CHAPITRE X
S1. Le Composireur. — L’Kvozurion nes ForMEs.
ous avons déjà noté plusieurs fois, à propos de
l'improvisation, par exemple, à propos de la musique pure aussi, que les musiciens naissent très diversement doués sous le rapport de la facilité, de l'aptitude à s'exprimer spontanément au moyen des sons, et à les combiner entre eux. Et nous avons eu soin d'observer alors que cette faculté naturelle, commode en soi, n'implique point, chez eux, la supériorité du génie créateur.
Examinons de plus près les conséquences de ce don spécifique ; elles remplissent, dans l’évolution de l’art musical, un rôle singulier, 4
L'histoire, 1l suffit d'interroger celle même qui se
forme sous nos yeux, nous montre fréquemment des enfants, des adolescents qui, dès leur plus jeune âge, témoignent de dispositions remarquables, exceptionnelles pour la musique. Tout de suite ils retiennent les airs qu'on leur fait entendre; sans aucun entraînement, ils sont capables de les reproduire à l'orgue ou au piano. Dès qu'on leur enseigne le solfège, ils savent noter les thèmes qu'on leur dicte; et c’est, pour eux, comme un jeu d'harmoniser, sinon avec une correction académique absolue, du moins avec une aisance et une intuition remarquables, les motifs, plus ou moins originaux, qu'ils inventent ou qu’on leur propose.
Le plus souvent ces jeunes « appelés » suivent leur penchant caractéristique etse lancent, ou on les lance dans une carrière, qui semble toute désignée pour eux. Ils font d'excellentes études musicales, apprennent avec une ardeur et une rapidité extrêmes, et, par conséquent, avec une grande docilité, la technique qu’on leur inculque, et, sujets exceptionnels, voient leurs faciles efforts encouragés par toutes les récompenses dont disposent les maîtres, que l’État prépose au maintien des saines traditions. À seize ans, ils avaient composé le gentil ballet qui charma leur famille, leurs amis et leur cité natale; à vingt ans, ils écrivent l’âpre cantate que couronnent les lauriers officiels.
Et après?
Après, 1l en est un parfois que trois ou quatre petits actes de tâtonnement, une sonate ou une symphonie
d'essai mettent sur le chemin laborieux, peut-être même glorieux, le long duquel, avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de succès, — ce qui, du point de vue de l’art, est secondaire, — naissent les œuvres forles, neuves, riches de trouvailles et d'idées, harmonieuses et justes de forme, les œuvres qui apportent, pour longtemps, dans le monde, ge plaisir, de la consolation ou de la joie.
Il est d’ailleurs indifférent, nous l’avons vu précédemment, pour l’éclosion de ces créations supérieures que leurs auteurs jouissent de grands dons naturels, ou que leur génie ne se puisse exprimer qu’en luttant, avec peine, contre les incertitudes d’une oreille plus médiocrement avertie.
Mais revenons à la masse de nos brillants lauréats. Que donneront-ils, au cours de leur carrière? Les quelques actes à l'exécution desquels ils ont droit, dans les théâtres subventionnés; les rares pièces orchestrales, dont leur réputation prématurée et les titres qui la consacrèrent leur facilite l'exécution, près des sociétés symphoniques; et les innombrables mélodies, que leur présence, en habit noir, devant le clavier, rehausse d’un intérêt de curiosité sympathique. Mais on attendra vainement de leur plume, dix ans, vingt ans, trente ans, la production savoureuse, qui ajoute, au patrimoine d’une race, une note d'’intelligence supérieure, une marque évidente de sensibilité, un peu de ce « frisson nouveau », dont il semble que la découverte doive être, pour chaque artiste, l'unique
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raison de vivre... Non certes qu'ils manquent, pour exprimer leurs pensées ou leurs émotions, de moyens propres ou empruntés. C'est l'émotion même et la pensée, c'est la force vitale qui leur font totalement défaut.
Ils produisent pourtant, et, ne voyant dans l’art, ne connaissant de lui, ne sentant surtout que le métier et les roueries de la forme, dont s’obsède leur cerveau trop accueillant, ils ne s'inquiètent jamais que de celleci; et, depuis les bancs de l'école jusqu’au terme de leur bavardage, ils établiront patiemment, tranquillement, sans flamme, sur leur papier à musique, ce qui se fait de mieux dans le goût du jour.
Graves administrateurs de l'harmonie réduite à ses principes naturels, tant que plaît Rameau, ils ne cherchent plus, après les succès des Bouffons, que l'éclat et l’aimable aisance italienne. Frappés par les succès de Gluck, ils s’attacheront pompeusement à une vérité conventionnelle etchanterontles malheurs des héroïnes antiques. Quand Boïeldieu et les Italiens reviennent à la grâce des flonflons légers et prétendent à la mélodie féodale, on ne les entend plus tourner que petits airs limpides, vocalisessans queue ni tête, etritournelles romantiques. Avec Meyerbeer on vise à l'effet; après Gounod, à la tendresse sentimentale, dans des formes pures et faciles. Wagner affole tout le monde; et voici que, du Borysthène jusques aux Colonnes d'Hercule, s’entassent des Ossa de leitmotive sur des Pélion de fanfares. Et si le debussysme devient de bon ton, toutes les flûtes
promènent, par tons entiers, leur souffle empaysémateux, dans leur registre le plus grave; un perpétuel coryza nasalise cors et trompettes; secondes et cymbales se frottent pianissimo à qui mieux mieux; et la voix humaine de balbutier, très vite, des tas de syllabes par poignées, À moins que, soucieux des succès de foule, le jeune maître ne préfère imiter les véristes italiens et déclamer fortement du Sardou, sur des accompagnements de grande allure.
Aucune de ces grimaces systématiques, suppléant l'inspiration défaillante, n'atteint, fort heureusement, les maîtres qu'elles parodient, sans le vouloir, j'espère, sans le savoir, peut-être.
Que si le fabricant de musique s’adonne de préférence au genre instrumental, il «prendra le vent » de la même façon, tour à tour près de Mendelssohn ou près de Schumann, près de Brahms ou de Franck, près de Moussorgsky ou de Richard Strauss, en attendant que ce soit près de Stravinsky ou de tel autre mortel, que guette l'engouement d’un jour. |
I va sans dire que les influences géographiques sont plus sensibles peut-être el plus prépondérantes encore; : et que l'empire du goût actuel est au moins égalé par l'empire du goût local, imposant à tous les musiciens, sans qu'ils s’en aperçoivent, le style et le genre, la langue et les inspirations propres à chaque contrée.
Mais, a priori, le moraliste incoercible qui sévit en chacun de nous est tenté de se montrer plus indulgent pour les ridicules de l’accoutrement national que pour
ceux de l’accoutrement fashionable, parce que les premiers nous semblent, à juste titre, l’expression même de fatalités ancestrales, de penchants irrésistibles et de vertus patriotiques. Nous n’en voulons pas à Donizetti de chanter avec l'accent de Bergame; nous lui pardonnons plus difficilement son style si cruellement « pompier ! » Car malgré tout et sans vain rigorisme, on ne peut aimer les pasticheurs :
N'attendez rien de bon du peuple imitateur, Qu'il soit singe ou qu’il fasse un livre.
Et La Fontaine ajoute :
La pire espèce c’est l’auteur.
Gonflé de recettes et de procédés, de trucs, de tics et de manies, et qui chante pour ne rien dire, pire espèce encore est le compositeur.
Mais il est légion, et si nous ne lui devons individuellement ni estime, ni respect, quelle reconnaissance ne faut-il pas accorder tout de même à sa race considérée en bloc ! Et quelle impiété ne commettrionsnous pas vis-à-vis de l’évolution, indispensable au maintien des espèces, la musicale comme les autres, en refusantnotre sympathie à ces imitateurs conjugués, puisqu'ils en sont les courageux facteurs !
Ce sont eux qui, recopiant, reproduisant par centaines les expressions nouvelles des maîtres, y accoutument l'auditeur, les répandent et les acclimatent un peu partout. C'est à écouter constamment des formules vides de sens, tournées cependant avec une
certaine adresse, et analogues aux formules des œuvres géniales, mal comprises encore, ou insuffisamment comprises, parfois trop lourdes d’apports pour notre intelligence, c’est à les entendre diluées dans beaucoup de médiocrité, que nous nous habituons progressivement au style, aux locutions, au caractère même des chefs-d'œuvre. Le peuple imitateur par lui-même n'est rien; mais il est le premier diffuseur des belles créations humaines. Grâces lui soient rendues!
Aïnsi ce lien, qui de la famille musicale fait une « communion » quasi religieuse et qui se serrera de plus en plus, sous nos yeux, quand, après les compositeurs, nous regarderons tour à tour les interprètes puis les dilettanti, nous le voyons déjà naître ici, sous sa forme démotique mais puissante : la Mode!
Dans un temple consacré à l'Art, il faudrait élever un autel à la Mode. Non pas dans la crypte, où demeureraient pudiquement celés tels ferments inavouables du beau, telles sources troubles d'énergie, qu'il ne faut pas nommer, encore que le génie ait parfois le droit d'y puiser la sève, qui fera peut-être fleurir quelquesunes des plus hautes tiges, aux corbeilles de l'idéal. Encore moins dans le chœur, où se doivent invoquer les grands sentiments, pères des chants d’allégresse et de désespoir. Pas même dans les bas-côtés, dédiés aux éléments de beauté plus superficiels : à la gaieté qui s'épanche dans l'opérette; à la nonchalance laborieuse du rameur qui rythme la barcarolle; à la vaillance qui entonne le couplet de guerre; à la valse qui
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