‹ Qu'est-ce que la musique?Chapitre 37 sur 48 · LA MADONE DE NÜRNBERG · texte numérisé non relu

LA MADONE DE NÜRNBERG

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Mais gardons-nous surtout d'en déduire que nos compositeurs plus modernes, un Duparc, un Chausson, le Fauré de la Bonne Chanson, un Debussy, un Ravel, et combien d’autres à leur suite! ont eu raison d'adopter, pour leurs petites pièces vocales, le moyen terme de l’ « émulsion », qui déroute, à juste titre, les étrangers habitués à trouver, dans la mélodie française, plus de franchise de ligne, plus d'indépendance, plus de rationalisme aussi, plus d”’ « air », dans tous les sens du mot — aer, spiritus, spatium et cantus — que l’on n’en trouve dans ces compositions raffinées. Celles-ci me font penser aux femmes qui, ayant perdu, par le mariage, leur nationalité de jeunes filles, et, selon les lois de certains pays, n'ayant pas acquis celle de leur époux, ne sont plus d'aucun pays, n'ont plus de personnalité civile. Je ne sais si cela peut perturber profondément une existence féminine ; j'ai peur que ce soit une lare assez sérieuse pour les « mélodies de nulle part ». |

Quoi qu'ilen soit, les lieder de Schumann, dé Wolf, de Brahms même possèdent évidemment des vertus sentimentales de premier ordre. Mais nous verrons, dans peu d'instants, que Beethoven, assez médiocre mélodiste, quand il s’agit de faire chanter un texte vocalement, fut un mélodiste instrumental aussi touchant, aussi sensible, aussi foncièrement humain qu’on peut l'être... Berlioz, au contraire, qui ne s’affirme d'ordinaire grand musicien qu’en brassant tout l'orchestre, a écrit telles pages de mélodie vocale, le

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magnifique duo des Troyens, par exemple : « Par une telle nuit, votre mère Vénus... », d’une profondeur de sentiment absolument incomparable.

Alors‘? ;

Décidément, l'alliance plus ou moins intime de la poésie et de la musique n’a pas grand’chose à faire, dans tout ceci. L'esprit souffle où 1l veut, comme il veut, quand il veut; et nous pouvons laisser de côté le Lied, pour admirer la puissance émotive de ces merveilleuses inspirations, dont tant d’âmes exaltées ou douloureuses se sont grisées depuis bientôt un siècle :

- l'œuvre de Robert Schumann et celle de Frédéric

Chopin.

Le premier a fait dire à la musique tout ce qui peut tenir, dans un cœur généreux, de nobles aspirations, de sereine mélancolie. Tout ce qu'un hautbois, un cor, une clarinette, tout ce que deux flûtes posant, au sommet de l'harmonie, leurs claires gouttes tremblantes, où miroite un rayon de June, tout ce que des doigts caressant les touches d’un piano peuvent traduire de l’émouvante solidarité humaine, ses thèmes délicieux, : ceux de Manfred, ceux des Symphonies, ceux des Pièces de clavier l’ont chanté, et chanté d'une haleine si parfumée !

4. On trouverait peut-être une explication beaucoup plus simple et exclusivement technique de la différence entre le « lied » allemand et la mélodie française dans les exigences prosodiques des deux langues, avec les places et les intensités respectives de leurs accents toniques. Toute la diversité de pouvoir émotif des chants de chaque pays peut tenir uniquement à cette origine naturelle, qui elle-même dérive, il est vrai, de causes psychologiques profondes.

La musique ici, pour charmeuse de l'oreille qu’elle demeure toujours, n’est plus qu'une confidence, qu'un murmure de tendresse, qui ravit et captive. « Musique d’aveu ! » a dit excellemment Camille Mauclair; mais aveu toujours pudique et délicatement voilé, confidence grave, qui jamais ne fait monter au front le rouge de la honte.

Avec Chopin, nous nous trouvons devant une qualité de sentiment tout autre. Pour réelle qu’elle soit, la souffrance qu'il exprime n’est pas toujours digne de toute pitié ; il y a des cris de désespoir qui sont sincères mais paraîtraient peu intéressants, si l’homme qui les profère n'avait été doué, par la nature, d’une sorte de génie spécifique supérieur, qui vainc tous les scrupules, comme il purifie toutes les sources. Arguments souvent de mauvais aloi, motifs de ravissement ou de plainte élégiaque assez vils, que transfigure soudain la vertu prodigieusement efficiente d’un étonnant assemblage de sons. Musicien si grand que son inspiration ne peut demeurer petite, quoi qu'il chante.

Un seul exemple caractérise à merveille ce phénomène typique de l'artiste vivant à mi-côte entre le monde inférieur des passions triviales et le monde éthéré des forces cosmiques. Jele prends dansle second Scherzo, celui en ré bémol... Quelques grondements espacés, chaotiques, signaux avant-coureurs de la crise ; quelques secondes de tàtonnement, d'hésitation ; un prompt déshabillage en quelques traits d’improvisation; et brusquement, impudemment, les mains

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ouvertes, la tête convulsée, obéissant aux injonctions de son malheureux cœur, au rythme déchaïîné de systole et de diastole qui bat dans sa poitrine de malade, le voilà qui tourbillonne sans vergogne, qui valse, échevelé, hagard et sublime! — Il est fou, ce pauvre Frédéric! — Il est fou; mais c’est la démence d'un dieu. Et, pris de vertige, par une invincible contagion, nous voici prêts à tourner, à crier avec lui, de sympathie, d'énervement et de joie! Cela vire et s’exalte, et s'épuise, et perd pied. Cela bondit et s’apaise, et repart plus frénétiquement de nouveau ; et la danse de ce Civa du clavier met dans nos têtes un tel vertige, dans nos artères de tels battements, dans tout motre être une telle effervescence, qu’une langueur sacrée s'empare bientôtde nouset l’éblouissementd'une extase qui veut entendre, entendre de nouveau, entendre jusqu'à en mourir l’irrésistible thème : fa,... mi réré! Sol... fa fa mi rési!.. Encore, encore ; toujours!

…. Souvent, 1l est vrai, ce n'est plus à sa propre douleur ni à aucune créature humaine que pense le pianiste, mais à son pays martyr. Alors on ne sait quel souffle funèbre épure et aggrave ses thèmes, ou bien les croches régulières et pressées fuient en rafale sous ses mains, et tout cela c’est l’âme chevaleresque de la Pologne qui vole, sur les ailes des accords, attester au monde le crime delèse-humanité et crier infati-. gablement justice.

L'amour de la patrie est l’un des sentimentsqui peuvent entraîner avec le plus de force l'inspiration musi-

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cale. Mais si certaines œuvres des maîtres en portent l'empreinte immortelle, Guillaume Tell, par exemple, dans presque toutes ses pages ef notamment dans Île puissant finale de son deuxième acte, ce sont généralement des chants anonymes qui gardent le plus énergiquement, dans leur mélodie, la trace de cette magnifique exaltation des cœurs. Ou bien il suffit d'une heure de passion politique, parfois même d’un simple hasard, pour que naissent la délirante Marche hongroise de Rakocsy, le Chant du Départ et la sublime Marseillaise, ou pour que la plume gentiment badine, qui avait écrit Les Cloches de Corneville, trace un jour le thème splendidement dynamique de la Marche de Sambre et Meuse. |

L'expression musicale du sentiment guerrier nous mène naturellement à celle du sentiment religieux, Mais nous devons, avant d'étudier celle-ci, jeter un dernier regard sur la musique émotive, telle que Beethoven la créa, si générale, si profonde et si pathétique, que ses mélodies instrumentales, depuis plus de vingtcinq lustres et sans doute pour de longs siècles encore, correspondent à tous les états d'âme et apportent sûrement, aux cœurs que la souffrance déchire, comme à ceux que la joie dilate, leurs échos héroïquement fraternels.

Il est difficile, impossible peut-être, de définir en quoi consiste l’inestimable beauté de la phrase beethovenienne, tout mouvement, toute force. dans le bouillonnement de ses scherzos et de ses prestos titanes-

ques, toute sérénité, toute concentration, tout apaisement dans ses adagios et ses andantes si recueillis. Le travail thématique en est tellement parfait, le développement tellement logique et simple qu'ils semblent, à première vue, dépourvus de toute particularité individuelle, et pourtant, au bout de huit mesures, on a toujours reconnu cette voix, si personnelle et si émouvante que les seules syllabes d'un nom propre : Beethoven ! l’évoquent avec toute sa grandeur et d’une sorte presque vivante.

C’est que, pour celui-là, ce n’est point, comme pour les autres démiurges de la musique, la façon dont il dit les choses, mais bien les choses elles-mêmes qui importent principalement. Et les innombrables trouvailles qu'il fit, dans le monde mystérieux des sonorités possibles, ne furent pas les miracles d’une sensibilité musicale exceptionnelle, mais bien les fruits d’une émotivité supérieure, matérialisant, dans la nuit féconde de ses rêves, autour du foyer médianimique, que fut son grand cœur panthéiste, les entités sonores éparses dans la nature entière. ‘

Qui ne connaît la Vierge de Nuremberg, ct dans le bois, par Veit Stoss, dit-on, à la fin du xv° ou au début du xvr siècle? Elle est debout, calme, grave, élancée mais solide, nullement gracile, sans aucun de ces agréments extérieurs que l'Italie donnait alors à. ses madones, la tête encapuchonnée dans une mante, dont se voile son front, jusqu'aux yeux, et le cou drapé dans une écharpe sans frivolité, qui lui enve-

loppe le menton. Ses yeux candides, sa belle tête pure et douce sont légèrement levés aux cieux. Tout en elle chante un thème recueilli, ardent et très tendre; mais ses mains surtout, la droite à demi ferm :e pressant, entre ses doigts pliés, les doigts de la main gauche étendus et légèrement révulsés, ses mains exhalent je ne sais quelle plainte fervente, quel cri d'amour puissant et doux. Tout sentiment “ontenu et continu, toute noblesse, toute énergie et toute fierté, c'est comme une anticipation de la mélodie beethovenienne, trois siècles avant Beethoven.

A vrai dire, ce musicien-là ne connaîtra d’autre forme de la sensibilité religieuse qu'une sorte d'extension de la religion humaine, de la philosophie aux mythes du christianisme, et nous retrouverons, tout à l'heure, sa Missa solemnis dans la catégorie très rare des chants métaphysiques, à côté de ses derniers quatuors, de sa dernière symphonie et du troisième acte de Tristan et Yseult.

D'ailleurs, le sentiment religieux est-il absolument le seul qui anime — comme il devrait le faire — les ouvrages des compositeurs profanes, j'allais dire professionnels, qui écrivent quelquefois pour l'Église, ou sous le couvert de sujets bibliques et de textes sacrés ?

Les messes et les oratorios des classiques, d’un Haëndel, d’un Haydn, d’un Mendelssohn, ceux de Gounod, ceux de Franck, Parsifal lui-même, malgré des accents mystiques de premier ordre, peuvent-ils paraître vraiment chrétiens aux croyants habitués à

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prier dans le silence de leur âme, ou sous les formes pieusement impersonnelles de la musique liturgique?

Pour ma part, je n’ai jamais trouvé le véritable esprit catholique, chose étrange! que dans le beau Zequiem de Gabriel Fauré, musique réputée païenne el tout imprégnée, au contraire, d’une telle douceur évangélique...

Mais, sans être spécialement versés dans la connaissance de l’art grégorien, avez-vous jamais entendu, je ne dis pas dans quelque église de capitale, où les manifestations de cet art tournent toujours au concert, mais à quelque office religieux de province, plus intime, plus recueilli, là où la maîtrise qui l’exéeute ne cherche qu'à honorer Dieu, avez-vous entendu exécuter le plain-chant, avez-vous entendu moduler dévotement des motets du moyen âge, sans éprouver l'impression très nette que là seulement se trouve l'effusion totale et spontanée du cœur de l'homme s'abimant dans l’infiniavecune tranquillité parfaitement statique, sans vains soucis de forme, de gloriole et d'amourpropre? L'anonymat, sans doute, est nécessaire à cet abandon mélodique total d’un cœur qui cherche son chemin vers le ciel. sur les notes impondérables et vacillantes d’une prière chantée.

Mais si la musique moderne ne possède pas les qualités de renoncement, d’abnégation, d'humilité, de candeur indispensables au grand style religieux, elle s’abandonne parfois avec succès aux inquiétudes qui élèvent l’art jusqu'aux confins de la métaphysique.

Quel langage assez libre, assez vague, assez mystérieux, assez dégagé de la pesanteur, autre que celui des sons, l’homme posséderait-il, en effet, pour exprimer sous une forme transmissible et viable ses intuitions transcendantesetles données de sa subconscience, puisque la littérature et la peinture, créées pour la narration du successif et du discontinu, ne sauraient les traduire intelligiblement?

Nous parlions tout à l'heure de la Messe en ré, de Beethoven. Si vous vous rappelez l” « Incarnatus est » du Credo, l'adagio : « Passus sub Pontio Pilato », quel eflarement, quelle méditation hagarde devant le mystère de la vie et de lamort! Quelatterrement, au début du Sanctus,en présence de la révélation du divin, adoré dans une sorte d humilité invonlontaire et morne! Et puis, quelles elartés dans l” « Amen » du même Credo, contemplation auditive de cette assourdissante lumière, de cette lumière incréée, dont Gœthe, avant de rendre le dernier souffle, proclama la vision radieuse!!! |

Avec Wagner, le sentiment de l'infini va prendre un aspect presque bouddhique, aux dernières scènes de Tristan. Déjà, dès le duo du second acte, l'amour affectait un caractère si détaché des contingences, malgré sa frénésie, qu'on a pu qualifier de « marivaudage métaphysique » la conversation interminable qui précède la divine apostrophe à la nuit. Mais quand Tristan raconte à Kurwenal, vers le début du troisième acte, qu'il sort d’un au-delà nouménal, où l'œil humain ne perçoit plus que l'indicible, la musique,

seul art au monde capable d'un tel effort, évoque, grâce à quelques notes de chant étrangement entrecoupées, grâce à quelques accords, flottant sans consistance, à quelques basses lentement oscillantes, les bords « sans cieux, ni mer, ni terre ». La raison chavire là où l'esprit perçoit directement l'essence des choses, où la notion tyrannique de la verticale absolue s’abolit, où le lyrisme du néant souffle dans l’espace dépeuplé de toute matière, de tout poids et de toute forme.

C'est peut-être ici, avec les derniers chants du Paradis de Dante, — miracle unique dans la poésie des hommes, — la seule substitution totale, souveraine d'harmonies impondérables à la pression ininterrompue de la matière; c’est le grand œuvre de l'alchimie esthétique : le monde immuable dessons sesubstituant au monde transitoire des accidents, par les plus austères voluptés de l'oreille, et nous apportant, sur quelques notes, tout juste cohérentes, la grande paix vague du nirvanâ..…

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