CROSS AVR
touchante et scrupule fort honorable ! mais avec tant
de précautions, d'a priori et d'intelligence, il n y aurait plus de musique du tout, la courbe mélodique ayant besoin, pour la beauté sonore de la phrase, pour sa vocalité, de garder bien autrement d'indépendance, d'autonomie et de personnalité. Il faut avouer que le mal grandit et grandit vite depuis quelques années. Le jour où l’on a déclaré dogmatiquement qu'il ne devrait jamais y avoir qu'une seule note par syllabe du texte — réaction exagérée contre les maîtres italiens, qui employaient un chapelet de vocalises sur chaque voyelle — on a déjà porté une dangereuse atteinte à la divine liberté du mélos. Et bientôt après, sous prétexte de laisser mieux comprendre les paroles à l’auditeur, par un déblayage beaucoup trop expéditif, par une mélopée rapide à l'excès et à peine infléchie des mots, on isola presque totalement les paroles de la musique, déposant de son trône la mélodie vocale, cette reine de l’art lyrique; et abandonnant le peuple désemparé des syllabes sans discipline parmi les splendeurs symphoniques du palais vide.
La justesse du sentiment, dans la musique chantée, n'exclut aucunement la beauté mélodique pure, et ne doit porter aucune atteinte à la liberté créatrice du compositeur, à la condition, bien’ entendu, que celuiei soitinspiré. Si nous voulons admirer des phrases de chant qui concilient en perfection la double qualité d’une prosodie excellente et d’une vérité expressive infiniment souple, nous ne saurions en trouver d'exemple
plus parfait que dans les récitatifs de Roméo et Juliette; ils sont aussi délicieux musicalement que judicieusement adaptés à la psychologie des jeunes amoureux et aux circonstances où s’échangent leurs adorables dialogues. Relisez celui par lequel débute le Duo du Balcon notamment et, si vous entendez aussitôt après les mélopées des pauvres damoiselles, qui balbutient désormais leurs inquiétudes sur trois ou quatre notes toujours les mêmes, vous verrez combien l'héroïne de Gounod vous apparaîtra belle, riche de vie, ardente et désirable, au prix « de ces petits êtres fragiles, grelottants, élémentaires, comme les appelle Maeterlinck lui-même, qui s’agitent et pleurent un moment au bord d’un gouffre »... Les paroles et les sanglots de ces derniers peuvent, une fois par hasard, prendre un certain rehef dans telle œuvre d'exception, « où la présence infinie, ténébreuse, sournoisement active de la mort remplit tous les interstices du poème »; un tel procédé, en se généralisant, — et nous pouvons dire que l’habitude en est prise à peu près universellement, — tue à la fois l'expression et la force musicale du drame. Massenet fut, en somme, le dernier compositeur de théâtre à conserver, dans ses courbes vocales, le respect du texte chanté, sans sacrifier l'émotion inhérente à une mélodie belle par ses propres inflexions. Ce n'est d’ailleurs pas, dans son énorme production, les pages que l’on préfère généralement, où triomphe le mieux ce don de dérouler un texte avec de belles courbes. S'il me fallait spécifier, par un exemple, le
type le plus caractéristique et le meilleur de son art, je choisirais, je pense, la courte mais admirable prière, en fa majeur, qu'Alim lance vers Indra, au troisième acte du Æoi de Lahore. Elle se projette d'abord deux fois identique à elle-même : « Indra, redonne-moi la vie! Indra, redonne-moi la vie ! », avec une incomparable ferveur d'aimer et de souffrir, sous cette forme de trochées, où la longue vaut cinq fois la brève, qu'Aristote considère comme limite extrême de ce mètre; et puis elle redescend de degré en degré, par triolets d’abord espacés, puis trois fois de suite, sous la dominante, étroitement collés les uns aux autres : « de l’amour de Sità, du destin que j'envie, laisse encor s’enivrer, s enivrer mon cœur ; laisse encor de l'amour de Sità!.. ». Les parolesse répètent, s’embrouillent,en un jeu singulièrement serré comme un mince et puissant ressort qui se pelotonnerait étroitement, étroitement sur lui-même et, brusque, se détendrait en une violente cadence : « s’enivrer... mon cœur! »
Dans la prière du Cid, dans celle de Manon, dans maints dialogues du Mage: « Je dis que j'ai menti! »; dans l’adorable page d'Esclarmonde : « Regarde-les, ces yeux plus purs que les étoiles ! » Massenet a employé cette façon d’enroulement dru et serré, où la passion se contracte au lieu de s’épandre, où elle se soulage en s’enfonçant les ongles dans les paumes. Et ceci me paraît une des formes les plus personnelles et les plus saisissantes que l’amour ait jamais prises pour s'exprimer musicalement.
Re TS rt CE GS ER NU NES ce, DRE NS LE DS PRE VOTE LME 2 ; 4 his” #
Pour cequi est des envoléessoi-disantsivoluptueuses, de l'ivresse purement sensuelle du même auteur, il ne me semble pas, quoiqu'on l'ait mille fois répété, le maitre du genre. Dans cet ordre d'idées, Augusta Holmès l'emporte, et de beaucoup sur lui. Si vous ne connaissez pas la partition des A7gonaules, lisez ce poème symphonique de l’ardente irlandaise ; vous y trouverez un chœur de sirènes, qui atteint, avec un charme irrésistible et une réelle richesse de forme. aux limites extrêmes de la griserie sonore.
Mais arrivons au led. Qu'est-ce que le Lied, cette mamère d'épousaille, spécialement allemande, nous dit-on, entre la poésie et la musique ? et en quoi diffèret-il essentiellement, comme on l’affirme, de la mélodie française, composée sur des paroles prosodiées avec soin et modelée selon des courbes expressives, justes el chaleureuses ?
Il me semble qu’on ne l’a jamais expliqué très clairement, probablement parce que cette différence est assez inexplicable. Ce n’est ni le principe de l'alliance musico-verbale, ni son style propre qui singularise la chanson des compositeurs allemands, d’un Schubert, d'un Schumann ou d’un Brahms, mais simplement. je pense, le coefficient ethnique de leur double inspiration, qui prédispose à une plus étroite union poètes etmusiciens d’une même race, également « imprégnésde métaphysique sentimentale », selon l’heureux pléonasme de M. Paul de Stœcklin.
Si j'osais employer une comparaison rigoureusement scientifique, je dirais que, chez nous, Français, par le fait de l’individualisme incoercible de nos artistes, une mélodie vocale offre le « mélange » souvent intime, mais seulement le mélange de poésie et de musique, tandis que, chez les maîtres slaves et germains, toute mélodie chantée devient une « combinaison ». Mais, sans aller chercher à la réussite qui fait de la Belle Meunière ou de la Vie du Poëte, du Roi des Aulnes. ou de Mondnacht, de si parfaits chefs-d’œuvre, une explication transcendante, en transposant sur ces entités esthétiques l'hypothèse de l'Harmonie préétablie de Leibnitz, ou celle du Médiateur plastique de Cudworth, contentons-nous de dire que les poètes et les musiciens allemands chantant moins cérébralement, plus « cordialement », de façon moins pittoresque et plus « plexuelle » que nous, la musique de leurs « lieder » possèdent un accent de terroir plus fortement humain que le nôtre, et qui leur confère une puissance expressive universellement touchante.
Gardons-nous d’en conclure, toutefois, à une hiérarchie des genres. Les mélodies de Gounod, de Lalo, de Saint-Saëns et de Massenet, celles des premiers recueils de Fauré, celles des frères Hillemacher, de Georges Hue, de Gustave Charpentier ou de Camille Erlanger, les charmantes chansons d’Alfred Bruneau sont peutêtre aussi belles que les mélodies des maîtres d’outre- Rhin. Quand la mode d’un temps ne sera plus là pour fausser les comparaisons, on le reconnaîtra, je pense.
inde. té on
11 suffit d'une heure de passion patriotique, pour que naisse le ( Chant du Départ » ou la sublime ( Marseillaise ». (Chap. VIIL.)