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inoins deux artistes, quoiqu'ils ne puissent rien exécuter sans ses inslrumens, de même l'âme, en vertu de son essence, n'est pas moins douée de certaines facultés , quoiqu'elle ne puisse pas les mettre en action sans le jeu des organes du corps auquel elle est unie. Les différentes parties du corps n'ont aucune influence sur l'âme; elles ne lui communiquent point la crainte, ni la valeur, ni la sagesse. Il est aisé de s'en convaincre en voyant les jeunes animaux qui marquent tant d'empressement à exécuter certaines opérations, même avant que leurs membres soient parvenus au terme de leur per fection. J'ai vu , plusieurs fois , un veau qui voulait frapper quelque objet de ses cornes , avant qu'elles fussent poussées; un poulain qui voulait ruer avant que son pied fut revêtu de corne ; un marcassin qui cherchait à faire usage de défenses qu'il n'avait pas encore, et un chien nouveau-né qui essayait de mordre avec des dents qui avaient à peine percé les gencives. Chaque animal sent d'avance et connaît, sans instruction, les facultés de son âme , ainsi que l'emploi auquel ses membres sont destinés. Si cela n'était pas ainsi, pourquoi unjeune marcassin ne ferait-il pas plutôt usage, pour se défendre , des dents dont il est déjà pourvu,
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que des défenses qu'il n'a pas encore ? Et comment peut-on dire que ce sont les membres même qui apprennent aux animaux de quelle manière ils doivent s'en servir, tandis qu'il est manifeste qu'ils en connaissent l'usage avant même que ces membres existent? Que l'on prenne trois œufs, l'un d'aigle , l'autre de canard, le troisième de serpent, et qu'on les fasse éclore artificiellement; on verra que les deux premiers animaux essaieront de voler avant d'être en état de le faire, et que le serpent se repliera en ligne circulaire et fera tous ses efforts pour ramper. Qu'on essaie, si l'on veut , de les élever enfermés jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à leur état de perfection. L'aigle s'élevra dans les airs , le canard volera vers les eaux, et le serpent rampera. Ensuite je pense que , sans leçons et sans maître, l'aigle chassera sa proie , le canard nagera et plongera , et le serpent se glissera dans quelque cavité souterraine. Car il est de la nature des animaux de n'avoir besoin d'aucune instruction. Ceci est assez pour que je pense que c'est plutôt par le jeu de l'instinct que par l'effet de la raison que les animaux conduisent leurs opérations industrieuses. Je conclus donc qu'il ne faut ni instruction , ni expérience aux abeilles , aux
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araignées , aux fourmis, pour construire leurs rayons, leurs toiles, leurs galeries souterraines et leurs magasins (i). »
On ne peut rien de plus philosophique que tout ce que dit ici Gallien sur l'innéité de l'instinct chez les animaux. Ce passage offre , en outre, cela de remarquable , qu'il est une réfutation formelle de la mauvaise opinion d'Anaxagore, renouvelée par Helvétius , sur le rôle psychologique de la main , et qu'il rend parfaitement inutile le morceau si connu de Bonnet sur la fausseté de cette opinion. C'est le cas de répéter avec Leibnitz , inventa nova antiqua , phrase qui n'est encore qu'une copie de celle de l'Ecclésiaste , nii sub sole novum.
Jean Huarte , autre médecin , qui vivait au seizième siècle , publia , en espagnol (2) , un livre dont voici le titre en français : « Anacrise, ou Parfait Jugement et Examen des esprits propres et naiz aux sciences , où , par merveilleux et utiles secrets tirez tant de la
(i) Gallien, De U su parti um , lib. r, cap. n , m, iv.
(2) Examen de ingenios para las sciencias : donde se muestra la diferencia de habilidades que ay en los nombres , y cl qenero de letras que a cada uno responde en particular; compnesto por el doctor Juan Huarte.
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vraie philosophie naturelle que divine , est demonstrée la différence des grâces et habiletez qui se trouvent aux hommes , et à quel genre de lettres est convenable l'esprit de chacun ; de manière que quiconque lira ceci descouvrira la propriété de son esprit et sçaura eslire la science en laquelle il doit profiter le plus. »
La doctrine de Huarte , qui n'était , en définitive , que celle de l'innéité des facultés, fut suivie par Antoine Zara qui , lui-même, a écrit un livre sur l'anatomie des esprits et des sciences ; par Pierre Charron , l'auteur du livre de la Sagesse , et par quelques autres écrivains qui la reçurent presque sans contradiction. Dans son ouvrage, Huarte insiste beaucoup sur la spécialité des aptitudes et croit , avec Platon , qu'on ne peut pas bien faire à la fois deux métiers , principe général dont Bayle reconnaît aussi la vérité (i). Huarte pensait que l'àme n'agit dans l'homme que suivant la disposition des organes qu'elle trouve. Il croyait pouvoir donner les moyens d'engendrer les enfans d'un tempéiament qui les rendît propres
(1) Dictionnaire historique et critique , tome u , page 820. Il, B.
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aux bonnes disciplines. Il voulait enfin qu'on fit des corps savans un jury qui déterminât quel genre d'études ou de carrière il faudrait assigner à chaque enfant , à chaque adolescent.
L'innéité et la diversité des aptitudes, aussi bien intellectuelles qu'instinctives , ayant pour orp-ane le cerveau , telle est donc l'idée du livre de Huarte , comme de celui de Gall , idée qui éclate à toutes les pages , à toutes les lignes ; mais cela ne va pas plus loin. Toutes ces aptitudes diverses ressortissent, suivant Huarte, ou de la mémoire, ou de l'entendement, ou de l'imagination, les seules facultés intellectuelles qu'il reconnaisse , et auxquelles il donne indistinctement pour siège les trois ventricules antérieurs du cerveau , en voyant , dans l'humidité de cet organe , la condition de la mémoire, dans sa sécheresse celle de l'entendement, dans sa chaleur celle de l'imagination. Ce n'est pas tout : le même philosophe qui avait si bien vu , dans l'innéité et l'inégalité des facultés, le fonds de la nature humaine , était assez peu physiologiste pour croire que l'humidité huileuse-aérienne du cerveau conserve mieux les impressions de la mémoire ; que , dans l'acte de limaginalion , cet organe s'illumine comme un
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réverbère ; il avait foi , en outre , aux esprits follets , à la possession du démon , à la prévision de l'avenir par des fous; il pensait qu'un frénétique peut parler la langue latine
sans l'avoir jamais apprise, etc C'était là, au
reste , l'influence du tems, des idées régnantes, et il n'est pas un philosophe, je dis des plus célèbres, qui y ait complètement échappé.
Bacon , qui a donné tant et de si excellens préceptes sur toutes les parties des études humaines , n'a point oublié la morale pratique , qu'il appelle les géorgiques de ïâme , et voici presque textuellement ce qu'il dit sur l'innéité des facultés.
« Dans la culture de l'âme, il y a trois choses à considérer, les dispositions naturelles, les affections et les moyens de guérison : characteres diversi dispositionum, affectus et remédia. Et par les différens caractères des esprits , ou les dispositions, Bacon n'entend pas ces propensions vulgairement admises aux vertus et aux vices, et même aux passions et aux affections , mais des dispositions plus intimes et plus radicales , vxagis intrinsecis et radicalibus , et il s'étonne que les auteurs de morale et de politique n'aient point puisé à cette source de vérité,
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Ce n'est pas sans raison , dit-il, que, dans les traditions de l'astrologie, on note cette différence des esprits , cette diversité des dispositions des hommes , quoiqu'on l'attribue , à tort, aux influences des astres. La nature, en effet , a créé les uns pour les sciences contemplatives , les autres pour les affaires civiles, d'autres pour la guerre, d'autres pour l'intrigue, l'amour, les arts, ou pour tout autre genre de vie. De même , parmi les poètes , il y en a d'héroïques, de satyriques, de comiques, de tragiques , qui , du reste , choquent souvent la nature et la vérité. Sur cette diversité originelle des aptitudes, dit Bacon, le langage usuel est souvent plus exact que celui des livres. Les historiens éclairés peuvent offrir une ample moisson à cet égard ; mais les historiens de toute une vie, et non point les panégyristes. Des portraits pleins de vérité en ce genre , sont : dans Tite-Live , ceux de Scipion l'Africain et du grand Caton; dans Tacite, ceux de Tibère , de Claude et de Néron ; dans Hérodien , celui de Septime-Sévère ; dans Philippe de Commines , celui de Louis XI ; dans Guichardin, celui de Ferdinand d'Espagne , de l'Empereur Maximilien , ceux des Papes Léon et Clément. Et voici ce que Bacon veut que
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les moralistes fassent de ces matériaux, pour en composer un traité exact et complet des caractères. Ils ne s'en serviront point pour tracer des portraits achevés comme le font les poètes , les historiens , les panégyristes ; mais ils devront les réduire à de simples traits bien arrêtés, dont il faudra déterminer le nombre et la nature, quot et quales sint, et qui , mêlés et combinés , puissent donner tous les caractères possibles. 11 faudra montrer comment ces images sont unies et subordonnées entre elles , connexœ et subordinatœ , et c'est par cette sorte de dissection ingénieuse et soignée , artijiciosa et accurata dissectio , des esprits et des caractères, que se trouveront divulgués les secrets des dispositions individuelles des hommes, et que, sur cette connaissance, on basera enfin, avec plus de justesse, les préceptes de la guérison de l'âme (i). »
Je ne sache pas que ce morceau de Bacon ait été beaucoup remarqué , et pourtant , je ne crains pas de le dire, ce n'est pas un des moins remarquables qu'il ait écrits. Ce passage, si concis et si vrai , dit tout ce qu'il y a faire en
(i) Bacon, De Dignitate et Auqmentis Scientinvum , lib. vu, cap. m.