XVI MÉDITATION
directeur de la Scola Cantorum : vouloir établir un rapport entre les notes qu'ils avaient à jouer et les souffrances d’un personnage imaginaire, paraissait à ces messieurs quelque chose du plus haut comique.
Heureusement, à ces fâcheuses mœurs il est des exceptions glorieuses. Pour ne parler que des artistes vivants et de chez nous, un Fugère, un Renaud, une Jeanne Raunay, une Croiza, un Lucien Capet, un Alfred Cortot, un Lazare Lévy, un Marcel Dupré, un Louis Fleury, et combien d'autres ! sont gens qui chantent, qui jouent le plus habilement du monde, … et qui pensent.
Car si l’espèce de concordance qui s'établit, à chaque époque, entre auteurs et exécutants prend, chez la masse d’entreeux, un caractèredecomplicité bassement matérielle, entre les vrais compositeurs et les vrais artisteselle offre, en revanche, sous la forme la plus haute, tous les caractères d’un culte noblement organisé, où les ministres développent leur talent sur une base d'intelligence et de sensibilité absolument corrélatives à celles quiassurent lagrandeuretlaféconditédes maîtres, Lien de conviction, d’ardeur, d'aspiration et de joies profondes, qui non seulement rattache à la fois les génies créateurs et leurs respectueux interprètes à toutes les manifestations de la vie, mais qui les unit encore entre eux, cordialement, bien au-dessus des artifices techniques et des vaines agitations du succès et de la renommée.
$ 3. Les Aupireurs. — L'ÉvoLcuTion pu Gour.
Ne semble-t-il pas que nousaurions dû, dansles paragraphes qui précèdent, attacher plus d'importance au phénomène de l'interprétation musicale propremen t dite, étudier de près ces dons spéciaux de l'esprit et du cœur qui permettent à un virtuose de saisir avec exactitude le sens des œuvres musicales et d'en transmettre, à ceux qui l’écoutent, toutes les beautés, toutes les nuances, toutes les finesses ?... Si nous voulions maintenant arrêter notre attention sur les auditeurs euxmêmes, c'est encore un problème du même ordre qui se présenterait à nous, car, la question de mécanisme mise à part, il faut à l'amateur les mêmes qualités qu’à l'exécutant pour bien pénétrer-le caractère de la musique qu'il écoute, pour être pleinement perméable aux impressions.et aux idées dont elle nest, après tout, que le véhicule docile et prompt. « Comprendre, c'est égaler », a-t-on pu dire avec quelque exagération. Comment l'émotion, comment l'image qui se transformèrent, par le cerveau du génie créateur, en chapelet ou en agglomérat sonore, vont-elles ressurgir inverse-
ment, analogues sinon pareilles àelles-mêmes, aucours de lébranlement simplement acoustique déterminé
chez l'auditeur par l'exécution des morceaux qu'on lui joue ? Psychologiquement le phénomène est identique dans les deux cas, à ceci près que le virtuose doit percevoir directement, je ne dirai pas les intentions des
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compositeurs, — il ne ferait rien de bon s’il prétendait les chercher, — mais leurs illuminations, tandis que l'auditeur ne les contemplera qu'indirectement reflétées par le premier, avec plus ou moins de justesse, comme par un miroir plus ou moins fidèle.
L'étude approfondie n’en serait assurément pas dénuée d'intérêt, mais n'ajouterait rien à la notion purement esthétique, que nous essayons de préciser depuis le commencement de ce travail. Ce que nous voudrionsconnaître, c'estl’essencemême du phénomène musical, et non son mode d'action. Nous attacher à savoir comment 1l agit sur les organismes récepteurs serait commettre la même erreur de méthode que de s’attarder, pour un théoricien de la physique, à décrire le fonctionnement des galènes ou des lampes détectrices, quandil prétendrait approfondir et nous dévoiler les mystères des trains d'onde etde leurs origines.
Alors pourquoi, direz-vous, nous parler de ces transmetteurs que sont les virtuoses et de ces récepteurs que sont les dilettanti? Uniquement parce qu'il faut que nous jetions, sur les uns et les autres, le rapide coup d'œil nécessaire à l'intelligence du phénomène musical, envisagé non plus dans sa genèse, comme nous le fimes en examinant plus haut le mécanisme de l'inspiration, ni dansle jeu de ses qualités essentielles, que nous tentâmes de répartir en spécifiques, descriptives el sentimentales, mais sous son jour social, dans son rôle purement religieux.
Et, pour cela, force est de constater — mais de
constater simplement — que cette même évolution, que ces mêmes fluctuations du goût, surprises tout à l'heure chez les compositeurs et chez les exécutants, se retrouvent identiques et pour ainsi dire synchrones, chez les simples auditeurs.
Ici, deux éléments contradictoires et purement « mondains », l'un et l’autre, viennent fausser la marche évolutive tantôt dans un sens de retard, tantôt dans un sens d'anticipation. Qu'est-ce que l'auditeur demande à la musique ? S'il était vraiment, naïvement, honnêtement l'amateur, comme le sont l’homme et la femme du peuple, le petit bourgeois, le fonctionnaire, l'ouvrier qui aiment la musique, ilne prétendrait qu'en tirer du plaisir et, selon qu'il y trouverait ou non celui qu'il y cherche, il se déclarerait content ou dirait que ce morceau, que cetopéra, que cette chanson l’ennuient. Et ceci n’auraitsur l’évolution de l’artqu'une influence sélective, essentiellement normale etsûre. En réalité, et fort heureusement, c'est encore cette influence qui agit le plus fortement sur les destinées de l’art musical. Le dernier mot appartient toujours au grand public. Mais s’il demeure le juge suprême, il n’est pas le juge le plus exubérant, ni le plus démonstratif : il n'écrit pas dans les gazettes, et ne pérore pas dans les couloirs de théâtre ni dans les salons. C’est le connaisseur,
le redoutable connaisseur qui s’arroge cet emploi. Et
le connaisseur, lui, prétend avant tout « comprendre ». Or, suivant les époques, — et par là il appartient bien, sinon à l'église, du moins à l’une des chapelles d'Eu-