ÉCOLE DE BOURGOGNE, CONCERT D'ANGES
La musique, cette belle, bonne et douce chose. que la bergère qui chante en filant | aime et sent quelquefois bien mieux que Île
; JF. MILLET.
virtuose. (Chap. X.) XIV CHEVRIÈRE AUVERGNATE.
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genres littéraires, des classes diverses de sujets que la pensée peut adopter pour se transmettre, des coupes qui lui sont le plus favorables, et, d'autre part, l’acquisition des moyens, pour ainsi dire plastiques, auxquels doit recourir le narrateur ou le poète, l’orateur ou le dialecticien, pour conférer à l'expression de ses idées un caractère d'art, qui l’élève au-dessus du commun.
Pour ce qui est du premier ordre de connaissances, celle des formes, l’enseignement musical le cultive avec beaucoup de soin, de précision et de sûreté. Des traités copieux, des travaux solidement documentés, des cours établis avec une érudition incontestable, permettent aux musiciens de connaître parfaitement les formes qui ont fait leurs preuves et les conditions les meilleures d'organisation des thèmes et des développements, dans chacune d'entre elles. Il suffit de lire un ouvrage de vulgarisation bien fait : le Précis d'Histoire de la Musique, de M. Paul Bertrand, par exemple, pour se rendre compte que toutes les manifestations de la musique pure : fugue, prélude, sonate, etc., que l'ouverture ou le poème symphonique, que la musique dramatique : lied, cantate, oralorio, opéra, drame lyrique et toutes autres œuvres théàtrales ont été admirablement étudiées et que des principes d'anatomie fort logiques règlent leur construction intime.
Reste à savoir jusqu'à quel point ces formes, excellentes en soi, sont préférables à telles autres que
créeraient, pour leurs besoins, des musiciens ingé-
nieux. Mais sans doute est-il prudent de s’en tenir à ce que la plupart des bons esprits pensent en matière analogue, quand il s’agit de belles-lettres. Voici ce qu'on lit, là-dessus, dans un ouvrage encyclopédique : « Existe-t-il, en littérature, des genres vivant par euxmêmes et indépendants du caprice des écrivains? C’est ce que l’on a essayé de nier, mais la réflexion a fait promptement discerner la raison permanente des genres et leur première origine, dans la diversité des familles d'esprit. Aussi est-on d'accord pour admettre la séparation des genres littéraires; on admet encore que chacun d'eux, comme un être vivant, naît, grandit, atteint sa perfection, décline et enfin meurt, ou plutôt se transforme en un autre genre qui le continue sous une nouvelle forme, ou enfin qu'un genre nouveau se forme du débris de plusieurs autres... »
Acceptons, par conséquent, les fe musicalés telles que nous les ont léguées nos devanciers, mais admettons aussi leur constante évolution, et surtout si le génie, qui conserve tous les droits, nous apporte tout à coup une forme absolument neuve, tàchons de la sentir d'abord, de la comprendre ensuite, et de l’adopter enfin, si elle mérite de l'être.
En revanche, pour ce qui est du deuxième ordre de connaissances que comprend la rhétorique, je veux dire ces tournures de phrases, ces figures, ces fleurs qui donnent à la parole ou à l'écriture son caractère de beauté, en lui assurant un maximum d’aisance, de
nié
variété, de clarté, d'élégance et de force, il ne semble pas, à en juger par la production musicale qui passe aujourd'hui pour supérieure, que l'éducation des compositeurs soit actuellement très heureusement poussée dans ce sens ; car leur élocution ne s'affirme ni coulante, ni diverse, ni limpide ; la raideur y règne trop souvent et s'ils cherchent — rarement — la puissance, cest la violence que le plus souvent ils atteignent. Non sans doute que les doctrines en honneur là-dessus soient médiocres ou insuffisantes. Les méthodes individuelles de composilion doivent seules en être ineriminées, car chaque artiste est le seul maître qui puisse s’enseigner à soi-même, Je ne dis pas les formes, qui s’apprennent dans les traités ou près des maîlres, mais la forme, que l’on ne tient que de son propre discernement et de sa discipline de travail personnelle. En un mot, le point suprême, essentiel, capital de toute technique, c'est le métier de chacun, c’est son style. Et Buffon l'a dit en un aphorisme définitif : « Le style est de l’homme même. »
J'ai montré plus haut que la nature offre au musicien le modèle parfait de toute symphonie, et aussi
que les symphonies de la nature demeurent inimi-
tables. Comment concilier ces deux affirmations, en apparence contradictoires? En comprenant bien que le compositeur doit s'inspirer constamment des prototypes (rythmes des phénomènes et rythmes des passions) que lui offre l'univers réel, mais non les copier.
Homo additus naturæ est une excellente définition
nr Pas QU'EST-CE QUE LA MUSIQUE
de l’art; mais cette intervention de l'artiste — à vrai | dire plutôt sélection qu'addition, — ni la raison, ni l'intelligence ne la peuvent guider; elle n’est qu’un réflexe du métier individuel, et c’est précisément ce réflexe qui détermine le style.
Comment donc se fait-il que tant d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, de musiciens en manquent à ce point, alors que chacun semble courir après lui, par une recherche systématique et parfois excessive de la personnalité? Sans doute parce que le style ne se trouve que, comme l’homme se trouve lui-même, quand il ne se cherche pas. La candeur donne le style. La volonté de se distinguer et d’étonner, de « s'affirmer », comme on dit sottement aujourd’hui, ne produit que la « stylisation », et la stylisation, dont chacun parle sans cesse dans les temps de sensibilité émoussée et de vanité outrancière, n’est pas plus le style que l’épilepsie n’est la souplesse ou la paralysie, la majesté.
Que conclurons-nous de toutes ces considérations ?
D'abord qu'il faut nécessairement au musicien, une technique suffisante et sûre; qu'il lui vaut mieux un métier machinal, appris de toutes pièces, docilement assimilé, que pas de métier du tout. Mais qu'il vaut infiniment mieux encore, si pénibleet longue qu'en soit l'acquisition, un métier personnel, formé par l'effort et la réflexion de l'artiste, en conformité parfaite avec l'objet de ses inspirations. Car si l’absence de métier expose le créateur à tous Les écueils du hasard, le mé-
sinlatéols Lies à
tier mécanique ne permet guère que la réalisation, en série, d'ouvrages impersonnels; et seul un outillage de syntaxe et de rhétorique, façonné par soi et pour soi, assure au créateur un équilibre parfait entre ses idées et leur mise au point définitive.
Contrairement à ce qu'assurent les professeurs d’art, il ne faut jamais que le métier soit une « facilité » pour produire. Tout au rebours de cette affirmation, l'expérience n’a de valeur que comme élément de contrainte, par la nécessité qu'elle impose à l'artiste de remettre son ouvrage « vingt foissur le métier » ; — le mot métier revenant cette fois dans son sens le plus concret et le plus substantiel. On l’a dit fort bien : les œuvres composées sans le secours du temps ne résistent pas au temps. Le savoir professionnel qui économise du temps au musicien est forcément un mauvais savoir ; celui qui l’oblige à perfectionner lentement, méthodiquement, l'expression d'une pensée soudainement conçue, — et le seul métier personnel est dans ce cas — est aussi le seul véritablement bon.
Contrairement, enfin, à ce qu'a écrit plusieurs fois Saint-Saëns, il vaut mieux du génie sans talent que du talent sans génie. Est-ce que Samson, malgré la pureté de sa forme, est-ce que la Danse Macabre, en dépit de la perfection de son écriture, vivraient encore si la beauté des mélodies, l'émotion froide mais religieuse des harmonies, l’éloquence des thèmes n'y apportaient à l'auditeur l'élément expressif, qui seul,
au fond, l’intéresse, le touche et le retient ?
Répétons-le sans crainte : il vaut mieux du génie
sans talent que du talent sans génie. La musique moderne se meurt de la conviction contraire.
Si nous y revenons, avec une insistance quelque peu
irritante, ce n’est point dans un esprit mesquin de polémique ; ce livre-ci aimerait à se dépouiller de toute tendance critique. Mais rappelez-vous à quel point semblèrent audacieux, téméraires, agressifs, Les esthéticiens qui, à la suite des préraphaélites anglais, dénoncèrent, 11 y a un demi-siècle, la faillite de l’art décoratif, et s'évertuèrent à convaincre les industriels et le public que les vieux styles : le Henri IL de salle à manger, le Louis XIV de bureau, le Louis XVI de salon riche, ne correspondaient plus aux besoins de la vie moderne, aux aspirations contemporaines, et que la technique de ces meubles, parfaite au xvi°, au xvrr° et au xvur siècles, ne favorisait désormais que la paresse d'invention, un vain goût de luxe et le pastiche fastidieux du beau. Eux aussi conjuraient les artistes décorateurs de se créer un style personnel, dégagé des vieilles routines. Ils furent écoutés à la longue, et si les efforts des chercheurs s’égarèrent d’abord dans des originalités fâcheuses, il n'empêche que, petit à petit, leurs trouvailles s’orientèrent, avec plus de sûreté, de conscience et de joie, en un sens unique, vers le style nouveau, parfaitement équilibré, logique et narmonieux, qui remplace aujourd’hui, même dans la fabrication courante, les types périmés. Il fallait arriver à faire comprendre, aux producteurs, que la beauté
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d'un meuble, d’une dentelle, d’un vitrail, ne réside pas dans leur conformité à des modèles antérieurement fixés par l'usage, mais bien dans l'invention personnelle de celui qui les crée. Sans doute, des principes généraux et communs, une sorte de convention tacite s’établissent à la longue entre les « confrères » d'un même art. Mais il est des époques où il ne faut pas hésiter à refondre, de fond en comble, les codes techniques, quand leurs prescriptions étouffent l'émotion et stérilisent la pensée.
Aux environs de 1900, les plus extravagants fauteurs de « modern-style » servaient mieux, en fin de compte, l’art décoratif, que les savants ébénistes du Faubourg Saint-Antoine, qui continuaient à bomber, selon les rites, le ventre des commodes Louis XV,
La musique doit passer par une évolution semblable. |
Elle doit se rendre compte que ses traditions d'écriture ne sont plus qu'un vieux bât qui la blesse, et que l'ampleur actuelle de ses formes n’est qu'une détestable hypertrophie de sons.
| Des auteurs qui ont beaucoup de talent, un talent | d’ailleurs plus quantitatif que qualitatif, produisent | des œuvres que les directeurs de théâtre et de concert montent avec une complaisance inlassable, que les théoriciens exaltent, que la critique encense,..…. et que le public boude obstinément. Le publie a raison, parce que, dans ces amoncellements de formules, de subtilités, d’ornements plaqués, de richesses extérieures,
il n'y a pas, ce qui seul importe, le chant venu je ne sais d'où et « tombé » pour ainsi dire dans l’âme de l'inspiré, qui l’exhale en un souffle divin. Il y manque, encore un coup, la Musique.
…… Et, cette fois, nous voici bien près de répondre à la question que se posent de nouveau nos esprits avides de certitude : « Qu'est-ce donc que la musique? » Peut-être ne sommes-nous pas encore en mesure de la définir tout à fait; peut-être n’y parviendrons-nous jamais pleinement, mais déjà, et c’est un grand pas de fait vers la lumière, pouvons-nous affirmer ce qu’elle n'est pas.
Elle n’est sûrement pas ce que prétendent les traités de solfège : l'art de combiner les sons d’une manière agréable à l'oreille. La connaissance des combinaisons sonores, qui serait plutôt une science, si tout le monde était d'accord sur leurs conditions d'agrément, n’est un art que dans la mesure où ce mot s'entend de l’ensemble des règles d'un état, d’une profession : « l’art de l’ébéniste, du serrurier ». L'art de la musique, ou plutôt la Musique même, n’est aucunement cela. Elle tient, par essence, dans l'invention, dans la découverte intuitive, par quelques êtres particulièrement doués, j'allais dire prédestinés, de certaines entités sonores, qui, sans le secours de l'intelligence, de la mémoire, peut-être même de l'imagination, apportent à nos esprits la certitude d’une harmonie supérieure, qu’elles reflètent lumineusement et d’une sensibilité
J F ; . D uique, dont elles sont les figures incommensu- | rables, mais évidentes et passionnées. Émanation de
l’Au-delà, par le truchement de l'inspiration, toute belle pensée musicale s’offre à nous comme un axiome sensible de l'infini. Le reste, si cela manque, n'est que vain remplissage, enflure et scolastique.
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