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produit Johann Strauss. En revanche, je vois marquée, sous le narthex, la place où l’on célébrerait justement le culte de la Mode, divinité triviale mais puissante,
cachant, sous des dehors de prostituée, un cœur ver-
satile mais passionné, entremetteuse indispensable des sympathies artistiques qui se cherchent. Honorons-la, malgré ses tares, ses exagérations, ses mesquineries ; car elle n’est pas seulement l’introductrice un peu folle des grandes pensées, nées en dehors d'elle, mais aussi l’inconscienteavant-courrière des chefs-d'œuvre futurs,
qu'elle influence, en faisant varier les formes, selon
des lois nécessaires, dont nous ne saurions, avouonsle, ni amorcer ni enrayer l’action irrésistible.
Tout ceci n'a, pour nous, d'autre intérêt que de préciser, peu à peu, dans nos esprits, le rôle social de la musique. Nous ne faisons pas plus ici de psychologie que d'histoire ou que de géographie musicale. Cependant, avant d'abandonner définitivement ce thaumaturge qu’est le compositeur, J'aimerais indiquer une base de classification des génies créateurs que nous suggèrent directement les réflexions précédentes.
Dans tous les ouvrages d'art on devrait considérer, ce me semble, les beautés qui les différencient les uns des autres et celles par lesquelles ils se ressemblent
le plus, celles qui donnent, par exemple, à chaque
musique sa physionomie particulière et celles qui assurent à toute la lignée des chefs-d’œuvre, où et en quelque temps qu’ils éclosent, un caractère général et
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permanent; — d’une part, leurs beautés diserimi-
nantes et, de l’autre, leurs beautés invariables. J’aime-
rais à dire, d'une façon plus brève et plus nette : les
« discriminants » et les « invariants » de la beauté. On ne trouve. bien entendu, ni les uns ni les autres dans les productions de pure facture, que je signalais tout à l'heure. Les beautés invariables, contrairement à ce qu'on pourrait se figurer superficiellement, exisent, chez les créateurs, autant de personnalité que les beautés discriminantes, mais la révèlent moins
directement que celles-ci. Disons, si vous le voulez,
que les premières témoignent de qualités plus classiques ; les secondes, d’une nature plus romantique. Les unes prédominent, par exemple, chez un Hændel, les autres chez un Berlioz; les premières plus abstraites, moins soumises à la marque d’origine, Lemps ou liéu de leur éclosion, les autres plus spéciales et, pour ainsi dire, plus pittoresques.
Avec leur perpétuel souci d’être « à la page », comme l'on dit crûment, dans le jargon moderne, les auteurs simplement doués de facilité font du simili-nouveau, mais nu 'atteignent pas plus à la beauté discriminante, qu'ils poursuivent obscurément, dans leurs efforts désespérés pour se montrer personnels, qu'à la beauté invariable, à laquelle ils n’aspirent même pas. Seul le tempérament permet d'atteindre l’une et l’autre ; et le tempérament seul, — ce qui n’est pas la même chose, — sans originalité foncière, sans élévation réelle, suffit à en donner brillamment l'illusion. Ce fut notamment
le cas d'Emmanuel Chabrier, qui, pasticheur, banal, vulgaire même et d'esprit et de forme, parvint, rien que par sa fougue, à écrire des pages, dénuées de toute «distinction », où se « distingue » pourtant sa manière et qui nous entraînent, par la force d’une verve désarmante et d'une exubérance non dénuée de charme.
Au-dessus du tempérament,ou simplementfougueux, ou véritablement personnel, une individualité haussée sur un plan d'intelligence plus volontaire, assure les caractères invariables, qui n’excluent pas les beautés discriminantes, mais les surpassent, les dominent.
Relisez les Études en forme de Variations (les douze études symphoniques) de Schumann et les Variations en ut dièze mineur, de Gabriel Fauré. Les deux thèmes sont dans le même ton ; les deux œuvres, d'égale importance. Ce qui les différencie nettement, l’une de l'autre, ce sont les proportions respectives de leurs diseriminants et de leurs invartants. Le petit ouvrage de Schumann n’est certes pas dénué de beauté permanente, ni celui de Fauré de personnalité. Mais ce sont, tout de même, à n’en pas douter, les qualités inverses qui dominent dans chacun d'eux : le Schumann chez Schumann, la Musique, dans son acceplion la moins individuelle, chez Fauré. Et les deux albums n'ensont pas moins également admirables.
En prenant soin de nuancer ce procédé d’analyse, par de subtiles et prudentes subdivisions, on aurait un système de classement qui faciliterait grandement l'histoire critique des musiciens. Mais combien faudrait-il
se garder de toute préférence catégorique! la noblesse classique n’est pas nécessairement une qualité supérieure, ni la discrétion un peu austère pas davantage une infériorité certaine. Tout dépend du lieu, des conditions, des aspirations de l'heure. Et l’on peut, grâce au ciel, pensant à beaucoup de maîtres, aussi différents que possible de tendances, de style et de plan moral, etrenchérissant encore sur son éclectisme théologique, dire avec Athalie :
Ce sont de puissants dieux !
S 2. Les INTERPRÈTES. — L’Evozurion pes Moyens.
L'atelier donne de plain-pied sur la falaise, par une large baie. L’immense foisonnement stellaire passionne
la nuit émouvante, et de la grève, en bas, monte, avec
la marée, Le lent murmure des vagues, pareil à la respiration cadencée des sirènes. Que le piano résonne et qu'une belle voix ardente et sobrement conduite traverse, comme un long coup d'épée, la pénombre
amoureuse, c’en est fait de notre contemplation paci-
fique! Nous voici la proie de ce chant délicieux et redoutable. Nous appartenons au magicien qui salue, avec Wolfram, la douce étoile vespérale. Pour nous, les notes de la mélodie flexueuse deviennent la seule réalité du monde, où se vient dissoudre, avec les soupirs de la houle, la vertigineuse palpitation des astres.
…. Les quartettistes, l’un après l’autre, ont monté les cinq étages du modeste escalier. Ils ont accordé
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leurs instruments dans le petit salon discrètement éclairé, où les attendaient impatiemment quelques amis, tout frissonnants déjà du désir musical. Et Les archets déroulent, avec piété, les polyphonies de Mozart ou de Beethoven, de Schubert ou de Brahms, de Franck ou de Borodine, peut-être les harmonies raffinées et enjôleuses de Ravel ou de Debussy, voire quelque œuvre plus récente encore : l’émouvant Quintette de Gabriel Pierné avec son scherzo si original. Peut-être même le Quintette d'Eugène Lacroix leur révèle-t-il sa grandeur trop peu connue. Quelles délices de Capoue, quels trésors de Golconde égaleraient l’enivrement qui transporte ces être fortunés, la richesse dont se dore leur existence, dans cette heure de choix ?
.…. Ce matin, enfin, le pianiste a ouvert la portefenêtre, qui donne sur le parterre ensoleillé. Un arcen-ciel irréalise la pluie des aspersoirs ; les papillons se croisent de fleur en fleur, et les abeilles se poursuivent en bourdonnant au-dessus des corolles rafraîichies. Mais les doigts de l'artiste tourbillonnent sur le clavier, aussi rapides que les abeilles ; aussi légers que les papillons, ils voltigent de touche en touche; et le scherzo déploie, dans la pièce lumineuse, un chatoiement plus insaisissable que celui du petit arc-en-ciel glacial.
O musiciens, chanteurs habiles, savants instrumentistes, voilà où j'aime à vous contempler, avec une envie pleine d’admiration, serviteurs fidèles et désintéressés de la musique ! C’est en contact direct avec la nature,
ou bien intimement dévoués aux aspirations les plus graves et les plus recueillies de l'âme humaine ; c’est auprès de splendeurs ou de rêves pareils à ceux dont s'inspirèrent les chefs-d’œuvre que vous interprétez; c'est là que je vous verrai toujours plus triomphants qu'au Concert ou qu'à l'Opéra! Parce que c’est là que votre propre cœur reproduit, avec une émotion égale à celle de leurs inventeurs mêmes, les phonèmes immortels, qui ravissent les sens et comblent la pensée.
J'aimerais oublier tant de gammes, qui préparèrent votre talent, pour ne penser qu'à tant d'amour, qui dut soutenir votre courage et former votre goût.
Pourquoi faut-il que, vous aussi, vous laissiez prédominer trop souvent, dans vos esprits, le souci desséchant de la supériorité technique et que « virtuosité » finisse par devenir si fréquemment synonyme de mécanisme automatique, irréfléchi et outrancier? Oh! je le sais : là encore la Mode est le tyran nécessaire, qui commande l'effort et exige la perfection, mais aussi le tyran absurde, blasé, cruel, qui tient à ce qu'on l’étonne, à ce qu'on l’amuse par de plus surprenantes prouesses, le tyran quitransforme le danseur en acrobate, le chanteur en oiseau, l’instrumentiste en infortuné prodige d’agilité, de force, de mémoire et de vitesse.
Pour lutter contre une concurrence sans limites, il faudra que l'enfant commence à remuer méthodiquement les doigts dès le berceau ; que, pendant des heures et des heures, tout au long de son adolescence, il connaisse non point de nouvelles beautés à comprendre,
de nouvelles nuances à traduire avec une exaltation joyeuse, mais de nouvelles difficultés à vaincre, de nouveaux traits à fignoler, de nouveaux records à battre. Sa sensibilité s’étiole, son esprit d'initiative s'émousse, ses facultés s’hébètent. Il aura force médailles et Le prix d'excellence. Mais combien de temps lui faudra-t-il, ses études finies, pour retrouver un peu de fraicheur dans ses impressions sonores, un peu de compréhension personnelle, un peu de passion vraie pour son art et non pour les résultats de son art? Heureux encore s’il parvient, au bout de quelques années, à clarifier sa conception du beau et à comprendre vraiment ce qu'est la musique, cette belle, bonne-et douce chose, que la bergère qui chante en filant, que le peintre qui siffle sur son échelle, que le marin jouant de l'accordéon aiment et sentent bien mieux que lui!
Mal plus terrible encore : tous ces effrayants progrès des coudes, des poignets et des doigts, en fournissant aux compositeurs, tentés par de telles commodités, des interprètes que rien ne touche, mais que rien n'effraie, des moyens d'expression dénués de tout caractère, mais qui ne connaissent plus d'obstacles, entraînent la musique vers des voies d’une complication folle, vers le vain pullulement et l'horrible mélange des effets.
Et pourtant, ce parallélisme de tendances entre les
interprètes et les auteurs : la chanteuse qui pépie, en
1830, quand Rossini tient à ce qu’elle vocalise mieux que le rossignol ; qui vagit, en 1880, parce que Wagner ordoune qu'elle s'enfle et se désenfle comme le souf-
flet de Siegfried, el qui balbutie, en 1910, dès que le compositeur moderne fait épeler à son héroïne infantile les petites phrases de Maeterlinck; cette sorte de convenance, d'entente, de rencontre entre l'inventeur et le praticien, illustre ou inconnu, c'est toujours une manière de communion et quelque chose sinon de religieux, du moins d'ecclésiastique.
… Il y a quelques années, M. Vincent d’Indy ayant mésestimé l’exéculion que l’Opéra-Comique donnait alors d'un chef-d'œuvre de Gluck, et ayant été, à son tour, fortement pris à partie dans la presse, pour avoir osé le dire, voulut prêcher d'exemple. Il inscrivit à l’un des programmes des Concerts-Lamoureux, qu'il dirigeait à ce moment, par intérim, l’ouverture d’/phigénie en Tauride. A une première répélition, il n’obtint rien de bon de cette phalange de virtuoses justement fameuse. Il eut beau insister, pour que la plainte du hautbois se fit plus douloureuse et que l'orage des cordes la noyât dans une sonorité plus floue, plus pathétique, plus échevelée ; ce fut en vain ! A la répétition suivante, avec cet esprit d’apostolat qu'on lui connaît, M. d'Indy apporta une traduction d’Euripide dans sa poche et lut aux musiciens quelques passages du vieux drame consacré à la chaste fille d'Agamemnon. A la suspension de séance, plusieurs instrumentistes, des chefs de pupitre, des exécutants notoires, à qui l’on aurait pu supposer quelque culture, vinrent parler aux critiques admis dans la salle. Je n'ose répéter les épithètes injurieusement triviales que nous entendimes décerner au savant
Lien de convictions. d'ardeur et de joies profondes, l'amour de la musique unit Îles génies créateurs et leurs respectueux interprètes bien au-dessus des artifices techniques et des vaines agitations du succes et de la renommée. (Chap. X.;
GÉRARD TER BORGH.