‹ Qu'est-ce que la musique?Chapitre 23 sur 48 · MATE · texte numérisé non relu

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à l'instant même dans la tête, le cœur ou les sens de l’improvisateur.

De telle sorte que les thèmes qu'il expose et développe ne valent, à de rares exceptions près, que pour la minute où ils éclosent machinalement sous ses doigts et meurent du même coup. Ne regrettons pas leur perte : la sorte de perfection qu'ils reçurent en naissant n'est généralement susceptible d'aucune amélioration; elle ne laisse point de place à l'invention de formes vraiment neuves, qui ne dérivent jamais n1 d’une habileté technique supérieure, ni de combinaisons arbitraires, mais de la nouveauté même, de l'originalité profonde du penser, du sentir et du chanter... Pardonnez-moi ce langage métaphysique; il convient à la nature du problème.

I faut que la pensée de l’artiste, que l'écho direct de son émoi, devant la nature ou sous le fouet des passions, trouve, et trouve par une incessante méditation, par une recherche méthodique, inlassable, acharnée, par tout un appareil de moyens personnels, de täâtonnements et de simplifications appropriés à chaque création nouvelle, l’état d'équilibre spécifique des signes qui lui sont apparus inconsciemment dans sa vision première.

Est-ce à dire que la perfection de la forme suffit à déterminer le chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre musical plus encore peut-être que tout autre? Non, certes ! et l’apparente contradiction que voici nous révèle seulement le paradoxe admirable sur lequel repose toute

création d'art; on le retrouve aussi bien en peinture qu en architecture, en poésie qu’en musique.

Le sujet n’est pour rien dans la part vraiment artistique du plaisir que nous cause un chef-d'œuvre ; son objet moral ou social non plus. Sa forme n'a de prix que comme émanation directe et particulière de la matière agencée. Et pourtant cette matière (en musique le thème mélodique ou l'harmonie inspirée), cette matière, qui est tout, ne peut être belle qu'à proportion des éléments psychiques — moraux ou sociaux — non artistiques, des émotions purement humaines qui ont excité, chez son créateur, la volonté de produire. Si bien qu'au bout de toute analyse du phénomène esthétique, et ayant reconnu dans la matière des chefsd'œuvre, dans leurs éléments les plus concrets le vrai principe de leur beauté, on se retrouve soudain et fata-

lement en face du point de départ nécessaire : l'émotion

de l'artiste. La matière d’une page musicale, sesrythmes, son mélos, ses harmonies ne nous captiventet ne comportent de chaleur durable qu’à proportion des troubles sentimentaux, de l’exaltation qui les ont inspirés.

De là, pour le musicien qui veut devenir un grand artiste, la nécessité de s’instruire dans tous les ordres d'idées, dese cultiver, de vivre pleinement, ardemment, noblement de la vie de la pensée et de la vie des passions.

Lui interdirons-nous cependant, comme certains puristes, d'emprunter à l'improvisation instrumentale des ressources préparatoires à la véritable création

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musicale? Nous venons de voir assez clairement, ce me semble, combien la première demeure, à nos yeux, inférieure à la seconde. Est-ce une raison pour dire, avec le souverain mépris des gens qui n’ont pas écrit, dans leur existence, trois lignes originales de chant, qui n’inventeront jamais ce que Huysmans nommait « la moins omise des rengaines » : « Un tel! il compose au piano! »?... Si le son d’une guitare, d’une mandoline ou d’un harmonium est favorable à l’amorçage du phénomène créateur, pourquoi refuser systématiquement cette excitation bienfaisante à celui que le hasard de quelques gammes ou de quelques arpèges conduit, par une prompte griserie, vers un état second génial? Il peut y avoir, dans les accords plaqués surun clavier, dansles effluves harmonieux qui en rayonnent, une sorte d'influence catalvtique nécessaire à la production de la transe créatrice, et comme une heureuse mise en train, comme un degré d’ascension de la vie quotidienne vers l’état subconscient de l’Inspiration.

Au fond, cette dernière seule importe, par tous les moyens, à tout prix. Nous reverrons plus loin .comment, grâce à elle, rien qu’à elle et au sentiment purement mécanique du poids et des proportions, le musicien peut se créer une forme, sa forme d'équilibre, la forme spécifique de sa pensée à lui, de sa sensibilité à Jui. Mais il y fautla foi, qui ne soulève pas seulement les montagnes, mais les construit, l'amour qui crée son objet, le réalise par la seule puissance de ses appels

L'INSPIRATION MUSICALE. L'IMPROVISATION 85 éperdus. L’improvisateur exprime; le barreur de crochescombine ; l'inspiré seul désire. Un videgénéreux et que rien ne saurait combler attirant sans cesse dans son âme, insatiable de beauté, les possibilités sonores éparses dans l'éternel demain, il est le fils laborieux et magnifique de ses propres aspirations.

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