‹ Qu'est-ce que la musique?Chapitre 43 sur 48 · NE · texte numérisé non relu

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terpe, —il est toujours en retard ou toujours en avance pour comprendre.

Comprendre la musique, nous en avons déjà touché un mot, dans le chapitre consacré à la monodie, comprendre la musique ce n’est, au fond, que se juger apte à la retenir, et peut-être aussi se dire — mais on nourrit, à cet égard, de telles illusions! — que « sion savait composer, on écrirait dans le même genre ». Réduite à ces simples proportions, l'intelligence de la musique n’altérerait pas la sincérité des connaisseurs vis-à-vis de leurs propres réactions, de leurs réactions instinctives en présence des œuvres. Mais la Mode, encore la Mode! vient jeter ses faux poids dans la balance, et voici qu'à de certaines époques il est élégant de ne rien admettre de nouveau, cause fàcheuse de ralentissement dans l'évolution de la musique : « Gluck manque de mélodie; Gounod manque de mélodie; Wagner manque de mélodie; Saint-Saëns n’est qu'un mathématicien; etc., etc! », et qu à de certaines autres, cause de désordre et d’anarchie, le snobisme — il ne s’est encore exercé que dans ce sens depuis qu'on lui a donné son nom — oblige, au contraire, le connaisseur à s'adapter tout de suite à ce qui est nouveau, et pas même à la nouveauté d'aujourd'hui, mais à celle de demain, voire à celle de jamais. Il a tellement peur de ne point discerner tout de suite le génie inconnu, qu ille reconnaît partout où l'on veut et déclare immédiatement comprendre, dès qu'il sent, à n’en pas douter, qu’il ne comprend rien

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du tout. Critérium à rebours de celui de ses ancêtres. Et c’est le même personnage gonflé de son importance, de la supériorité que lui confère, à ses yeux, sa fortune, sa situation mondaine ou sa notoriété dans les milieux d'artistes, le même, entendez-vous, qui ne comprend pas Z'annhaïüser, en 1861, mais qui comprend tout de suite le Pierrot lunaire de Schœnberg, en 1922. Et tout porte à croire, si le retard redevient bien porté, que de nouveau il ne comprendra rien en 1961, au chefd'œuvre composé vingt ans plus tôt par un génie méconnu.

Eh bien! tout ceci encore c'est le phénomène religieux. Seulement, au lieu de marcher à la croisade avec le gros de la troupe, ce frelon de connaisseur voltige toujours en bourdonnant vers l’avant ou l’arrièregarde. Finalement, il arrivera aux saints lieux à peu près en même temps que les autres, et sera satisfait,

si on lui laisse répéter partout que c’est lui quiles a.

découverts.

Voilà la religion de la Musique! Elle contient des petitesses bien agaçantes. Lorsqu'on a d’abord eontemplé les incomparables mystères qui lui servent de fondements, le spectacle de son activité n'est pas toujours digne de leur grandeur. Il est des artistes, des lttérateurs qu’elle attendrit sans réticences. Peutêtre ai-je l'âme d’un hérétique. Mais, pour moi, si la masse des fidèles me paraît émouvante, dans sa can-

deur fervente et la solidité de ses croyances, l'hypocrisie des faux dévots m’exaspère, la suffisance des pontifes m'ennuie, la niaiserie des esthèles m'incommode. Ceux-ci sont les « bigots » du temple : ils croient qu'aimer la musique c’est suspendre à son mur la tête du pauvre Beethoven, où le sculpteur n’a rien laissé de grand que la chevelure, massacrer Les recueils de pelites pièces périlleuses, que Ricardo Viñès joue si précieusement, et collectionner les ex-voto à Schumanp, à Wagner, à Berlioz, dans lesquels Fantin- Latour a mis autant de platitude qu’en peuvent offrir les images du quartier Saint-Sulpice.

Sans doute faut-il accepter, comme un tribut nécessaire au cabotinage humain, ces excès assez misérables de démonstrations cultuelles. Après tout, l’intempérance dela piété extérieure, à Lourdes ou à Bénarès, n'implique pas l’insincérité de la for.

J'ai décrit jadis, avee une sympathie qui n’avait rien de simulé, cet étonnant promenoir d'en haut du Nouveau Théâtre de la rue Blanche, quand le bon Chevillard y donnait ses concerts. Aujourd'hui, j'aimerais entendre les chefs-d’œuvre dans un milieu moins surchauffé. Le vrai peuple et même les vrais bourgeois, s’il en reste, par hasard, quelques-uns, me paraissent goûter plus simplement, etparlà-même plus justement, les belles choses que ces demoiselles qui ont besoin, pour affirmer leurs aptitudes réceptives, de se gainer le corps dans une robe « reformation » et, selon les exigences du temps, de s’emprisonner les tempes dans

des bandeaux plats ou de se les libérer sous des cheveux courts... :

Tout cela, d’ailleurs, n’est que très secondaire. Si la densité morne des contingences accable forcément le vrai mystique, la connaissance intuitive de la beauté lui apporte des extases qui compensent, au centuple, les petites misères du réel. Mais je ne voudrais pas me poser en gnostique. La religion de la Musique, marque de son pouvoir infini sur les cœurs, me touche profondément aussi, pourvu qu'au-dessus des immenses troupeaux qu'elle agrège, je sente toujours battre les ailes infatigables de l'Amour.

Ps

OIcI donc, non pas épuisé, mais à peine effleuré, l'un des plus troublants sujets de méditation que

se puisse poser la curiosité humaine. Arrivés au bout de notre course, nous n’allons certes pas pouvoir nous résumer dans une définition : on ne « définit » pas l « infini »; et quoi qu’en disent trop de ses ministres sacrilèges, la musique vit beaucoup plus de ses communications mystérieuses avec le cosmos, qu’elle rend,

pour ainsi dire, perceptible à nos sens, que par les arrangements ingénieux des douze notes de la gamme

chromatique.

Mais je crois que nous pouvons concevoir assez nettement son essence. Et l’idée que nous nous en faisons maintenant vase préciser encore, si nous lisons ensemble, avant de nous quitter, quelques passages d’une communication récente de M. Maurice Griveau à la Société Française de Musicologie, passages que nous sommes désormais en mesure de comprendre pleinement. Cet esthéticien est fertile en vues originales et profondes ; celle-ci me paraît d’une grande justesse.

Parlant de l'incapacité où est la musique dite pittoresque de représenter quoi que ce soit avec assez de précision pour que l’on puisse, en l’écoutant, deviner ce dont il s'agit, sans en être averti par une explication orale ou par un argument écrit, par un « programme », M. Griveau nomme « amphibologie musicale » ce doute qui reste dans l'esprit de l'auditeur sur le sujet traité par le symphoniste. Et il écrit :

«... Elle s'explique très bien, cette amphibologie, si l’on considère que la musique, malgré les multiples ressources dont elle dispose, reste incapable de représenter autre chose que le mouvement, ample ou restreint, précipité ou ralenti, prolongé ou interrompu, a vec, sans doute, toutes ses nuances et modalités les plus délicates, — mais, notez-le bien, sans figures... La musique est une langue qui possède ses adjectifs, ses verbes, ses adverbes, ses prépositions et ses conjonctions, mais n'offre pas de substantif ; en eflet, elle traduit, comme on dit dans l’école, l'accident, non la substance; elle exprime le genre de mobilité mais sans désigner le genre du mobile. Tel passage d’une symphonie représente-t-il le tourbillonnement d’un flot, — ou d’une foule? Le jaillissement d'une source, — ou d'une pensée ? l'épanouissement d’une fleur, d'une gerbe d'artifice — ou d’un sentiment? — Non, ce qu'il exprime, c'estle {ourbillonnement, le jaillissement, V'épanouissement en général. Et remarquez que chacun de ces traits communs à des objets très divers, ou bien, applicables, à volonté, soit à des objets matériels, soit

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