la divinité future en simple devenir; ils’est ému d'une mélodie encore inexistante; la transe a créé, dans son esprit, les formules sonores qui devaient la provoquer. | Et les traces indélébiles de ce miracle sans cesse renou- | velé, — un effet précédant sa cause dans un organisme vivant — remplissent les partitions où se fixe le souvenir de ces renversements prodigieux.

Il faut, pour que la phrase nouvelle, pour que l’enchaînement d'accords, pour que le développement fugué, inconnus il y a quelques minutes, prennent vie, que l’homme qui les exprime sur une portée, au moyen de quelques signes, possède (comme de rares individus plus sensibles semblent avoir le pressentiment de certaines catastrophes), il faut qu'il possède la « pressensation » des cadences futures, et, sous l’ébranlement que leur audition imaginaire provoque en lui, le pouvoir d'en discerner l’essence fugitive, d'en saisir à l’avance les éléments originaux. Première atteinte au protocole du passé, du présent et de l’ave- | nir!... Et pour que cette « pressensation » se produise, È il faut, de plus, qu’un état exceptionnel de sa person- | nalité psychique, provoqué par l’œuvre d’art encore à naître, — épiphénomène antérieur au phénomène dont il paraît ne pouvoir être que le signe — précède nettement la conception musicale dont il devrait dériver

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L'INSPIRATION MUSICALE. L'IMPROVISATION 73 et qu'il fait précisément éclore, par émotion anticipée.

Cet épiphénomène prémoteur, c’estl’Inspiration.

L'Inspiration est d'abord un don du ciel, ou des hasards de l’hérédité, si vous aimez mieux; mais elle est aussi un don de l'individu à lui-même, car la volonté de celui qui est susceptible de l’éprouver est nécessaire pour la mettre en action. Machine merveilleuse que l’on ne saurait posséder autrement que par héritage, que peu de mortels trouvent en naissant dans leur patrimoine, mais qui ne fonctionne pas sans une mise en train systématique. C’est à son propriétaire seul qu'il appartient d'opérer, chaque fois qu'il lui plaît, cet amorçage essentiel, ou de le négliger à tort. L’inspiration fonctionne, chez l’artiste, par le parti pris d’être inspiré et par l'amour de l’être. Elle se rouille, s’il en fait fi; la prétention l’'enraye, la foi la lubrifie, l'usage l’entretient et la perfectionne sans limite.

L'entraînement ne connaît pas de fin, qui permet au créateur, dans tous les arts, de substituer les réalités impondérables de l'imagination, délivrées des contraintes du temps et de l’espace, aux étroites combinaisons d’une technique prétentieuse, d’un rationalisme stérile, d’un goût trop souvent local et fugitif. Mais, en musique principalement, où les modèles flottent épars dans l’incréé universel, il existe une culture méthodique, personnelle, infaillible et sans bornes du subconscient. Elle fait naître, presque au commandement, les images sonores, en provoquant

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l'avenir, en y projetant des aspirations lyriques, en exaltant, chez le musicien, par l'effet du « vouloir chanter », son adresse à détecter, dans leur vol incessant du futur vers l'actuel, les harmonies qui aspirent à s intégrer, les mélodies qui existeront bientôt parce qu’elles furent déjà dans l’avenir : enivrante pattence passionnée, qui ne dépend que de nous, perçoit les plus inconcevables nuances de la relativité, et se nomme le Génie.

Aujourd’hui, le Génie est passé de mode; c’est un terme que l’on rougit d'employer pour louer un artiste en vogue. Épithète entachée de romantisme, le mot « génial » implique, chez celui qui la mérite, cette magnifique exaltation à demi fatale, à demi voulue dont on ne fait plus cas. Il s’agit bien d’aller demander au monde des émotions pathétiques et religieuses la clef de ses mystères!... Avoir le goùt très susceptible, le souci constant de l’exceptionnel et de l'original, un mépris affiché des effets prétendus faciles, le dédain de toute grandeur simple et modérée, en faveur quelquefois de lénorme, le plus souvent du minuseule, et surtout la haine de l’emphase, entendez par là de toutes autres choses que la complication de l'écriture et que la raideur du style, au service d’une pensée aussi mince, aussi incolore, aussi impersonnelle que possible : voilà désormais le programme de tout artiste, et qui sait vivre.

Cette préoccupation exclusive de la forme jugule

« L'INSPIRATION MUSICALE. L'IMPROVISATION 75 a priori l'émotion et hypertrophie l'intelligence, au détriment de la sensibilité ; elle n’est évidemment pas compatible avec les données immédiates du subconscient, produits naturels de l'inspiration. S'il s’agit de combiner des sons de la façon la plus imprévue, la plus raffinée, la plus étonnante, marcher le front aux étoiles, pour ravir à Zeus quelques étincelles du feu céleste, n’est pas du tout l'affaire. I n’y a qu’à s’attabler devant une feuille couverte de beaucoup de portées et à combiner, à bon escient, des conflits de thèmes et des agrégats de notes qui stupéfieront les amateurs avertis, par leur minutieuse audace et leur méprisante élégance. Ne voyons-nous pas l'ironie elle-même, si peu musicale cependant, devenir, pour quelques-uns de nos composileurs contemporains, préférable à la grâce et surtout au Ivrisme?

Est-ce à dire que les apports de l'inspiration, eette pêche assez hasardeuse dans le futur, puissent être acceptés, par le musicien, avec l’aveugle ivresse qui les lui a procurés? Loin de moi cette pensée!

Mais il convient, tout d’abord, de distinguer entre deux sortes de musiciens, pour savoir quelle valeur attribuer aux trouvailles de l'esprit inspiré.

Comme tous les artistes, les compositeurs de musique sont doués très différemment au point de vue de la puissance, du charme et de la vraie beauté, d’une part, — j'entends de l'élévation des pensées et de la profondeur des émotions, — et, de l’autre, au

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point de vue de la facilité, de l’adresse, de l’aisance à s'exprimer vite, clairement, sans hésitation ni reprise. Il n’y a aucune relation fixe, chez les créateurs, entre ces deux catégories de dons, qui, réunis exceptionnellement dans un même être, font les Virgile, les Raphaël ou les Mozart. Ils sont souvent, très souvent séparés. Quand les seconds, les dons superficiels de l'expression, se trouvent seuls développés, chez un poète, chez un peintre, ils donnent un versificateur comme Delille, un rhéteur comme Jules Romain. Chez l'orateur, le musicien, ils sont beaucoup moins méprisables, car, sans eux, point d'improvisation. Quel est le rôle de celle-ci dans l’éloquence politique ou judiciaire, religieuse ou didactique, nous n'avons pas à nous en occuper ici. Mais celui qu’elle remplit dans la musique, son caractère et sa valeur, nous leur devons quelques instants d’attentif examen.

La musique étant un langage direct pour la communication des sentiments d'homme à homme, il est permisde soutenir quela première qualité, chez un musisien, est de pouvoir improviser avec aisance. Historiquement, il est probable que c’est par là que commença la musique : des artistes favorisés d’une belle voix, ou ayant su se tailler une flûte dans un roseau, possédèrent la faculté d'exprimer, au moyen de paroles chantées, ou grâce à leur souffle, transformé en mélodie par le tuyau percé de trous, les nuances de leurs émotions, leurs tristesses ou leurs joies, leurs ardeurs ou leur mélancolie, à des auditeurs charmés

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par les incantations de ces sorciers sonores. Chez les peuples ou dans les milieux primitifs, c’est encore sous cette forme que la musique se manifeste le plus souvent. Leur dure journée de labeur finie, les bûcherons aiment à rêver autour de celui d’entre eux qui sait éveiller, sur un violon, l'âme innombrable de la forêt. Avec son flageolet, le pâtre confie ses aspirations intarissables aux solitudes alpestres. J’ai connu, dans mon enfance, en Bretagne, une vieille paysanne illettrée qui allait, aux noces, ou, après les funérailles, dans la maison visitée par la charrette de la Mort, chanter des poèmes de circonstance, qu’elle improvisait, paroles et musique, soit pour rythmer les espérances et les illusions du couple nouveau, soit pour apaiser le mal du père ou de la mère frappés, du veuf ou de la veuve.

Aujourd’hui, les parents qui font apprendre à leurs enfants le chant, la composition, le violon ou le piano, et les maîtres qui s’adonnent à cette tâche complexe, ne songent aucunement à développer, chez les jeunes élèves, ce talent d'improvisation; pas même à le faire éclore. Quel est le père de famille qui, cloué dans un fauteuil par la maladie, pourrait dire à son fils ou à sa fille, avec chance de voir exaucer son vœu : « Jacques, mets-toi au piano! » ou : « Nicole, prends ton violon et me joue quelque chose qui te passe par la tête,... mieux encore, par le cœur, et qui me distraie et qui me console! »

Ce doit être pourtant une merveilleuse griserie de

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saisir son archet ou de s'asseoir au clavier et de faire sermer el s'épanouir en une gerbe sans cesse renaissante d'harmonies, comme un inépuisable feu d'artifice sonore, toutes les inflexions de la pensée, toutes les envolées de l'imagination, toutes les ardeurs du sentiment, tous les sanglots du désir et du regret. Quand un être humain veut en convaincre un autre, afin de gagner l’objet de sa passion : l’ambitieux pour conquérir un honneur, l'industriel pour enlever une affaire, le collectionneur pour posséder une pièce unique, l’'amoureux pour qu’une main contractée ou que des lèvres qui se refusent s’abandonnent aux siennes, ils savent bien trouver les mots qui persuadent et qui désarment, la phrase qui trouble et qui décide. Pourquoi faut-il que, parlant en public, ces mêmes individus ne soient pas capables d'agencer quelques arguments de dialectique convenablement ordonnés, qui convainquent ou confondent leurs adversaires, d’imaginer un court récit, qui « se tienne » à peu près et amuse leur auditoire? Pourquoi, s'ils sont musiciens, assez habiles, qui sait, pour jouer parfaitement l’une ou l’autre partie de la Sonate à Kreutzer, ne peuventils pas offrir, sur leurs instruments sans vertu, cinq minutes de consolation appropriée à l’ami qui souffre, ou bien le muet et touchant aveu de leur tendresse, au cœur qui hésite encore ou qui songe à se détacher ? Ce serait pourtant bien là l'opération primordiale et spécifique de la « muse » : la confidence actuelle, immédiate et sans cesse appropriée aux circonstances,

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d'une monade humaine à une autre monade. « Il faudrait apprendre à improviser! » dira-t-on. Ille faudrait et on le peut. On l’apprenait jadis méthodiquement dans les écoles de musique. Que ne l’apprend-on toujours ? Car même si le véritable génie créateur manque à celui qui sait ce métier-là, il lui devient possible de s'exprimer avec une correction suffisante, sinon pour enflammer des foules, pour charmer les Furies, pour bâtir les murs de Thèbes ou pour verser une pieuse extase, comme le faisait naguère, aux orgues de Sainte- Clotilde, le talent fluide et généreux du « Père » Franck, du moins pour attirer les passants distraits, les amuser avec élégance et charmer üun temps leur ennui.

Gardons-nous de croire, toutefois, qu'Improvisation soit synonyme d'Inspiration.

Si nous examinons avec quelque attention les esquisses des peintres illustres, nous constatons que souvent ceux-là furent les plus maladroits à exprimer promptement leur pensée, en quelques coups de crayon, de plume ou de pinceau, qui devaient, dans leurs œuvres travaillées, mûries, définitives, mettre le plus de grandeur, de pathétique et de pénétration. Entendons-nous : leurs esquisses furent inhabiles en apparence, gauches, guindées, fausses peut-être de proportions, inaptes à plaire d'emblée, à séduire qui ne sait pas réfléchir et n’a pas encore pénétré les mystères des arts plastiques ; mais elles renferment infi-

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niment plus de vie, de caractère, de personnalité, d’accent et de beauté profonde que les élégantes arabesques, tracées parfois du premier coup, grâce à une grande sûreté machinale de l'œil et à une heureuse dextérité, par des peintres qui ne sauront rien tirer | de supérieur de leurs plaisantes et spirituelles ébau-

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Maissiles esquisses d’un Rembrandt, d’un Délacroix, | cet improvisateur rugueux et Juste, ‘gent et mal assuré, d’un Puvis de Chavannes enchantent les vrais connaisseurs, la musique ne comporte pas la faculté de plaire par des tâtonnements analogues. Il faut ou que l'improvisation soit tout de suite en place, suffisante de structure et de réalisation, — fût-elle vide, banale et prolixe, elle nous agréera, — ou que la pensée qui vient de germer, riche de possibilités, de souffle, de puissance et d'originalité, mais incomplète etboiteuse, peut-être même agressive d'aspect, demeure dans l'album du compositeur, jusqu'à ce qu'il lui ait donné, par la réflexion et les retouches successives, un équilibre suffisant, de justes proportions et l’unique forme qui lui convienne.

Grâce au ciel, les compositeurs ne nous ont pas encore imposé l'audition de leurs véritables esquisses. Quand ils intitulent de la sorte un morceau de piano ou quelques pages d'orchestre, c’est une simple élégance de langage. S'ils parvenaient à nous présenter, au concert, le premier jet de leur imagination, j'aurais peur que ce ne soit un breuvage bien fade, un simple

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ramassis de formules harmoniques et de tournures

de phrases toutes faites.

Car voici précisément la différence entre l’improvisation et l'inspiration, L’inspiration fouille dans l’avenir, scrute l’inouï, elle en ramène des rayons mêlés de beaucoup de brumes, de fumées et de noirceurs qui se dissipent lentement; des joyaux engagés dans une gangue, qu'il faut briser avec prudence; de précieux métaux chargés de scories et qu'il importe de puddler d'une main patiente, légère et ferme. Les carnets de Beethoven, où certains thèmes, imaginés soudain, müûrissent et se perfectionnent des années et des an-

nées ayant de resplendir à l'orchestre, en témoignent

éloquemment. Et quelle différence entre les Mélodies d'étude de Richard Wagner et les passages de Tristan et Yseult, qu’elles préparent, entre ARéves, par exemple, et l’incomparable dialogue : « O Nuit sereine, Ô Nuit profonde ! »

L'improvisation, au contraire, se retourne sans cesse vers le passé; elle en use aussi bien pour le fond que pour la forme de son activité. Un artiste qui n’est pas doué de mémoire ne saurait improviser habilement; les deux facultés se tiennent étroitement et l'acquisition de l’une est corrélative du développement de l’autre. Enfin, la sensibilité même du musicien n’y est point orientée vers les ténèbres de l'inconnu, vers le mystérieux devenir des mondes. Elle s'attache tout entière aux affirmations précises du présent; elle n’invente

guère, mais parle sous dictée, racontant ce qui se passe

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