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CÔTÉ ACTIF ET MORAL DE LA PENSÉE , OU FACULTÉ» AFFECTIVES ET MORALES

Dans l'examen des systèmes de psychologie , considérés relativement au côté actif et moral de l'intelligence, on peut établir deux époques qui se lient, sans doute , l'une à l'autre , mais qui, vues à une certaine distance de leur point de jonction, sont cependant assez distinctes. Dans la première, le côté affectif et agissant de la pensée est à-peu-près complètement omis par la psychologie. Dans la seconde, au contraire, il est représenté de pair, et dans de justes proportions , avec l'entendement proprement dit. C'est sur cette dernière que j'insisterai.

Plus on remonte vers l'origine de la psychologie , plus on voit l'homme , le philosophe même, s'isolant dans la nature, considérer surtout , en lui-même , les attributs , les facultés

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qui le distinguent éminemment des autres animaux. C'était comme une production de titres à la supériorité qu'il s'est toujours arrogée sur toutes les autres créatures et comme une prise de possession de son empire. Il a fallu bien des siècles et un perfectionnement qui , en augmentant sa puissance, lui ôtàt toute crainte de la perdre , pour qu'il consentît peu-à-peu à redescendre quelques degrés de l'échelle qui le rapproche des êtres les plus voisins de lui. Or, ce qui distingue éminemment l'homme des animaux , ce sont ses facultés intellectuelles proprement dites, et ce sont celles-là qui forment le fonds et assez souvent même la totalité de presque tous les systèmes de psychologie , soit anciens , soit récens , jusqu'à nos jours , c'est-à-dire jusqu'à Reid et à Gall.

On voit cependant en général , et souvent même dès la plus haute antiquité philosophique, poindre, au milieu de ces doctrines trop intellectuelles, le rçerme des rectifications modernes sur l'introduction , dans la psychologie , des faits et des pouvoirs affectifs et moraux. Ainsi Aristote , qui ne voyait dans l'esprit qu'une sorte de cire molle préparée pour les impressions externes et toutes leurs transforma-

lions (1), dans la verdi tpï'iifie habitude modératrice entre des passions contraires (2), dans le bonheur lui-même que le calme dune vie surtout contemplative (5) ; Aristote, appuyé sur ses vastes connaissances en histoire naturelle , et sur ses études de grande et de petite morale, admettait pourtant, outre lame raisonnable, une antre àme irraisonnable et passionnée , où se développent les vertus et les vices (4). Il plaçait aussi , parfois , le bonheur dans l'activité de la vertu (5) ; et , dans son système des facultés, il donnait une place importante, dune part à l'appétit (6) , qu'on peut regarder comme le représentant des facultés instinctives ou des principes d'action des modernes; d'autre part, à la faculté nutritive (7) , dans laquelle on

(1) De Anima , lib. n , cap. xi. — De Memoriâ et Jieminiscentiâ , cap. i.

(2) Ethic. Mac/n., cap. iv , v , vi , vu , etc. t3u livre 1. — Ethieor. ad Euclem., lib. v , cap. I.

(3) Ethic. Nicomach. , lib. x , cap. vu.

(4) Ethieor. Magn. , lib. i, cap. v. — Ethieor. ad Eudem., lib. v , cap. 11 et m.

(5) Ethieor. Nicomach. , lib.i, cap. v et vi. -*~ Lib. x, cap. vi.

(G) De Anima, lib. ni, cap. vin. et x. (7) De Anima, lib. n , ca^. ut , iv.

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pourrait voir quelque rapport avec les instincts viscéraux de Cabanis.

Depuis Aristote , vous retrouverez presque toujours , dans les systèmes psychologiques , quelque faculté qui est là comme pour mémoire de la partie affective et morale de l'intelligence. Ce seront , par exemple , les deux premiers degrés de l'âme de Saint-Augustin (i), les âmes ou facultés concupiscible et irascible de toute la philosophie des premiers siècles de l'église et de celle du moyen-âge (2) ; l'appétit , la volonté, l'âme sensible ou matérielle de Bacon (3); l'âme inférieure ou passionnée des Cartésiens (4); l'inquiétude, le désir qui, suivant Locke , nous portent seuls à l'action (5) ; enfin le désir , la volonté de presque tous les systèmes de psychologie.

(1) De Animœ quantitate .

(2) Saint- Augustin , De Spiritu et Anima. — De Aninui et ejus origine. — Saint-Jean de Damas. Capita Philosophica. — De V irtutibus et Vitiis. — Saint-Thomas d'Aquin, Somme Theologique.

(3) De Dignitate et augmentis Scientiarum , lib. iv , cap. m.

(4) De Mente humanà , edente Louis De Laforge.

(5) Essai philosophique , liv. il, chap. xxi.

Il faut reconnaître, en outre, que ceux des psychologistesqui ont aussi écrit sur la morale, sur les affections, les passions, sur l'éducation, la législation, le gouvernement, ont donné plus d'un démenti à leurs idées en psychologie pure , et à leur théorie tout intellectuelle de la liberté et de la volonté. C'est que, pour tous ces points de philosophie pratique , il faut voir l'homme absolument tel qu'il est , ou au moins ne pas en faire une pure intelligence , exclusivement composée d'attention , de mémoire , de raisonnement ; il faut, de toute nécessité , s'adresser aux appétits , aux affections , aux passions , pour les diriger, les combattre, ou les réprimer; et c'est ce que n'ont pu manquer de faire les psychologistes qui ont aussi traité de morale appliquée.

Mais, il n'en reste pas moins vrai que, dans les systèmes proprement dits de psychologie , l'appétit, l'affection , la volonté n'avaient point obtenu la place qu'ils réclament ; que souvent même ils y étaient omis , et que , par conséquent , il n'y avait rien de complet et d'harmonique dans ces systèmes : l'intellect v envahissait tout. C'est ainsi que nous trouvons successivement , dans les divisions de la Psychologie, la sensibilité , l'entendement, la raison

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de Platon ; la sensation , la mémoire , l'imagination, l'entendement passif et l'entendement actif d'Aristote; la sensibilité, l'imagination , le jugement , la raison, l'esprit de Saint-Augustin , de Saint-Jean Damascène , d'Averrhoës , etc L'appétit, la volonté, la sensibilité, la mémoire, l'imagination, la raison , l'intellect de Bacon ; la perception , la mémoire, l'imagination, la raison , la volonté de Descartes; la sensation, l'imagination, la mémoire , le raisonnement de Hobbes ; la perception , la rétention , la distinction , le jugement, la raison de Locke; la sensation, la perception, l'attention, la mémoire , l'imagination , la réflexion de Ch. Bonnet; la sensation, la perception, l'attention, l'imagination , la mémoire , la réflexion , la comparaison , le jugement, le raisonnement de Condillac; la sensation, le jugement, la mémoire de M. de Tracy ; l'attention, la comparaison, le jugement de M. Laromifmière ; et une foule d'autrès divisions , soit anciennes , soit modernes , qui rentrent toutes dans le petit nombre de celles que je viens de citer.

Dans tous ces systèmes , dont quelques-uns sont tous récens , et sont venus après des travaux bien autrement complets dont je parlerai

tout à l'heure , ou voit qu'il n'a été tenu compte que de la partie purement intellectuelle de la pensée , et que tout le reste , appétits , penchans, affections, passions, toute la partie affective , en un mot , quelquefois , il est vrai, représentée par la volonté, a toujours été plus ou moins entièrement omise. Aussi , le moindre défaut de ces systèmes , c'est d'être incomplets , de ne représenter qu'une moitié des choses ; et leurs conséquences pratiques , si elles ne leur sont pas contradictoires, sont nulles de toute nécessité.

s il

La compréhension de la psychologie n'est devenue complète, tous les élémens n'en ont été embrassés que lorsque les psychologistes se sont avisés que les affections et les passions, les vertus et les vices, dont traitent les ouvrages de morale , sont des faits de premier ordre qui demandent , pour leur explication et leur ralliement , des pouvoirs ou des facultés également primitives ; lorsqu'en un mot les livres de facultés de l'entendement humain ont contenu , à la fois, et en regard les uns des autres , les

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faits moraux et les faits intellectuels , les facultés morales ou principes d'action , et les facultés intellectuelles ou principes de pensée pure ou indifférente à l'action. Cette période décisive pour la vérité de la psychologie , après avoir été préparée par Huarte , Bacon , Shaftesbury , me paraît n'avoir réellement commencé qu'avec Hutcheson. À partir de là, elle n'avait plus besoin que de développemens , de rectifications, d'additions, et c'est là la tâche que se sont imposée Reid et D. Stewart. Gall n'est venu qu'ensuite, et je dirai, quand il en seratems, ce qu'il a fait de plus qu'eux.

Hutcheson , dans son ouvrage sur la philosophie morale (i) , après avoir glissé rapidement , comme sur une chose faite , sur les facultés de l'entendement , qu'il rapporte à deux chefs généraux plutôt qu'à deux facultés distinctes, la sensation et la réflexion, se hâte

(1) A System of Moral philosophy , 2 vol. in-4". London , 1755.

d'arriver à la volonté, qu'il s'agissait d'élever au niveau de l'entendement et de diviser en toutes ses branches ou facultés distinctes. Aussi , pour Hulcheson, n'est-ce plus cette volonté abstraite , synthétique et toute libre des écoles; mais c'est le côté actif, le côté affectif , passionné , industrieux , artiste et moral de l'intelligence, l'essence, en un mot, et le fonds de la nature humaine.

Cette partie fondamentale et active de la pensée comprend , d'une part , des pouvoirs ou des sens en quelque sorte intellectuels , que Hutcheson appelle aussi les mouvemens calmes de la volonté , tels que le besoin d'activité, les sens de l'imitation , de la curiosité , de la beauté, de l'harmonie, du dessin, enfin le goût pour la grandeur et la nouveauté dont il avait déjà traité dans ses recherches sur les idées de la beauté et de la vertu ; elle comprend , d'autre part et surtout , des facultés affectives ou morales , que Hutcheson nomme des mouvemens, des sens passionnés , ou pins brièvement des passions , des affections, lesquelles sont , ou intéressées , ou malveillantes , ou bienfaisantes.

Les affections intéressées sont : la faim , la soif, le plaisir sexuel, la convoitise, l'amour

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des richesses, celui de la puissance , celui de la réputation. Les affections malveillantes sont : l'envie , l'indignation , la colère , qui peuvent , dans certains cas , tenir aussi des affections bienfaisantes. Ces dernières sont: l'amour conjugal et paternel, la bienfaisance, la pitié, la sociabilité , le penchant à la vénération , d'où la religion naturelle, et enfin le sens moral , déjà établi par Shaftesbury , qui comprend les sentimens secondaires de l'approbation , de la décence , de la dignité, le sentiment surtout de la bienveillance universelle , et qui est appelé à gouverner les autres facultés.

J'ai dit que l'apparition de l'ouvrage de Hutcheson, ou de tout autre qui aurait eu avant lui les mêmes idées , marque, pour ainsi dire , une ère nouvelle en psychologie , ère préparée du reste par l'assentiment plus ou moins explicite de la plupart des philosophes , et spécialement par les travaux de Shaftesbury son prédécesseur , et l'analyse que je viens de faire du système du professeur de Glascow ne doit laisser aucun doute à cet égard.

On voit d'abord que Hutcheson transporte dans la psychologie , comme sens ou facultés fondamentales , d'une part , des aptitudes calmes , intellectuelles , mais actives , mais ar-

cotk actif Ki MoiJVL ui<: la fkjnsf.k. 135

listes , les sens de limitation , de la beauté , du dessin , de la musique , e'est-à-dire , en définitive , les talens , le. goût du langage ordinaire; d'autre part, les impulsions appélitives, instinctives, les affections , les passions, les vertus, les vices , depuis le besoin d'activité et la faim jusqu'au sens moral ou sens de la justice et de la bienveillance universelle. C'est là , bien évidemment , la promulgation d'un principe nouveau en psychologie, l'activité, l'impulsion, soit intellectuelle , soit surtout appétitive et morale , donnée comme caractère essentiel de la faculté. Et ce sont bien des facultés que ces sens de Hutcheson , des facultés dont il proclame à toute page , à toute ligne, l'innéité , la cécité, le désintéressement de tout autre motif d'action que leur activité même ; à tel point qu'il ne veut pas même que le sens moral agisse par suite du plaisir seul qu'il aurait à agir ; ce qui est une exagération par trop forte, qui prouve seulement toute la bonté d'âme de Hutcheson. On remarquera enfin que son système est beauconp plus qu'une ébauche d'un système des facultés impulsives , puisqu'il comprend tout ce que doit comprendre une pareille systématisation, c'est à-dire, des aptitudes industrielles ou intellec-

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l uelles , des appétits , des affections , des passions , des vertus , des vices ; et , bien qu'il ne soit , à cet égard , ni complet , ni harmonique , ni absolument analytique , il n'offre pas un très-grand nombre d'omissions, et Hutcheson lui-même ne lui croyait pas un plus grand caractère de perfection. Je ne veux, du reste, entrer dans aucune discussion à ce sujet , parce que ce serait anticiper sur ce que je dirai des systèmes de Reid et de D. Stewart, qui n'ont véritablement fait que développer , rectifier Hutctieson , et quelquefois pourtant y ajouter, et que, plus tard, j'aurai en outre à faire remarquer les points de ressemblance ou d'identité qu'offre , avec la phrénologie , cette première ébauche d'un véritable système de psychologie susceptible d'applications.

Hume , qui était presque contemporain de Hutcheson et qui, de plus, appartenait au même pays , sinon à la même école de philosophie , a pourtant moins fait que lui pour l'harmonie et la vérité du système de la psychologie Tel , du reste, n'était point son but, qui était plutôt de détruire que d'édifier; et, dans ce qu'il a écrit sur l'entendement , sur les passions , sur les principes de la morale , il ne faut pas

chercher de système sur les facultés de L'âme <le la part d'un homme pour lequel la puissance , la faculté , l'âme n'étaient que des mots, et qui s'attachait plutôt à montrer le néant de tous les systèmes , qu'à en fonder aucun.

Pour ce qui est de l'entendement , Hume ne pouvait certainement pas nier que nous ne fussions doués d'attention , de mémoire , d'imagination , de jugement. Mais ce qu'il s'attachait à montrer, c'était ce que sont, ou plutôt ce que ne sont pas ces facultés , et surtout leurs actes , leurs produits , c'est-à-dire les idées et leurs rapports de toute sorte ; la croyance, l'habitude, la causalité, la succession , la nécessité. Et , bien qu'il rendit, pour ainsi dire , impossible l'établissement d'un système de psychologie , en niant que nous ayons l'idée de puissance , c'est-à-dire de faculté , et en soutenant qu'il ne faut pas remonter jusquelà , il est pourtant bien positif qu'il a admis non-seulement en principe , mais même dans leurs applications, les vues de Hutcheson sur les facultés affectives , ainsi qu'il résulte des nombreux passages que j'ai eu occasion de citer de lui sur l'innéité des facultés. Seulement,

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dans ses idées d'utilité et de nécessité appliquées à la morale , il a souvent mis l'intérêt là où Hutcheson avait vu la bienveillance; et, s'il fait de la bienfaisance et des vertus qui y sont relatives des sentimens naturels et désintéressés , il regarde , comme je l'ai fait voir, la justice , le sens du devoir de Hutcheson comme un sentiment factice que la société a développé , et dont l'utilité publique est la véritable règle. Aussi me semble-t-il que ce n'est pas sans se contredire que Hume , après avoir admis des appétits naturels , tels que ceux de la faim et de la soif, des affections intéressées , telles que l'amour de la réputation , du pouvoir ; des alfections malfaisantes , telles que la colère , la vengeance , la haine ; après avoir dit que le véritable caractère des vertus sociales et de la bienveillance qui les comprend toutes est l'utilité pour le prochain , admet néanmoins des affections naturelles , bienfaisantes , telles que la bienveillance et la générosité , des sentimens innés , tels que l'amour, l'amitié , la compassion , la reconnaissance , qui sont tout-à-fait désintéressés et ont été rapportés à tort à l'amour de soi et à l'hypocrisie. Ici , il me semble , l'instinct naturel

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de Hume remportait sur ses opinions acquises, et l'entraînait à des contradictions qui ne peuvent que faire honneur à son caractère.

En ) 7^2 , douze ans après la mort de Hutcheson , Reimarus , professeur de philosophie à Hambourg , publia, sur Y instinct des animaux , des observations (1) qui furent accueillies avec une faveur méritée , et dans lesquelles la doctrine de l'innéité et de la détermination des facultés , surtout dans ce qui a rapport aux bêtes , était démontrée d'une manière victorieuse , soit par les faits , soit par le raisonnement. Les instincts , disait Reimarus, ne consistent pas en une adresse acquise au moyen de l'expérience , de la raison , et même du moindre degré de raison ; mais ces adresses innées des animaux sont les produits de leurs forces naturelles déterminées (2). C'est une perception confuse et intérieure , et la représentation d'une tendance aveugle de leur nature , qui portent les animaux à exécuter cer-

(1) Reimarus, Observations physiques et morales sut r instinct des animait* , sur leur industrie et leurs mœurs } traduction française, 2 vol. in-12, 1770.

(2) Préface p. xii.

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taines actions , sans se proposer aucun but , et sans connaître le rapport des moyens qui les y conduisent (i).

Le professeur de Hambourg distinguait , dans les animaux , trois espèces d'instincts : i° les instincts mécaniques qui comprennent l'ensemble des fonctions sans sentiment ; 2° les instincts représentatif* qui ne sont autre chose que la perception ou l'intellect proprement dit des animaux , agissant toujours au présent même pour la représentation du passé, et pour V attente des événcmens semblables ; 3° enfin , les instincts spontanés ou volontaires, ou instincts proprement dits, que Reimarus divisait en instincts de passions communs aux bêtes et à l'homme, et en instincts industrieux qui comprennent tous les dinerens genres d'industrie des animaux , et dont il faisait dix classes , suivant le genre de besoins qu'ils sont destinés à satisfaire , les croyant exclusivement propres aux animaux, et ne leur comparant, chez l'homme, que certaines dispositions instinctives des nouveau-nés. Après avoir ainsi donné à l'homme , comme aux brutes , des instincts ou facultés mécaniques, des facultés affectives

ou des passions , et quelques instincts proprement dits , Reimarus reconnaissait enfin en lui des facultés intellectuelles distinctes et é^aleinent innées , correspondant aux instincts représentatifs des animaux , et qui étaient, par exemple , 1 imagination et la raison.

Cet aperçu d'un système de psychologie est bien loin, comme on le voit, d'équivaloir, pour la compréhension , à celui du professeur de Glascow. Reimarus , il est vrai , dans son ouvrage, ne traite qu'accidentellement et par comparaison , des facultés affectives et intellectuelles de l'homme , mais il n'en est pas moins évident qu'il n'a pas, à cet égard , des idées aussi arrêtées , et surtout aussi vraies (jiie sur la psychologie des animaux. Il pense que les facultés intellectuelles de l'homme sont loin d'être aussi déterminées que celles de ces derniers, et, au lieu d'admettre en lui des aptitudes intellectuelles , des talens innés et correspondant aux instincts industrieux des animaux , il voit , dans la raison humaine , un seul organe industrieux , universel qui , stimulé par les besoins , donne naissance, à volonté, à toutes les sciences et à tous les arts (i).

(1) Tome il, p. 186.

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En vain avoue-t-il qu'on rencontre souvent , dans certaines personnes , plus de capacité , de disposition , d'inclination pour un certain art , une certaine science , pour la musique , la mécanique , la peinture , les langues , la géométrie (i). Ces faits ne l'éclairent point; car il ajoute presque immédiatement que h les forces de notre âme ne sont pas , pour cela , plus exactement déterminées à nous faire accomplir avec habileté les opérations d'aucun art. » « Quant aux vices , ce sont , dit-il , les illusions , les charmes trompeurs des sens qui leur donnent naissance » ; et en fait de vertus, je trouve qu'il n'admet, d'une manière un peu explicite , comme sentimens naturels , que la justice , la bienfaisance et le désir de la perfection , qui se lie à celui d'une autre vie. Reimarus , comme je le disais , reste donc bien loin de Hutcheson et même de Hume , pour la manière d'envisager les facultés morales et intellectuelles de l'homme ; et cela tient sans doute à ce qu'il avait étudié ce dernier d'une façon moins pratique et plus philosophique qu'il n'avait fait des animaux.

(1) Tome n , p. 189.

COTK \C.TIF ET MOHAL I)K LÀ VENSKE. 1 \'.\

J'arrive ainsi , par degrés , à un système tfc psychologie qui l'emporte de beaucoup sur ceux qui l'ont précédé , et sur la plupart même de ceux cpii l'ont suivi ; i° parce qu'il n'a négligé aucun des ordres de faits qui composent le domaine de la psychologie; i° parce qu'il les a groupés sous les titres de facultés dont il s'est attaché à démontrer l'innéité et l'activité spéciale; 5° parce que ces facultés ne sont pas seulement des notions trop abstraites et trop générales d'un certain nombre d'ordres ou de faits de l'intelligence , mais qu'elles représentent, au contraire , des séries de ces faits que l'auteur de ce système croit réellement spécifiques , ce qu'en effet on ne peut nier d'un grand nombre d'entr'elles ; 4° enfin , parce que les facultés actives et morales de ce système ont été aussi longuement étudiées , aussi soigneusement divisées que les facultés purement intellectuelles , et que non-seulement elles y sont placées sur la même ligne , mais qu'elles y sont mises dans un rang plus élevé, et que leur antériorité de développement et d'entrée en exercice y est signalée aussi d'une manière formelle : car Dieu, dit l'auteur, a voulu que nous

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fussions des êtres actifs, et non point de pures intelligences (i). Le système de psychologie dont je veux parler, et à l'examen duquel je vais me livrer, est celui de Reid , l'auteur de la philosophie du sens commun, et que l'on considère ordinairement comme le chef de l'école Écossaise , quoique ce titre appartienne plus légitimement, ce me semble, à Hutcheson.

D'abord, pour ce qui est de la notion de puissance et par conséquent de faculté, Reid soutient, contre Hume, que nous l'avons, que nous ne pouvons pas ne pas l'avoir; et, à cet égard, il partage à peu près les idées de Locke , si ce n'est que dans cette notion, il fait entrer de la mémoire et du raisonnement, tandis que Locke n'y voyait que de la réflexion. La puissance ou la faculté, pour Reid, a donc une existence bien réelle, quoi qu'il soit impossible de la détacher du sujet dans lequel elle existe, et dont elle est une qualité.

Les facultés mentales de l'homme , suivant Reid, sont ou purement intellectuelles , ou actives. Les premières sont du ressort de l'entendement ; les secondes, qui forment surtout

(1) Th Reid, OEuvres complètes, publiées par M. Joutfroy, 1829, t. vi, p. 315.

l'essence de l'homme , et qui ne le distinguent , pas moins des animaux que ses facultés intellectuelles, sont du ressort de la volonté, ou plutôt sont comprises sous ce titre général.

Les facultés intellectuelles pures sont : les facultés des sens , dont le titre générique est la perception; la conscience de nos actes ou de nos états intellectuels ; la mémoire, la conception ou appréhension y qu'il eût été mieux peutêtre de nommer, comme tout le monde , imagination ; ce sont Y abstraction , le jugement et le raisonnement, et enfin le goût, dont les trois objets sont la nouveauté , la grandeur et la beauté.

Si cette division des facultés intellectuelles proprement dites , sur laquelle je n'insiste pas davantage maintenant parce qu'il me faudra y revenir plus tard , si cette division pêche , ce n'est pas par défaut , et Reid lui-même a bien senti, non-seulement que la plupart des facultés intellectuelles , quelle que soit du reste la nécessité de leur distinction , se supposent les unes les autres, mais encore que plusieurs d'entr 'elles , le jugement et le raisonnement par exemple, rentrent l'une dans l'autre, et ne sont, pour ainsi dire , que des degrés de la même faculté ; ce qui signifie que les faits qu'elles

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représentent non-seulement sont du même genre, mais sont de la même espèce.

La partie la plus remarquable sans contredit du système de Reid , et en même tems la plus neuve, malgré les travaux antérieurs de Shaftesbury , de Hume et surtout de Ilutcheson , c'est celle qui traite des facultés actives de l'homme ou de ses principes d'action, et de la volonté qui est comme leur résultante. « C'est par l'étude de ces principes d'action, dit Reid , que nous pouvons découvrir le but de la vie et le rôle qui nous est assigné sur le théâtre du monde. Nulle autre partie de notre constitution n'est plus digne de notre contemplation, et ne parle plus haut de la sagesse et de la providence du créateur. Nulle autre ne nous révèle plus clairement ses intentions, et ne nous enseigne mieux ce qu'il a voulu que nous fissions de la puissance qu'il nous a concédée (i). »

Il y a, suivant Reid, trois classes de principes d'action, ou de facultés actives ; les principes mécaniques, les principes animaux, et les principes rationnels d'action. Les deux pre-

(1) Tom<* vi, p. 4.

mières classes nous sont communes avec les animaux. La dernière classe nous appartient en propre.

I. Les Principes mécaniques d'action se divisent en deux genres, les instincts et les habitudes.

« Par Instinct, dit Reid, j'entends une impulsion naturelle et aveugle qui nous porte à certaines actions , sans que nous ayons de but devant les yeux , sans délibération , et trèssouvent sans aucune idée de ce que nous faisons (i). »

Les Instincts auxquels Reid rapporte l'acte ou la faculté respiratoire , la succion du mamelon , la déglutition , la joie que témoigne l'enfant nouveau-né à l'aspect d'une figure riante, sa crainte d'une physionomie sévère, les moyens d'attaque et de défense des animaux , la construction de leurs nids et leurs différentes autres espèces d'industrie; ces instincts , dis-je, Reid lesdivise en trois classes : i ° Y alimentation, d'où ressortissent les mouvemens musculaires des membres qui y sont relatifs ; i° la respiration, qui comprend certains mouvemens de la

(!) Tome vi, p. 9.

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face ; 5° les mouvemens de la station et de la progression , ceux surtout au moyen desquels nous rétablissons brusquement Y équilibre, lors; qu'il est sur le point de se rompre , et ceux par lesquels nous fermons vivement les paupières, quand les yeux sont menacés. Il y a encore deux dispositions naturelle* que Reid regarde comme mécaniques , ou au moins comme instinctives, Y imitation et la croyance, et il est presque porté à voir dans les animaux quelque chose d'approchant de cette dernière.

L' Habitude diffère de l'instinct non dans sa nature , mais dans son origine , l'instinct étant naturel et l'habitude acquise. Mais tous les deux agissent indépendamment de notre volonté, de notre intention , de notre pensée, et peuvent, à cause de cela, être appelés principes mécaniques. L'habitude donne non-seulement de la facilité , mais de l'inclination , du penchant à agir , et c'est ainsi qu'elle devient un principe d'action. Le langage articulé , Y art oratoire , etc., sont des fruits bien merveilleux de l'habitude (i).

IL Les Principes animaux (faction sont ou

(1) Tome vi, p. 28.

des appétits, ou des désirs, ou des affections . Leur nom indique qu'Us nous sont communs, pour la plupart , avec les animaux , et qu'ils forment, pour ainsi dire, le fonds de notre nature animale.

Les Appétits sont des principes d'action qui agissent sur notre volonté , mais qui ne supposent aucun exercice soit du jugement , soit de la raison. Nous partageons la plupart d'entr'eux avec les animaux. Chaque appétit est accompagné d'une sensation désagréable qui lui est propre , qui est plus ou moins vive suivant 1 intensité du désir que l'objet nous inspire, et qui ne vient qu'après cette sensation. Les appétits ne sont pas constans, mais périodiques ; ils sont appaisés , pour un certain tems , par leurs objets , et renaissent après des intervalles déterminés. Considérés en eux-mêmes , ils ne sont ni des principes de sociabilité, ni des principes d'égoïsme. Les plus remarquables des appétits, dans l'homme ainsi que dans la plupart des animaux , sont la faim , la soif et l'appétit du sexe. À ces principes d'action peuvent se rapporter , dans l'homme, un principe d'activité ou de mouvement , qui est surtout remarquable dans les enfans; enfin , des appétits fac-

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tices , tels que les appétits pour le tabac , l'opium et les liqueurs enivrantes.

Les Désirs ne sont pas, comme les appétits, accompagnés d'une sensation désagréable ; ils sont , au contraire , excités par une sensation agréable , particulière à chacun d'eux. Ils ne sont pas non plus périodiques , mais constans. Ce sont : le désir du pouvoir , le désir de l'estime , le désir de la connaissance. Les animaux les partagent, jusqu'à un certain point, avec nous. Ces trois principes d'action ont un buta eux, indépendant de toute vue accessoire d'utilité. Renfermés dans de justes limites , ils sont amis de la vraie vertu et la rendent plus facile. S'ils ne font pas , à eux seuls , l'état social , ils l'impliquent. Il y a des désirs factices, résultat de cet état luimême, par exemple, le désir de l'argent.

Les Affections , placées dans l'échelle psychologique plus haut que les désirs , comme ceux-ci plus haut que les appétits , les affections sont bienveillantes ou malveillantes.

Les Affections bienveillantes ne rentrent pas plus dans l'égoïsme que la faim et la soif, et

sont tout aussi indispensables à la conservation de l'espèce humaine. Elles n'ont pour objet que le bien de la personne envers laquelle elles s'exercent ; ce sont : i" \ affection des parens pour les enfans , celle des en fans pour leurs parens , et autres affections de Ja~ mille. Les animaux, leurs femelles surtout, ont , à un haut degré , l'amour de leurs petits , et l'instinct maternel dans l'espèce humaine est surtout le type de ces affections de famille , auxquels les gouvernemens civils doivent leur origine ; 2° la reconnaissance envers les bienfaiteurs , que les animaux partagent , mais de fort loin , avec l'homme ; 3° la pitié envers les malheureux; /f Y estime pour la sagesse et la bonté. Le respect, la vénération, la dévotion sont autant de nuances de cette affection , dont l'objet le plus élevé est la puissance et la bonté infinie qui n'appartiennent qu'au tout puissant. Cette affection parait exister, jusqu'à un certain point, dans quelques animaux ; 5°. Yarnitié ; 6° Y amour , qui est un des élémens les plus importans de la constitution humaine; 7° Yesprit public, aiîèction tellement naturelle que , s'il existait un homme qui lui fût tout-à-fait étranger , cet homme sérail un

152 DEUXIÈME SECTION. ARTICLE le>.

monstre , tout aussi extraordinaire que les enfans qui naissent avec deux têtes (i).

Reid termine cette énumération des affections bienveillantes par ce passage remarquable qui peint le caractère de son esprit, et que je cite, surtout parce qu'il exprime ce qu'il faut penser du degré de vérité de toutes les divisions psychologiques. « Si l'on jugeait qu'il manque quelque chose à cette énumération et que la nature nous a donné des affections bienveillantes qui ne rentrent dans aucune de celles que j'ai nommées, je serais loin de repousser cette critique. Je suis persuadé que de semblables énumérations sont presque toujours incomplètes. Si l'on croyait , au contraire , que toutes les affections que j'ai nommées , ou seulement quelques-unes , dérivent ou de l'éducation , ou de l'habitude , ou d'associations d'idées fondées sur l'amour de soi , et qu'en conséquence elles ne sont pas des élemens primitifs de notre constitution , je dirais que c'est un point sur lequel se sont élevées de subtiles disputes dans les tems anciens et modernes , et qu'un peu de

(1) Tome vi , p. 71.

COTE àGTIF ET MORAL DE !.\ PENSEE. 153

réflexion sur ce qui se passe en nous-mêmes me paraît plus propre à éclaircir, que toutes les observations que nous pourrions faire sur autrui (i) ».

« Les Affections malveillantes , dit Reid, ne nous ont été données par Dieu que pour de bonnes fins , et elles ne produisent que de bons effets quand elles sont bien réglées et bien dirigées , mais , comme leur excès est trèscommun, et qu'il est la source et le ressort secret de toute malveillance , on peut, je crois, les appeler malveillantes. Si l'on pensait pourtant quelles méritent un nom moins sévère, c'est une opinion que je serais loin de contester (2) » .

Ces affections sont : i° U émulation d'où naît Y envie , et qui a une tendance manifeste au perfectionnement de l'espèce , on en découvre des traces chez les animaux ; i° le ressentiment ou la colère , qui a pour but la défense de soi-même et la vengeance. Dans le premier cas, le ressentiment est subit et animal ;

(1) Tome vi, p. 73.

(2) Tome vi , p. 78.

154 DEUXIÈME SECTION. ARTICLE l'r.

Dans le second il est réfléchi , et alors l'idée de justice y entre ordinairement.

A la suite des affections , Reid traite de la passion, de la disposition , de F opinion.

La Passion , pour lui, n'est point ce qu'elle est pour les moralistes ou les idéologistes ordinaires , une sorte d'accident dans notre économie morale , et il n'en a point fait non plus un principe ou un ordre de principes d'action. La passion, suivant Pteid, n'est que l'exagération , la violence , un mode , un degré d'action , en un mot , des désirs et des affections , et (( les appétits eux-mêmes peuvent s'entlam mer jusqu'à la passion , jusqu'à la rage , quoiqu'on ne le dise pas communément (1). » Le désir et l'aversion , l'espérance et la crainte, la joie et la tristesse ne sont donc pour le psychologiste écossais que six modes communs d'action des appétits , et surtout des désirs et des affections , et ces six modes d'action peuvent être calmes aussi bien que passionnés. D'où il est facile de conclure que la passion ne nous pousse pas toujours au mal , mais qu'au contraire elle nous porte très-souvent au bien ,

(i) Tome vi, Essai m , pari, n, ch. m.

COTÉ ACTIF ET MORAL DE LA PEINSKli. 155

ou aux actes que la raison approuve , et qu'en somme les passions humaines ont fait à la société plus de bien que de mal, par la part considérable qu'on peut leur attribuer dans les découvertes , et les progrès des sciences et des arts (i).

La Disposition momentanée où l'on se trouve peut être considérée sinon comme un principe primitif, au moins comme une cause accessoire d'action. Elle repose sur l'affinité de nature des affections soit bienveillantes , soit malveillantes , tellement que l'action de l'une peut entraîner l'action de l'autre, sans que des motifs extérieurs fassent entrer cette dernière en exercice. C'est ainsi qu'on agit différemment suivant qu'on est de bonne ou de mauvaise humeur y suivant qu'on a confiance en ses propres forces , ou qu'on est dans une disposition contraire.

\J Opinion aussi peut influer sur les déterminations , c'est-à-dire l'opinion qui tient à des idées préconçues qui sont devenues une sorte d'habitude intellectuelle , analogue à l'habitude instinctive des principes mécaniques d'action.

(t) Tome vr , ek. vi , p. 103.

156 DEUXIÈME SECTION. ARTICLE Ier.

III. Les Principes rationnels (Faction sont propres à l'homme et requièrent non-seulement l'intention et la volonté , mais encore le jugement et la raison. Ces principes sont 17/?térét bien entendu , et le sens du devoir.

Le principe de X Intérêt bien entendu, qui représente la prudence des moralistes , ne nous donne pas, dit Reid, l'idée du bien ou du mal, mais il nous donne celle de sagesse et de folie. Il n'est pas le sens du devoir , mais il est en harmonie complète avec lui. Ce principe ne suffirait pas aux hommes pour leur faire apprécier leur véritable intérêt. Il leur faut quelque chose de plus instinctif qui est le sens du devoir , sans lequel la vertu n'irait pas jusqu'au sublime, jusqu'à l'abnégation de soimême (i).

Le sens du devoir est une faculté primitive qu'on appellera, si l'on veut, sens moral , faculté morale , conscience , et qui représente l'honneur, la justice, l'équité, la droiture, l'honnêteté , la probité , la vertu des moralistes.

Les premiers principes de la morale sont les

(4) T. vi. Essai m, paît, m, ch. iv.

suggestions immédiates de cette faculté, et nous avons les mêmes motifs de nous fier à ses décisions qu'à celles de nos sens et de toutes nos autres facultés naturelles (i). Comme toutes nos autres facultés, elle se développe par degrés , et sa vigueur naturelle peut être considérablement augmentée par une culture convenable (2). C'est une faculté particulière à l'homme , et on n'en aperçoit aucune trace dans les animaux.

Toutes les facultés soit, intellectuelles , soit actives , admises par Reid , et dont je viens de faire le tableau, ont été déterminées et classées par lui à leur summum de développement. Mais, pour bien apprécier leur nature et leurs rapports de tout genre , il n'a pas manqué de les étudier à leur apparition et pendant tout le cours de leur accroissement Toutes les facultés humaines, dit-il, ont leur enfance et leur maturité (5) , et c'est là une vérité qu'il ne cesse de reproduire et de démontrer. Il compare le développement successif des facultés de l'homme non-seulement à ce même développe-

(1) T. vi, p. 160.

(2) T. vi, p. 169.

(3) T. vi, p. 169.

158 DEUXIÈME SECTIOÏV. ARTICLE Ier.

ment dans la série des âges, et dans celle des espèces animales , mais encore au développement successif des diverses parties d'un végétal ( i ). Les facultés que nous partageons avec les brutes paraissent, dit-il, plutôt que la raison . Nous sommes des animaux sans raison et pourtant volontaires long-tems avant de mériter le nom d'animaux raisonnables ; la raison et la vertu , ces prérogatives de l'homme, ne se montrent en lui que fort tard (2). Mais, quand tout le développement intellectuel de l'homme est terminé, l'influence des circonstances extérieures, l'éducation , l'instruction , l'exemple , la pratique , le genre de société ne sauraient faire naître en nous de nouvelles facultés ; nous n'en aurons jamais d'autres que celles que Dieu nous a données (5).

Mais ce n'était pas tout d'avoir marqué le développement successif des diverses facultés actives de l'homme , et les rapports primitifs que ce développement établit entr 'elles , il fallait encore établir les rapports d'action instantanée des facultés actives avec les facultés intellec-

(1) T. vi, p. 469.

(2) T. vi, p. 51.

(3) T. vT,p. 170.

Uielles, en un mot, donner un commencement de vie au système, et voici comment Reid s'exprime à cet égard. « Les facultés de l'entendement et de la volonté se distinguent facilement dans l'esprit ; mais il arrive très-rarement , si même jamais il arrive, qu'elles soient divisées dans l'action. Dans presque toutes les opérations de l'esprit qui ont un nom dans la langue, et peut-être même dans toutes, les deux ordres de facultés interviennent , et nous sommes à la fois intelligens et actifs (1). » Aussi, pour Reid, l'attention, la délibération, le dessein sont -ils des opérations, des modes d'action de la volonté, c'est-à-dire des facultés actives. Tout ce qui nous remue, dit-il , les passions , les affections , les désirs , attire l'attention , et souvent plus qu'on ne voudrait (2). Cette manière de considérer l'attention me parait être , en psychologie, un point de vue nouveau et important. C'est l'entendement considéré , jusqu'à un certain point , comme un mode d'action de la volonté.

Reid a fait des applications de sa doctrine à la plupart des questions de philosophie prati-

4 60 DEUXIÈME SECTION. ARTICLE Ier.

que , et spécialement à celle de la liberté, et, à cet égard, il est resté, ce me semble, trop philosophe et n'a pas été assez physiologiste. Il a vu les hommes, ce qu'il faudrait qu'ils fussent, ce qu'il faut leur crier de devenir, ce que peutêtre ils deviendront, ils est consolant au moins de le penser avec Reid , Herder et d'autres esprits de cette trempe , mais non pas ce qu'ils sont maintenant. Du reste , sa doctrine ellemême donne les moyens de rectifier ce qu'il peut y avoir, à cet égard , d inexact , ou de trop absolu dans ses idées, et il me paraît qu'il a douté quelquefois que celte liberté fût aussi grande qu'il le prétend. « Jusqu'à quel point, dit-il, les animaux sont-ils libres, et jusqu'à quel point le sommes-nous nous-mêmes avant l'âge de raison? » Je remarque qu'il y a là un cercle vicieux manifeste ; car c'est précisément le degré de liberté des actions qui est la mesure de la raison : substituez donc , dans cette phrase, au mot déraison, celui de liberté, et la pétition de principe deviendra flagrante. Et quand vous voudriez laisser le mot de raison , je demanderais à Reid à quel âge vient la raison; si elle vient à la même époque chez tous les hommes ; s'il n'en est pas beaucoup chez lesquels elle n'arrive jamais, où chez lesquels ,

au moins , on a peine à la reconnaître sous le masque d'appétit et de passion qu'elle garde toute sa vie ? Du reste , Reid lui-même a si bien senti la difliculté , qu'après avoir dit encore : Quelle est la nature, ou le degré de cette liberté? il ajoute immédiatement : « que ce sont là des questions qu'il se sent incapable de résoudre (i). »

Avant de revenir sur le système de Reid , pour en examiner la compréhension , le degré d'originalité, de vérité , la valeur, en un mot, relativement aux travaux du même genre qui ont précédé , et dans l'attente de ce qui suivra , je vais faire une analyse rapide du système de psychologie de D. Stewart, le successeur de Reid, système qui, envisagé du point de vue de cet ouvrage , n'est vraiment que la copie de celui du chef de l'école écossaise (2).

Comme Reid , D. Stewart divise les facultés mentales en deux classes , les facultés intellectuelles proprement dites , et les facultés actives ou morales.

(1) Tome vi, Essai iv , chap» 1, p. 486.

(2) Dugald Stewart, Esquisses de Philosophie morale , quatrième édition, traduite par Th. Jouffroy , 1826.

162 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE 1er..

Les premières sont : i° La conscience qu'a l'esprit de ses actes ; i° la perception externe el ses diverses espèces ; 5° l'attention ; 4° la conception; 5° l'abstraction ; 6° l'association des idées ; j° la mémoire ; 8° 1 imagination ; 90 le jugement et le raisonnement.

Il y a, en outre, des facultés développées par l'état social, telles que le goût, le génie poétique , musical , mathématique , et toutes les différentes habitudes ou aptitudes intellectuelles , et enfin des facultés auxiliaires , la faculté du langage et celle de l'imitation.

D. Stewart, comme Iieid, sent bien que plusieursde ces facultés rentrent l'une dans l'autre, ou se supposent l'une l'autre. Ainsi la conception, suivant lui , tient à la mémoire et à l'imagination , et cette dernière n'est pas simple ; elle comprend un peu de conception , d'abstraction , de jugement , de raisonnement et de goût. Ainsi, le jugement et le raisonnement eux-mêmes se confondent entre eux , et même avec l'intuition , qui est une espèce de jugement instinctif ou plutôt instantané.

Je ferai observer , en outre , que D. Stewart place , parmi les facultés intellectuelles . l'attention , dont Reid avait fait un mode d'action des facultés actives ; ensuite , qu'outre la

conception , il reconnaît comme faculté , l'imagination , confondue par Reid avec la première ; qu'il place parmi les facultés intellectuelles auxiliaires , l'imitation que ce dernier considérait comme un instinct; enfin, qu'il reconnaît une faculté que Reid n'avait pas admise , au moins comme telle , l'association des idées, dont avaient déjà trailé Locke, Hutcheson, Hume, Hartley, et sur laquelle il me faudra revenir plus tard.

Pour ce qui est du second ordre des facultés, les facultés actives, je remarque, avant tout, que D. Stewart ne les fait point commencer aux principes mécaniques d'action de Reid, les instincts , les habitudes. Il ne descend que jusqu'aux appétits ; mais à partir de là, tout, dans son ouvrage , est pris de Reid , à quelques différences près , qu'il est à peine nécessaire de signaler.

Les appétits sont ceux de la faim, de la soif et du sexe. Ils sont corporels , périodiques , accompagnés d'une sensation désagréable , communs à l'homme et aux bètes. Les appétits factices sont aussi ceux que reconnaît . Reid.

Les àéiirs ne viennent point du corps , et

164 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE Ier.

sont constans ; ce sont : i° le désir de connaissance on principe de curiosité ; i° le désir de société , le désir d'estime ; 5° le désir du pouvoir ou principe d'ambition ; 4° le désir de supériorité ou principe d'émulation. Au désir du pouvoir se rattachent le sentiment de notre supériorité intellectuelle , le désir de la propriété, l'avarice, l'amour de la liberté, l'orgueil de la vertu. 11 y a aussi des désirs artificiels.

Les affections bienveillantes sont l'amour paternel et filial , et les autres affections de parenté; l'amitié , l'amour, le patriotisme, la philanthropie, la reconnaissance , la pitié. Les affections malveillantes sont la haine, la jalousie, l'envie, la vengeance, la misanthropie, ayant probablement leur tige dans un seul sentiment inné, le ressentiment qui , comme dansReid, est instinctif ou délibéré.

Enfin , Y amour de soi représente l'intérêt bien entendu de Reid , et la faculté morale son sens du devoir, avec les mêmes raisons , les mêmes développemens , les mêmes corollaires pratiques; et tout y est tellement bien le même , que D. Stewart dit, à propos des affections bienveillantes : « Nous ne prétendons pas

COTE WT1F Kl MORAL DE LA PENSEE. 165

que les affections bienveillantes que nous venons de nommer soient toutes des principes primitifs, ou des faits irréductibles de notre constitution. Il est très-probable, au contraire, que plusieurs de ces affections rentrent dans un même principe , qui se modifie diversement suivant les circonstances dans lesquelles il agit. Quoi qu'il en soit, et malgré l'importance qu'on a quelquefois attacbée à ce problême, ce n'est là qu'une question d'arrangement ( 1 ) ; » passage qui n'est que l'abréviation de l'opinion de Reid que j'ai citée.

Je reviens, ainsi que je l'ai promis, sur le système de ce dernier , pour en peser la valeur et pour examiner ce qu'il a fait des travaux antérieurs semblables , c'est-à-dire de ceux de Hutcbeson , et ce que des travaux postérieurs auraient pu faire des siens.

J'ai déjà dit que la doctrine de Hutcheson offrait, non pas seulement l'esprit et le germe de celle de Reid, mais encore toutes les bases des ses divisions , une partie de leurs développemens , de leurs déductions pratiques , et même le plus grand nombre des sens internes ou des

(t) Ouvrage cilé , p. 705

166 DEUXIEME SECTION. ARTICLE Ier.

facultés admises par ce philosophe. J'ai ajouté que Hutchesou avait insisté, autant et plus que lui , sur l'innéité de ces facultés , et sur leur caractère de désintéressement ou d'indifférence pour tout ce qui n'est pas leur objet, ou plutôt leur exercice spécial. J'entre dans quelques détails à cet égard.

Les sentimens calmes de Hutcheson , ses sens de la beauté , de l'harmonie , du dessin , de la grandeur et de la nouveauté , représentent , dans la partie intellectuelle du système de Reid, la faculté du goût et son triple objet, et cette oreille musicale interne dont il parle dans un passage que je rapporterai ailleurs (1).

Le principe d'activité du professeur de Glascow , ses sens de la faim de la soif, du plaisir sexuel ; ses principes d'imitation et d'habitude correspondent , de la manière la plus exacte , aux principes ou facultés de même nom de Reid. Le principe de curiosité de Hutcheson , son sens de la convoitise, son amour de la richesse , de la puissance , de l'approbation , de la réputation, répondent de même aux désirs

(1) Th. Reid, Recherches sur V Entend, humain, <Vapr.s les Principes du sens commun, traduct. française 2 vol. in-12, Paris, 1768, l. i,p. 120.

CÔTÉ \CTIK ET MOKVI, D£ LA PENSEE. 167

naturels de l;i connaissance , du pouvoir , Me l'estime <le Reid, et à son désir factice de l'amenl.

Les afléctions bienfaisantes de Hutclieson , rainour conjugal et paternel , la reconnaissance , la pitié , la vénération , la sociabilité et la bienveillance universelle sont reproduites, presque mot pour mot, dans le système de Ileid, par les affections bienveillantes de l'amour, des liens de famille , de la reconnaissance , de la pitié , de l'estime pour la sagesse ou de la vénération , et enfin de l'esprit public.

Lrs passions intéressées ou malveillantes de Hutcheson, la colère, l'envie, l'indignation, représentent très-exactement aussi la colère , l'émulation , le ressentiment de Reid.

Enfin, le sens moral de Hutcheson, sur lequel ce philosophe s'est tant et si vertueusement arrêté, comprend tout à la fois l'intérêt bien entendu et le sens du devoir de Reid, que le professeur de Glascow ne séparait pas l'un de l'autre, à l'exemple des moralistes anciens , de Platon ,

Cicéron , Sénèque , etc

Reid n'avait donc ici véritablement à faire «lue ce qu'il a fait. Partir de plus bas que Hutcheson, el reconnaître des principes mécaniques d'action , sous les titres généraux d'ins-

168 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE Ier.

tincts et d'habitudes ; puis , pour le reste de la partie active de son système, mieux grouper et rapprocher les sens internes déjà étudiés par Hutcheson , en fondre quelques-uns ensemble, en dédoubler d'autres, tracer les caractères généraux des appétits, des désirs, des affections, des principes rationnels d'action, et, pour ce qui est de ces derniers, distinguer le sens de l'intérêt bien entendu de celui du devoir ; donner enfin à tout cela plus de développement , d'harmonie , de clarté : et c'est là ce qu'il a fait et bien fait. Il s'agit de savoir s'il l'a fait avec vérité , et s'il ne restait plus rien à faire après lui.

D'abord , pour ce qui est du champ d'obser-^ vation sur lequel Reid a basé son système et les facultés qui le composent, il est aussi étendu qu'il est possible et nécessaire qu'il le soit , puisqu'il va du sentiment le plus obscur des actes mécaniques de l'instinct et de l'habitude, jusqu'aux actes tout-à-fait moraux ou intellectuels du sens du devoir et du raisonnement. Ensuite , ce champ d'observation , Reid l'a évidemment retourné dans la série des espèces animales et dans celle des âges de l'homme, c'est-à-dire dans ses deux parties les plus importantes ; et c'est là un fait qui éclate dans

COTÉ ACTIF ET MORAL !>*: LA PENSKi:. 169

tout son ouvrage, ainsi que je l'ai monlré plus haut.

Il est de même ineontestable que , pour ee qui est de ses facultés actives , le système de Reid est encore complet et dans ses divisions et dans ses subdivisions, et qu'il offre cette ascension croissante qu'on observe dans la nature , pour le développement successif et de plus en plus moral et rationnel des facultés , soit dans la série des âges de l'homme , soit dans celle des espèces animales. En effet, dans ses trois divisions principales et ascendantes , principes mécaniques , principes animaux, principes rationnels d'action, il reconnaît successivement et aussi de bas en haut , des instincts , des habitudes , des appétits , des désirs soit primitifs , soit artificiels , développés, accessoires , des affections bienveillantes et malveillantes, également primitives ou secondaires , ayant pour modes ou pour degrés d'action le désir et la passion , l'attention et la délibération ; enfin , tout-à-fait dans le haut , l'intérêt bien entendu ou la prudence , la sagesse, et le sens du devoir ou la conscience, qui tient à la fois de la bienveillance et de la justice, mais davantage de cette dernière. En vérité, il me semble impossible de rien

170 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE 1er.

ajouter à ce cadre , à ses divisions , et même d'en changer les rapports. Pour ce qui est des détails et de la distinction des facultés qui le remplissent , Reid ne croit pas sans doute qu'on puisse, à la manière de l'école sensualiste , faire provenir arbitrairement ces facultés de l'éducation , de l'habitude ou de l'association des idées fondée sur l'amour de soi , et qu'en conséquence elles ne soient pas des élémens primitifs de notre constitution ; mais il ne prétend pas non plus que son énumération des facultés soit irréprochable : il croit , au contraire , que le caractère de semblables énumérations est d'être toujours incomplètes (i), et D. Stewart ajoute à son idée , en disant que plusieurs de ces facultés sont peut-être réductibles , et pourraient être ramenées à un même principe , diversement modifiable suivant les circonstances; ce qui est peu important, dit-il, et n'est qu'une affaire d'arrangement (2). Cette manière de voir des deux psychologistes écossais sur la distinction absolue des facultés est assurément fondée et sage , et si leur classification n'était pas, dans ses détails, aussi par-

(1) Reicl , l. vi , p. 73.

(2) Ouvrage citd, p. 70.

COTE ACTIF ET MORAL DE l,\ PENSEE. 171

faite qu'elle pourrait l'être , c'est qu'indépendamment des difficultés du sujet , ils n'auraient pas cru la chose assez importante pour exiger une plus grande rigueur de distinction. Cependant si l'on a égard , d'une part au caractère d'innéité qu'ils ont imprimé à leurs facultés primitives , d'autre part à celui de désintéressement pour tout ce qui n'est pas leur objet spécial, qui, à défaut du caractère d'innéité , s'applique à toutes les facultés secondaires , factices , développées , appétits , désirs et affections ; si l'on fait entrer en ligne de compte toutes ces facultés accessoires, on verra quelesystèmedes facultés actives de ReidetdeD. Stewart, contient à peu près toutes celles qui sont nécessaires pour l'explication des dispositions , îles caractères , des passions, des déterminations de l'homme, de ses talens, de ses vertus et de ses vices, et pourétablir une théorie réellement pratique de la liberté et de la moralité des actions. Toutefois , ce système , malgré sa grande et harmonique compréhension , offre , surtout dans le bas de son échelle , quelques lacunes que la rigueur scientifique , sinon la nécessité, de l'application , engageraient à combler. Ainsi le courage ; jotthudo , «t-cTp/a, des Latins et des Grecs, n'y esl point présenté comme une faculté

172 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE Ier.

primordiale et irréductible , et le ressentiment ne l'expliquerait pas assez , pas plus qu'il ne rendrait compte de la destruction , du meurtre, qui me paraissent résulter d'un penchant primordial et irréductible s'il en fut. J'en dirai autant du penchant à la ruse , de l'amour de la propriété , de l'aptitude nécessaire à la construction , qui ne sont pas suffisamment expliqués dans le système de Reid. Plus haut, ce système ne me semble pas non plus avoir assez tenu compte de la vanité , de l'orgueil , de la prudence , et peut-être aussi de la fermeté , comme facultés primitives de notre organisa tion morale , et surtout il n'a point assez vu, dans les aptitudes intellectuelles relatives aux beaux-arts , aux lettres , aux sciences , des dispositions naturelles qui ne sont pas toutes primitives , sans doute , mais qui demandaient à être ramenées à un certain nombre de facultés plus ou moins irréductibles , au lieu d'être rejetées dans les facultés intellectuelles et inaclives, sous les titres de la perception , de la conception , du goût (i). Enfin il ne fallait pas dire

(1) Les rectifications dont je viens de signaler on la convenance , ou la nécessité dans les systèmes de la Psychologie écossaise . je n'ai pas besoin de dire à

avec 1). Stewart, « que les recherches qui oui pour objet d'analyser les différentes espèces d'habileté intellectuelle qu'on peut déployer dans les sciences et dans les arts , sont de nature à diminuer cette aveugle admiration pour l'originalité du génie, qui est un des plus grands obstacles au perfectionnement des arts et au progrès de la connaissance (i). » De la part d'un philosophe sensualiste ce ne serait qu'une erreur; de la part de Stewart, c'est une contradiction. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire le passage suivant , qui est aussi de lui.

k Comme que nous expliquions le phénomène , soit que nous voulions l'attribuer à l'organisation primitive , ou à l'influence de quelques causes morales qui agissent dès la plus tendre enfance , c'est un fait certain et tout-à-fait incontestable qu'il y a , entre les en fans , des différences d'esprit et de caractère

quelle doctrine moderne j'en ai emprunté les bases: car cette doctrine, je ne tarderai pas à l'examiner longuement, suivant le but de cet ouvrage, et l'étude que j'en ferai alors nécessitera, de ma part , des rapprochemens nombreux , puis un parallèle général entre elle el les travaux antérieurs du même genre, et notamment ceux de Hutcheson et de Reid.

(1) Esquisses de Philosophie morale , p. 45.

174 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE I*r.

très-importantes, qui se font apercevoir , en général , avant l'époque où commence leur éducation intellectuelle. Il y a aussi un caractère héréditaire qui se manifeste d'une manière frappante dans certaines familles , soit par suite de quelque rapport dans la constitution physique de ceux qui la composent , soit par l'effet de l'imitation, soit par l'influence d'une situation commune. On voit quelquefois , pendant une suite de générations , des hommes , issus d'une même souche, avoir un génie marqué pour les sciences abstraites , et manquer d'imagination , de goût , de vivacité. Dans une autre famille, on se transmet, comme par héritage, l'esprit, l'imagination , la gaîté, mais aussi une sorte d'incapacité pour ce qui demande des recherches profondes, pour ce qui exige une attention patiente et soutenue. Le système d'éducation convenable en chaque cas particulier doit, sans contredit , avoir quelques rapport à ces circonstances, et tendre à fortifier les facultés, soit intellectuelles, soit actives, qui peuvent être naturellement défectueuses (i). »

(1) Dug. Stewart , Elnnens de la Philosophie de VEsprit humain, Irad. par Prévost de Genève, 1808, t. i, p. 41.

Depuis Reid, et avant D, Stewart, plusieurs psychologisles, appartenant à la même nation et à la même école , ont partagé le sentiment de Hutcheson et de Reid sur la nécessité de placer parmi les facultés primordiales et actives de l'homme les instincts et les qualités morales depuis l'instinct de succion du mamelon chez le nouveau-né jusqu'au sens du devoir dans l'homme adulte , et sur les bases que cette doctrine leur paraissait pouvoir offrir soit à la morale , soit à la religion. Ces philosophes sont, entre autres , J. Beattie , Th. Oswald, Ad. Ferguson. Mais , comme bien loin d'avoir rien ajouté aux idées de Reid en tant que système de psychologie, ils ne les ont pas même reproduites dans leurs détails , leur but étant plutôt d'application que de théorie , je n'ai guères qu'à joindre leurs noms à ceux des chefs de l'école écossaise.

Le but de Beattie (i) était surtout de faire servir la doctrine du sens commun à l'établissement des vérités morales et même des vérités religieuses, celui de Th. Oswald (2)

(1) J. Beattie, Essai on The nature and immulability of Truih , London, 1774.

(2) Th. Oswald , //ppeal to common sensé in behalj ' of religion. London , 1768-1772.

176 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE Ial '.

était presque exclusivement d'employer le même moyen , pour mettre ces dernières hors du champ de la discussion et du raisonnement ; aussi ces deux auteurs se sont-ils livrés à des applications philosophiques des idées de Reid : plutôt qu'à une reproduction systématique de ses théories. L'examen de ces applications n'entre point dans le cercle de cet ouvrage, non plus que l'opposition fort vive qu'elles rencontrèrent de la part de Priestley (i).

Quant à Ferguson , c'est tout à la fois à l'établissement des vérités morales et religieuses et à la discussion des institutions civiles et politiques qu'il a appliqué la doctrine psychologique de l'école écossaise (2). Il admet bien que les hommes ont , en commun avec les animaux , certains pouvoirs tellement instinctifs qu'ils s'exercent sans connaissance de leur fin , comme cela a lieu dans les actes de la respira-

(1) J. Priestley , An examination o/Dr Reid's inquiry into the human mind on the prïnciples of conunon sensé ; Dr Beattie's Essay on The nature and Immutability of Truth ; and Dr Oswald's Appcal to common sensé in hehalf of religion. — London , 1775.

(2) Adam Ferguson , Prïnciples of moral and pùliti cal science , 2 vol. in-i" , 1792.

tion , de la succion du mamelon, dans l'effroi causé par la vue dun précipice (i). Mais , en général , dit cet auteur, le caractère des inclinations de Thomme , ou de ses dispositions actives, n'est pas une propension aveugle à l'emploi des moyens , mais une sorte de pressentiment instinctif de la fin , qui le conduit à découvrir , par l'observation et l'expérience , les moyens les plus efficaces d'y arriver (2). Ferguson voit ainsi la raison s'associer presque sur-le-champ à l'instinct, pour l'éclairer et lui donner les moyens de varier les résultats de son action (3).

Il admet, avecReid, que les affections agissent en vertu de leur nature intime , et|indépendamment de tout motif d'intérêt puisé dans le monde extérieur; et cela, même dans le cas des affections dites intéressées, telles que l'orgueil , la vanité , l'émulation (4). Quant aux affections bienveillantes , la première et la plus instinctive de toutes est la sociabilité , qui

(1) Ouvrage cité , tome 1 , section x, part. 1 , chap. 2 , p. 120, 121.

(2) Ibid., p. 122.

(3) Ibid., p. 123.

(4) Ibid. , p. 125.

entraîne la perfectibilité ; viennent ensuite l'amour conjugal, l'affection des païens pour leurs enfans et les autres affections de famille , la pitié, qui s'étend quelquefois jusqu'aux animaux, l'amour de la cité, de la patrie, l'estime pour le mérite l'amour de la justice , le respect , la vénération (i). La bienveillance générale ou la bonté résume , pour ainsi dire , toutes ces affections. Elle en est la source. Elle est la véritable loi de la moralité , et comprend ainsi , jusqu'à un certain point , la prudence , la force , la tempérance des anciens moralistes (2) : « Car il est bien évident , dit Ferguson, que, pour tenir une bonne conduite dans toutes les occasions , une disposition bienveillante n'est pas moins nécessaire qu'un bon jugement (5). » Aussi le bien, la vertu, le bonheur sont-ils, à proprement parler, trois faces de la même notion , comme le mal , le vice , la misère sont trois faces de la notion opposée (4) ; et l'utile se confondant ainsi avec le

(1) Ouvrage cité, t. 1, p. 108, 109, 110, 125.

(2) Ibid., p. 111.

(3) Ibid., p. 109.

(4) Ibid. , p. 157, 158, 161.

juste dans les idées de Ferguson, il a dû, prenant la bienveillance pour la vertu et la liberté morale, accorder à cette dernière une fortgrande latitude , conformément , du reste , aux doctrines de l'école écossaise. Le pouvoir de choisir est, dit-il, un fait dont l'esprit a la conscience. Il est donc appuyé sur le plus haut degré d'évidence dont un fait soit susceptible ; chercher à l'étayer par des argumens serait inutile ; et prétendre le renverser par des raisonnemens serait absurde (i). On peut, en traitant de la volonté de l'homme , disputer sur les noms de liberté et de nécessité ; mais quant aux faits eux-mêmes, ils sont assez évidens pour qu'on puisse, en toute sûreté, élever sur cette base l'édifice de la science morale , autant que cela est de quelque utilité pour le genre humain (2). »

A peu près contemporain des derniers psychologistes écossais, de Ferguson, de D. Stewart, mais n'appartenant ni au même pays , ni à la même école , Hemsterhuis , dans son dialogue de Simon (5) , a revêtu des formes tout-à-la-

(1) Ouvrage cité, t. 1 , p. 152.

(2) Ibid., p. 155.

(3) Hemsterhuis , Œuvres philosophiques , 2 vol.

180 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE 1er.

fois mythologiques et platoniques qui lui sont habituelles , un exposé des facultés de l'âme , beaucoup'trop général, sans doute, mais dont les bases, rvraies et assez étendues pour soutenir tout le système de|Hutcheson, sont ! présentées dans l'ordre d'apparition et d'importance que la nature^a effectivement assigné à nos manifestations" affectives, morales et intellectuelles. Les facultés qui forment, suivant Hemsterhuis , [l'essence de l'âme, sont: i° la velléité , sorte de ressort vague, force de pouvoir , vouloir et agirai ), qui n'est ni organe, ni moyen, mais tient à l'essence de l'âme elle-même, et se manifeste par des volontés particulières , dont elle puise les motifs , soit dans l'imagination , soit dans la sensibilité morale , soit dans toutes les deux ensemble (2) ; i" l'imagination , ré-

in-8° , Paris, 4809, nouvelle édition. — Simon, ou des Facultés de VAme,t. H. — Hemsterhuis est revenu sur le même sujet dans la Lettre sur l'Homme et sur ses Rapports , qui fait partie du tome i. Jl y insiste davantage sur les applications de sa doctrine aux rapports des hommes entre eux , et sur leur Organe moral auquel sont bien véritablement affectées, suivant lui, certaines fibres encéphaliques, t. 1 , p. 195.

(1) Ouvrage cité, p. 266.

(2) Ibid., p. 273.

ceptaclé de toutes les actions, de toutes les sensations, perceptions, ou idées qui doivent y entrer du dehors et s'y imprimer , et. qui lie l'homme au monde extérieur] par le moyen des organes des sens (i); 3° l'intellect , qui a premièrement l'intuition vague de toutes les idées quelconques que l'imagination contient , et ensuite la faculté de composer , comparer et décomposer ces idées, et qui, dans cette dernière qualité , s'appelle raison (2}; 4° l'organe moral , l'amour universel, la source de toute justice et de toute bienveillance , qui donne la sensation de tout ce qui tient, au moral. Cet organe a deux parties distinctes. Par l'une , l'àme est totalement passive ; elle est affectée d'amour, de haine , d'envie , du désir de la vengeance , de pitié , de colère. Par l'autre , elle juge , elle modifie , elle modère , elle incite , ou elle calme ces sensations, et travaille sur elles à peu près comme l'intellect travaille sur les idées que l'imagi nation lui présente ; et de même que l'intellect, d'ailleurs soumis à la velléité , pour ce qui regarde la direction vers tel ou tel sujet , juge si

(1) Ouvrage cite p. 266.

(2; Jbid., p. 274.

182 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE 1er.

la velléité déterminée, ou les volontés sont contraires au possible ; de même l'organe moral , dans sa qualité déjuge , d'ailleurs soumis à la velléité pour ce qui regarde son activité , juge si la velléité déterminée , ou les volontés sont conformes ou contraires au juste. De même enfin que le contradictoire répugne à l'intellect, de même l'injuste répugne à l'organe moral en tant que juge , c'est-à-dire, en tant qu'on l'appelle communément conscience (i). J'ai dit que ce cadre, quoique trop vague et trop général , embrassait néanmoins à peu près toute la psychologie , et qu'on pouvait y faire entrer naturellement toutes nos facultés réellement distinctes, toutes celles, par exemple, que Hutcheson a admises dans son système. En effet, la velléité et la partie purement sensible et passionnée de V organe moral auraient traita ce qu'il y a de plus inférieur et tout-à-la- fois de plus actif et de plus nécessaire dans notre nature affective , c'est-à-dire au besoin d'activité et aux afîections égoïstes et malveillantes ; tandis que la partie juge de V organe moral comprendrait les affections bienveillantes, et spécialement le sens moral de l'école écossaise,

(1) Ouvrage cité , p. 275.

Quant à [imagination fie Hemsterhuis, ce n'est pas, bien entendu , l'imagination des écoles, mais l)icn toute la partie de notre intelligence qui a traita la sensation, à la perception, à la mémoire , en un mot , à la partie plutôt perceptive que jugeante e* raisonnante de notre pensée. Cette dernière, ou la faculté de juger et de raisonner , est représentée par V intellect et la raison du philosophe batave.

Ces quatre facultés, dit-il, vouloir, voir, aimer , raisonner sont des choses (ïwie nature entièrement différente y des facultés à part (r). Leur théorie sert à mieux connaître les hommes, à perfectionner l'éducation (2), à nous rectifier nous-mêmes ; et c'est de leur mélange que dérivent nos vices et nos défauts (3) , comme c'est de leur harmonie, de la prédominance plus ou moins grande de l'une ou de plusieurs d'entr elles , que résulte notre degré de liberté morale. Hemsterhuis croit cette liberté très restreinte; il n'en voit que fort peu dans les défauts et les vices (4) , et suivant lui , pour qu'elle se produise, pour qu'il y ait véritablc-

(1) Ouvrage cité, p. 273.

(2) Ibid., p. 282.

(3) Ibid. , p. 273.

(4) Tbid. p. 277.

184 DEUXIÈME SECTION. — ARTICLE Ier.

ment vertu ou crime , il faut que la partie j uge de l'organe moral , et surtout l'intellect soient fort développés ( i ) ; mais quand la velléité et la partie sensible et passionnée de l'organe moral le sont seuls beaucoup , nous sommes , ditil, fort peu libres. Les actions qu'on range ordinairement dans les classes des vertus ou des vices , comme générosité , prodigalité , avarice , modestie , vanité , bassesse , continence , luxure, douceur , cruauté , ne sont proprement que les effets de la constitution corporelle de certains hommes , lesquels ne sont , à proprement parler , ni vertueux , ni vicieux , et ne méritent ni louanges, ni punitions. Pour les punitions, la loi les leur inflige , pour prévenir les crimes qui nuisent à la société et qui pourraient résulter, dans l'avenir, de leurs actions , qu'on appelle fort improprement vicieuses (2). Mais ce n'est pas sur les crimes ou sur les belles actions que Minos et Rhadamante jugent dans les enfers; c'est sur le degré de cette harmonie qui mesure la pureté de la conscience et la vigueur de la vertu (3).

(1) Ouvrage cité, p. 278, 279, 281.

(2) Ibid., p. 277.

(3) Jbid., p. 288.

r.OTÎ: [NTBLLECTLEL DE LA PENSEE; 1 8.r>

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