‹ Qu'est-ce que la phrénologie?Chapitre 10 sur 56 · DE L INNEITE DES FACULTES · texte numérisé non relu

DE L INNEITE DES FACULTES

premier: que, parmi les idées , les unes semblent nées avec nous , les autres être étrangères et venir de dehors , les autres , enfin , être faites et inventées par nous-mêmes (i) ,• qiCily a des notions d elles-mêmes si claires, quon les obscurcit en les voulant déjinir à la façon de ï école, et qu'elles ne s'acquièrent point par C étude, mais naissent avec nous (2), etc., etc ; le dernier : que, puisque les idées ne nous viennent point du dehors , il faut nécessairement que nos idées primitives soient innées en nous (5) y que ces idées innées et premières sont celles qui représentent notre nature et ses propriétés intimes (4^ ; que les vérités nécessaires , telles qu'on les trouve dans les mathématiques pures , dans la logique, la métaphysique , la morale ne peuvent venir que de principes internes, quon appelle innés (5), etc., etc.

surtout dans le Phèdon, le Parmenide , le Cratyle , le Tintée.

(1) Descartes, Troisième Méditation, p. 28.

(2) Id. , Principes de philosophie , Ve partie , p. 6.

(3) Epistola ad Hanschium , clans le tome II, p. 223 et 224.

(4) Princip. philosoph. , p. 39.

(5) Nouveaux Essais sur l'Entendement humain, p. 4 et suivantes.

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Toutes ces assertions sont positives , textuelles, et elles n'expriment , du reste, que la doctrine bien connue de leurs auteurs. Locke avait donc raison de les combattre , et , à cet égard , la victoire lui était bien acquise. Mais aussi il est juste de reconnaître qu'il y a, dans Descartes , et surtout dans Leibnitz , des passages pleins d'intérêt , qui modifient leur manière de voir , et expliquent la façon dont elle a pu leur venir ; et il me semble que les idées innées de Platon lui-même ne sont pas tout ce qu'on les croit généralement, ainsi que je vais essayer de le montrer.

Sans doute , Platon , d'après les passages mêmes que j'ai abrégés tout-à-1 'heure, et beaucoup d'autres du même genre , admettait , ou semblait admettre, que les idées sont non*-seulement innées , mais qu'elles sont , en quelque sorte , des substances simples , placées dans notre esprit par Dieu même, pour y devenir la forme et le modèle des choses existantes hors de nous. Mais il faut remarquer que ces idées, ces archétypes n'étaient pas seulement des idées intellectuelles, mais qu'elles étaient surtout des idées morales du beau, du bon , du juste, de lutile. Il me semble que Platon avait senti que les sentimens moraux , de quelque nature

de l'innéité des facultés. 4?

qu'ils soient , de même que les aptitudes plus spécialement intellectuelles , ne sont point en rapport de développement et d'intensité, avec le développement et l'énergie de la sensibilité externe et l'action des circonstances extérieures ; que ces sentimens moraux , ces aptitudes intellectuelles , sont un fait tout à la fois antérieur et supérieur à la sensation proprement dite, un fait surtout plus important à considérer pour la morale qui était le but spécial de la philosophie de Platon ; et c'est là ce qu'il a exprimé dans un langage dogmatique, arrêté , tel que pouvait l'être , sans doute , à l'époque où il vivait, celui d'un philosophe dans l'esprit duquel toutes choses devaient prendre un contour net et circonscrit , et la notion d'idée se substituer , en quelque sorte , d'ellemême à la notion plus vague de sentiment , d'aptitude , de faculté , à laquelle il eût fallu s'arrêter pour être dans le vrai. Ainsi un mot de changé, et l'antiquité philosophique la plus reculée offrirait une ébauche assez remarquable de la doctrine de l'innéité dans un système de psychologie ; innéité non point des idées , c'està-dire des effets, mais des facultés, c'est-à-dire des causes ; d'où l'antériorité et la supériorité

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de la volonté sur l'entendement pur , comme point de départ et comme but.

Tout ce que je viens de dire de ce que peut signifier l'innéité des idées dans Platon , me semble pouvoir s'appliquer assez exactement , et pour des raisons analogues, à la pureté, à la subjectivité des formes et des catégories dans le système du criticisme. Comme Platon, Kant a vu que, dans l'homme moral et intellectuel, l'extérieur , les sens ne sont pas tout , et que seuls ils ne peuvent fournir une base assurée à la métaphysique et à la morale , mais que l'homme porte en lui , et à priori, les germes , les pouvoirs de ses connaissances , de ses vertus , et même ceux de sa sensibilité ; et de là , dans son système , les formes , les catégories , les idées de la sensibilité, de l'entendement, de la raison pure, qui ne sont pas , il est vrai, les facultés des écoles, mais qui sont innées comme elles ; de là, dans la raisoîi pratique que Kant place au dessus même de la raison pure , les deux lois suprêmes et également innées de V impératif catégorique de la conscience : loi de dignité , loi du devoir. Car , suivant Kant , la destinée de l'homme sur la terre , n'est pas remplie par la connaissance et le savoir. Il est

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encore destiné à vouloir et à agir, conformément aux principes du juste et du bien (i).

Cette manière d'envisager la doctrine de linnéité des idées et des formes dans Platon et dans Kant, me semble, je l'avoue, être plus qu'une conjecture, mais elle prend un bien plus grand degré de vérité relativement aux doctrines analogues de Descartes et surtout de Leibnitz , ainsi qu'on en jugera par les passages sui vans que j'extrais de ces deux psychologistes.

Descartes, pour lequel, du reste , toutes les idées n'étaient pas innées , puisqu'il admettait des idées venues du dehors , adventitiœ , des idées factices, jacticiœ, et des idées complexes , produit de nos combinaisons , et qu'il ne regardait comme idées innées que les vérités nécessaires (2), Descartes termine sa réponse à la dixième objection à la troisième méditation ,

(1) J. C. Buhle, Histoire de la philosophie moderne, sect. v. Histoire de la philosophie critique. — Ch. Villers, Philosophie de Kant, Paris, 1801. — M. Degéramlo , Histoire comparée des systèmes de philosophie, lre partie, chap. xv , t. 11, page 167. — SchOn , Philosophie transcendentale, Paris, l83l.

(2) Descartes, Méditations, 2e, 3e, 4e. Pass'nn.

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par ces paroles remarquables : « Lorsque je dis que quelque idée est née avec nous , ou qu'elle est naturellement empreinte en nos âmes , je ii entends pas quelle se présente toujours à notre pensée, car ainsi il n'jr en aurait aucune ; mais seulement que nous avons en ?iousmëmes lajaculté de la reproduire (i) » . Dans son traité des passions il va plus loin , sans s'en clouter peut-être, et, de ce que la même cause ne produit pas les mêmes passions chez tous les hommes , il est amené à conclure que tous les cerveaux ne sont pas disposés de la même façon (2). Il admet , en effet , des inclinations

(1) Dans le Traité de Mente humanâ , publié par Delaforge, d'après les idées et sous le nom de Descartes, on lit encore : « Parmi les notions qui nous représentent les êtres, nous n'en n'avons que trois principales et primitives ( celle de la substance pensante, celle de la substance étendue, celle de l'union de ces deux substances) , qu'on puisse appeler innées. Non pas que nous croyions qu'il en existe quelqu'une dans l'esprit quand il n'a pas encore pensé à elle, mais parce que nous naissons avec fa faculté de les produire quand nous voulons, pom'vu que les préjugés de l'enfance n'aient pas éteint la lumière naturelle de notre esprit. » V. d87.

(2) Descaries, Passiones anirnœ , page 19", in-4°, Amsterdam, iG92.

DE t/innéitk DKS FACULTÉS. .") I

naturelles, variées, qu'il lait dépendre de la diversité des esprits animaux , quand elles ne tiennent pas, dit-il, à la constitution particulière du cerveau, et ces inclinations, qui ne sont autre chose que des passions , des affections bonnes ou mauvaises (1), il les rapporte au second genre des sens intérieurs , dont le premier genre comprend les appétits de la faim , de la soif, et du rapprochement des sexes (2).

Évidemment , Descartes avait , jusqu'à un certain point , pressenti l'innéité des dispositions affectives et morales, et, pour ce qui est de ses idées innées , il me semble qu'on peut lui appliquer, comme à Kant , tout ce que je disais de Platon sur la forme que devait prendre, dans de pareils esprits, ce fait évident que les sensations ne peuvent pas rendre compte , à beaucoup près , de toutes les manifestations psychologiques, et que, pour leur production, l'intérieur, c'est-à-dire l'intellect proprement dit, intellectus , doit être compté en première ligne, ainsi que le voulait Leibnitz dont voici

(1) Traciatus de homine , pars qnarta. Amstelodami,

(2) Principes de philosophie , quatrième partie , à la Un.

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quelques passages, encore plus remarquables et plus concluans que ceux de Descartes.

« L'âme contient originairement les principes de plusieurs notions et doctrines que les objets extérieurs réveillent seulement dans les occasions, comme je le crois avec Platon, et même avec l'École, et avec tous ceux qui prennent, dans cette signification, le passage de Saint-Paul (Romains, ép. i. v. i5. ) où il marque que la loi de Dieu est écrite dans les cœurs (i).

» 11 est vrai qu'il ne faut pas croire qu'on puisse lire, dans l'âme, ces éternelles lois de la raison, à livre ouvert, comme l'édit du préteur se lit sur son album , sans peine et sans recherche; mais c'est assez qu'on les puisse découvrir en nous à force d'attention , à quoi les occasions sont fournies par les sens (2).

» C'est ainsi que les idées et les vérités nous sont innées, comme des inclinations t des dispositions , des habitudes ou des virtualités naturelles y et non pas comme des actioiis, quoique ces

(1) Leibnitz , Nouveaux Essais sur l'Entendement humain , p. 4. — Voir aussi p. 114.

(2) ld, Ibid. , et, en outre, Responsio Leibnilzii ad Bierlinghii epistol. 01, p. 361 du tome v.

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virtualités soient toujours accompagnées de quelques actions, souvent insensibles , quij ré~ pondent(i). »

D'après les différens passages que je viens de citer, d'après le caractère général des écrits d'où ils sont extraits, d'après la tournure particulière d'esprit de leurs auteurs , l'époque où ils vivaient et celles qui l'avaient précédée, je me crois en droit de conclure que Platon , Descartes et Leibnitz , ces trois colonnes de la doctrine des idées innées, ont, sans doute , bien réellement dit ce qu'on leur a fait dire , ce qu'on a cité d'eux ; mais qu'ils ont dit encore autre chose , et surtout qu'ils ont pensé un peu différemment de ce qu'on a cru qu'ils pensaient, et peut-être même de ce qu'ils ont cru penser eux-mêmes. A des hommes, à des philosophes chez qui les manifestations intellectuelles prenaient presque inévitablement un caractère de limitation , de circonscription complète , comme la pensée sortait toute armée du cerveau de Jupiter , à ces hommes , dis-je , le sentiment, l'aptitude qui y donne lieu, devait apparaître sous la forme d'une idée , d'un

(1) Œuvres philos., p. 7 et 8, on Nouveaux Essais sur l Entendement humain, page 4.

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principe, d'une vérité nécessaire. Le monde extérieur , les sensations ne pouvaient leur donner le secret de la formation de ces idées , de ces principes, de ces vérités, et ils le cherchaient au dedans d'eux , dans ces idées , ces principes, ces vérités même. L'observation psychologique , telle qu'elle existait alors , ne leur donnait pas les moyens d'aller plus loin; mais toujours est-il qu'ils avaient bien vu que les sens et les sensations ne sont pas tout en psychologie, que l'intérieur vaut mieux que l'extérieur , en est bien distinct , et marche avant lui dans l'ordre de la puissance, comme dans celui du développement ; en un mot , qu'il y a originairement, en nous , des inclinations, des dispositions, des virtualités naturelles : ràldl est hitellectu quin prias fucrit in sensu, nisi intellectus ipse. Et, à cet égard, ils étaient bien plus près de la vérité que ceux qui ont pourtant obtenu sur eux les honneurs du triomphe. Leur philosophie était bien supérieure à cette étroite doctrine du sensualisme que Locke , il fautle dire , avait restreinte dans des limites raisonnables, mais qui a été exagérée hors de toute mesure par Condillac et par presque tous les philosophes du dix -huitième siècle. Mais cette doctrine de l'innéité des disposi-

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(ions, des virtualités, c'est-à-dire, des facultés, dont nom- trouvons le germe, sinon dans Platon , au moins dans Descartes et dans Leibnitz ; nous allons la voir prendre un bien autre degré de développement et d'évidence cbez les psychologisles qui sont venus après eux , et même chez un certain nombre de ceux qui les ont précédés. Ici je me bornerai à extraire des opinions, et, autant que possible, je citerai textuellement.* La doctrine de l'innéité des facultés me paraissant être la seule vraie dans le sens que j'aurai occasion de dire, il importe de montrer que , malgré des contradictions souvent réelles , mais quelquefois seulement apparentes , elle s'est, presque constamment, fait jour , non pas dans un pays , mais dans tous , non pas dans une école , mais dans toutes , non pas à une époque, mais à toutes les époques. Et les facultés dont l'innéité a été ainsi plus ou moins explicitement admise, ce ne sont pas les facultés intellectuelles des écoles qui, pour l'ordre de leur développement, ne viennent jamais qu'en troisième ligne ; ce sont les facultés affectives ou morales, le côté actif de l'intelligence, les penchans, les sentimens, les passions. J'aurai soin, du reste, de citer de chaque auteur, non seulement les passages qui

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établissent la croyance à cette doctrine , mais aussi ceux qui tendraient à prouver l'opinion opposée ; et c'est là une contradiction qu'il me faudra signaler dans le plus grand nombre des psychologistes. Cela prouve , pour le dire à l'avance, que la doctrine de l'innéité des facultés, bien que généralement pressentie et souvent longuement énoncée, n'était pourtant ni mûre , ni clairement et complètement comprise , avant l'époque où Hutcheson la proclama , où Reid la développa tout entière , où Gall enfin l'assit sur des bases qui me semblent inébranlables.

Il serait curieux de faire commencer à Aristote la liste des auteurs qui ont admis, d'une manière plus ou moins explicite, l'innéité des facultés ; mais il n'y a guère moyen d'attendre cela du philosophe pour qui l'entendement proprement dit était une table rase , qui faisait tout dériver de la sensation , les pouvoirs comme les faits intellectuels (i), pour lequel la vertu,

(1) De Anima, lib. n et m. — De Memoria et Reminiscentia , lib. unus , etc.

1)1". l'ïnnéitk DES I" u:i ILTES. 57

sans racines naturelles dans le cœur , était une habitude de juste-milieu entre deux passions opposées (i), et qui regardait ces mêmes passions comme des tempêtes momentanées de l'âme, uniquement excitées par le souffle des circonstances extérieures (2).

Il existe, malgré tout cela, dans les livres du chef du Lycée , plusieurs endroits qui prouvent ce que je disais tout à l'heure', qu'il n'y a peut-être pas un seul philosophe qui n'ait senti parfois , qu'indépendamment des sens , il y a , en nous , quelque chose d'inné , de primordial , plus nécessaire qu'eux à l'explication de nos déterminations et de nos actes. Ainsi je vois Aristote , dans un des livres de sa morale à Nicomaque (3), dire que nous sommes naturellement portés à faire de certaines actions , ou à l'exercice de certaines facultés naturelles, indépendamment des plaisirs qui en sont inséparables ou qui peuvent nous en revenir. Je le vois , dans ses catégories , regarder les qualités

(1) Ethicorum Magnorum, lib. 1 , cap. vi et vu. — Eudem. Movalium , lib. n , cap. in. — Lib. v, cap. i.

(2) Ethicor. N icomnch . , lib. n , cap. IV. — Ethicor, Màgn., lib. n, cap. iv, v.

(3) Ethicor. Nicomach. , lil). x.

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de lame comme des habitudes de passions contractées dès la naissance ; dire qu'on est naturellement colère et déraisonnable , que la justice est une ([ualité et l'injustice la qualité contraire (i). Je le vois, ailleurs (2), dire que l'appétit, dans lequel il comprend le désir, la volonté, la colère, est une faculté qui se joint à toutes les autres , même à celle du raisonnement , sans pouvoir en être séparée ; ce qui ferait de nos facultés intellectuelles elles-mêmes des facultés actives et volontaires. Et sans doute, qu'en cherchant bien, on extrairait encore de ses ouvrages beaucoup d'autres citations du même genre. Mais , quelques nombreuses qu'elles fussent, elles ne suffiraient toujours pas pour placer Àristote parmi les psychologistes qui ont proclamé l'innéité des facultés, lui , au contraire, que ses doctrines bien connues ont fait considérer, depuis plus de deux mille ans , comme un des patriarches du sensualisme.

Cicéron, dans ses œuvres philosophiques, offre un assez grand nombre de passages qui prouvent évidemment qu'il avait bien senti le fait

(1) Catégories, pars 11, cap. vin , de Qualitatc et Quali.

(2) De Inimii, lil). in , cap. .\.

ni: i.'ir\Mrn:. dis i- w.i i/n.s. -V.>

de! 'unicité des facultés morales, à côté de quelques autres qui monlmit que cette vérité n'était, pas néanmoins chose bien claire dans son esprit. J'en citerai d'une et d'autre sorte.

a Ainsi qu'il existe de grandes différences, entre les corps, il y a, de même , entre les esprits une diversité encore plus grande (i).

» En quel pays ne chérit-on pas la douceur, la bonté, la sensibilité aux bienfaits et à la reconnaissance ? Où n'a-t-on pas de l'aversion pour les superbes , les méchans , les cruels et les ingrats (2) ?

» Le bien n'est pas bien par opinion ; il est tel par son essence : s'il en était autrement , l'opinion ferait seule le bonheur des heureux (5).

» La justice n'exige ni récompense , ni salaire , c'est pour elle-même qu'on la pratique. Il en est de même de toutes les autres vertus (4).

» Les vices, tels que l'avarice, la convoitise,

(1) Cicéron , De Offwiis , liv. i , p. 453 , trachict. française, dans les OEnvres complètes, in-8° , Paris . Fournier ,~l8lS.

(2) Id. Ibid. p. 4,ï7.

(3) Des Lois , liv. i, page 1 47 , dans le tome xxv.

(4) Ibid., page 149.

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la lâcheté, etc — sont laids par eux-mêmes , comme les défauts corporels (i).

» La loi n'est pas une invention de l'esprit humain. Ce n'est pas non plus un simple règlement fait par un peuple quelconque , mais quelque chose d'éternel qui règle l'univers, par la sagesse du commandement et de la prohibition. La loi dans son principe et dans sa fin

est l'esprit de Dieu-même Quoi qu'il n'y eût

pas de loi écrite qui ordonnât de faire face à toute une armée , et de tenir contre ses efforts, tandis qu'on abattait un pont dont il défendait l'entrée , nous ne devons pas moins penser qu'Horatius se porta à une action si héroïque, pour obéir à la loi du courage. Et quand , du règne de Tarquin , il n'y aurait point eu , non plus, de loi contre l'adultère , il ne s'en suivrait pas que la violence faite par son fils à Lucrèce, fût moins contre les décrets de cette loi éternelle ; car , dès ce tems là, il y avait une raison , fondée sur la nature même, qui portait au bien et qui détournait du mal , et cette raison eut force de loi, non pas seulement du jour qu'elle fut rédigée par écrit, mais dès l'instant qu'elle a commencé à rayonner. Or ,

(1) Des Luis , liv. I,p. 149.

DE l'iJVNÉITÉ Uï:S FACULTES. 01

elle a commencé avec l'esprit de Dieu même. Donc la loi proprement dite, la première et la principale loi, celle qui a vraiment pouvoir de commander et de défendre, est la droite raison de Dieu même (i).

» Nous sommes nés pour la justice. Le droit n'est pas un établissement de l'opinion , mais de la nature. Cette vérité devient évidente, si l'on jette les yeux sur les rapports d'égalité et de liaison qui sont entre les hommes. Rien de si semblable à l'homme que l'homme luimême.... m

Voilà le vrai , voici le faux.

a .... Rien de si égal que nous le sommes, nous autres hommes entre nous tous, et si la dépravation des coutumes et la diversité des opinions ne se jouaient pas de l'imbécillité de nos esprits , et ne tournaient pas en habitudes les premiers plis qu'elles nous ont fait prendre, il n'y aurait point d'homme qui se ressemblât si fort à soi-même, que tous les autres ne lui ressemblassent autant... La raison est commune à tous les hommes, et s'il y a, entre eux, quelque différence pour la science , du moins

(1) Des Lois , liv. n , page 195.

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7i y en a-t-ilpas dans les moyens de V acquérir. Nous apercevons tous, par les sens, les mêmes choses. Il n'y en a point, de quelque nation qu'il soit , qui , quand il aura la nature pour guide , ne puisse parvenir à la vertu (i).

)> Du trouble produit par les passions naissent jles inclinations ou les aversions mauvaises

» Nous sommes toujours coupables de nos maladies spirituelles ; car les passions, qui sont des maladies de l'âme, ne viennent que de notre révolte contre la raison (2), etc., etc.. »

La cent vingt-unième lettre de Sénèque contient une longue discussion , pleine de force et de vérité , sur l'innéité de l'instinct chez les animaux. Je la citerais , si elle ne rentrait entièrement dans l'opinion suivante de Galien, qui est bien autrement complète, puisqu'elle s'applique aussi aux facultés de l'homme. Ce morceau du médecin de Pergame me semble trop remarquable pour que je ne le rapporte pas en entier, malgré sa longueur,

« Tous les membres du corps sont utiles à

(1) Des Lois . liv. 1 , page 4 29.

(2) Tusculmics , liv. îv. page 21:1.

DE I.IiVM H K DIS lui LTÊS 63

lame, puisque le ctJr^sèb est l'organe. Comme les âmes sont de nature différente , de là vient eette variété dans les membres des animaux , dont le corps doit être construit conformémenl aux penchans et aux facultés de lame. Le lion, comme l'animal le plus fier et le plus audacieux , est pourvu de dents et de griffes trèsaigùes. Les cornes et les défenses sont des armes naturelles du taureau et du sanglier ; les cerfs et les lièvres , au contraire , étant des animaux timides , n'ont pas d'armes , mais ils ont un corps léger et propre à fournir une course rapide. La nature a accordé des armes aux animaux dont le caractère est 'la fierté et qui ne respirent que les combats , ainsi qu'elle en a refusé à ceux qui sont timides et craintifs. Quant à l'homme , comme il est sage, et qu'il est le seul d'entre tous les animaux de la terre qui ait quelque chose de divin , la nature , au lieu d'armes et de défenses , lui a donné des mains, instrumens nécessaires et suffîsan s pour toute espèce d'industrie , qui lui sont utiles dans la paix comme dans la guerre. Par cette raison , il serait inutile qu'il eut des sabots de corne aux pieds , des cornes à la tète, des défenses au dehors de la bouche , et des écailles sur le corps. Ses mains le mettent en état de

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suppléer à tout cela. 11 fait des souliers , des piques , des dards , des murs , des maisons , des vêtemens, des filets, etc.. C'est ainsi qu'il établit sa domination , non-seulement sur les animaux terrestres , mais aussi sur tous ceux qui habitent dans les airs et sous les eaux. C'est avec ces organes que l'homme écrit les lois du Gouvernement ; qu'il dresse des autels aux dieux et leur érige des statues; qu'il construit des vaisseaux, des flûtes, des lyres ; qu'il forge des haches, des couteaux, des tenailles , et tant d'autres instrumens pour les arts. C'est par le même moyen qu'il conserve ses réflexions et ses observations , qu'il en retire du fruit en les écrivant , et qu'il peut s'entretenir avec Platon , Aristote et Hippocrate. C'est donc à l'homme que les mains conviennent le mieux , en sa qualité d'animal sage. Car ce n'est pas parce qu'il a des mains qu'il est l'animal le plus sage , comme le disait Anaxagore ; mais c'est parce qu'il est le plus sage des animaux que la nature lui a accordé des mains, comme Aristote le soutient avec justice. L'invention des arts n est due qu'à la raison , et non aux mains qui n'en sont que des organes . Et comme la lyre et les tenailles n'apprennent rien au musicien et au maréchal qui n'eu sont pas

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