ARTICLE II
COTÉ INTELLECTUEL DE LA PENSÉE , OU FACULTÉS INTELLECTUELLES PROPREMENT DITES.
Dans l'examen que je viens de faire de la compréhension de la psychologie dans les systèmes modernes les plus avancés et les plus complets , je n'ai guère fait qu'énumérer les facultés intellectuelles pures qu'ils reconnaissent , et je me suis uniquement appliqué à. faire ressortir la partie de ces doctrines qui a trait aux facultés affectives et morales , en un mot, aux facultés actives. J'en ai usé ainsi, d'abord parce que cette partie est réellement la partie importante et neuve , non seulement de ces systèmes , mais même de la psychologie en général , celle qu'il s'agit de mettre en relief autant qu'elle le mérite ; ensuite, parce que l'autre partie , leur partie intellectuelle, quoique plus développée, plus harmonique , plus parfaite qu'elle ne l'est dans les systèmes
antérieurs, et surtout dans ceux de l'antiquité, offre pourtant, au fond, et les mêmes bases, et les mêmes divisions, et les mêmes facultés, et n'a subi , quant au but de cet ouvrage , le réel , ou plutôt l'approximatif de la faculté, que des modifications moins importantes qu'elles ne le paraissent au premier coup d'œil. C'est là, je crois, ce qui résultera de l'examen général que je vais faire des facultés de l'entendement proprement dit. Et ici , comme on le sent bien , je ne veux pas reproduire et discuter dans leurs détails toutes les divisions , toutes les classifications qui en ont été faites. De pareilles discussions me semblent maintenant sans objet. Il est bon , mais il suffit qu'elles aient eu lieu. Elles ont présenté la question sous toutes ses faces , elles ont signalé et , en quelque sorte, enregistré tous les faits particuliers dont elle se compose. Il suffira de voir ce qui en est resté de généralement admis el de généralement distinct quant au fond.
Et d'abord , si l'on s'arrêtait aux mots , on trouverait qu'il n'y a pas, en psychologie, un seul fait un peu complexe , et même la vue de l'esprit la plus générale , qui n'ait reçu le nom de faculté, et l'on se verrait ainsi, de prime-
abord, engagé dans un labyrinthe en apparence inextricable. Ainsi la sensibilité, ce mot étant pris dans son acception la plus vaste , a été considérée comme une faculté , et même comme la seule et unique faculté. C'est à cela que revient , si je puis ainsi parler , la synthèse excentrique des différentes sortes de sensualisme d'Aristote, de Hobbes, de Condillac, d'Helvetius , de M. de Tracy , etc. . , et , dans un sens opposé , la synthèse en quelque sorte concentrique des divers idéalismes de Mallebranche, de Berkeley et des ultra-disciples de Kant , Fichte , Schelling , etc — Plus généralement , cependant , l'on a , considérant dans l'homme intellectuel son extérieur et son intérieur, admis , en lui , deux facultés abstraites et générales , la sensibilité et la raison , comme l'ont véritablement fait, par un double emploi vicieux du mot faculté , tous les systèmes de psychologie, depuis Platon lui-même , jusqu'à Locke et à toute son école. Ou bien distinguant, avec plus d'exactitude, le côté actif de la pensée de son côté purement intellectuel , et séparant encore de ce dernier la sensibilité externe , on a admis trois facultés générales de l'intelligence : la sensibilité , l'entendement et la volonté , ainsi que cela est plus ou moins
explicitement énoncé aussi clans tous les ouvrages de psychologie, et notamment dans ceux de Platon , d'Aristote , de Saint- Augustin , de Bacon , Hobbes , Descartes , Mallebranche , Locke, Leibnitz, Condillac , Kant, etc.
Mais jusques là, on n'avait fait véritablement que jouer sur les mots, et les auteurs qui avaient admis de telles facultés avaient tout simplement donné ce nom à des vues abstraites et synthétiques de l'esprit dans la considération des différens ordres de faits sensitifs , affectifs et intellectuels ; car eux-mêmes reconnaissent des facultés intellectuelles plus restreintes , s'appliquant mieux et plus exclusivement à des ordres de faits également plus distincts et mieux déterminés. L'institution des facultés intellectuelles ne commence , en effet , réellement qu'à la division de la sensibilité externe en ses cinq facultés perceptives , du toucher , du goût , de l'odorat , de l'ouïe , de la vue , et pour ce qui est de la pensée proprement dite , à la distinction de ses facultés en attention , mémoire , imagination , jugement , raisonnement. C'est donc en les prenant à ce degré de division , qu'il me faut les examiner pour en apprécier la signification et la valeur.
Si d'abord on veut jeter les yeux sur le cata-
logue que j'ai donné plus liaut de la nomenclature des facultés de l'entendement d'après les philosophes les plus célèbres, on sera frappé d'une chose , c'est que tous ces systèmes sans exception , et ceux même qui appartiennent au même teins , à la même école , diffèrent entre eux par le nombre et par la disposition des facultés qu'ils énumèrent, et qu'il y en a dans lesquels ne se rencontrent pas , au moins de nom , des facultés admises de tout tems , soit par le langage usuel , soit par celui de la science, On remarquera , en outre, que dans les systèmes même les plus modernes , ceux où la notion de faculté ou de puissance a été le mieux définie , le nombre de ces facultés est très-différent. Ainsi, au nombre de neuf ou de dix dans les systèmes de ReidetdeD. Stewart, elles sont réduites à trois dans ceux de M. Laromiguière et de M. de Tracy.
Que si l'on ne s'arrête pas au nom des facultés, ou au moins au titre de ce que maintenant on est habitué à regarder comme tel, on verra que ce n'étaitpas seulement pour Aristote que la notion de faculté était vague et assez lâchement définie, mais que, dans des tems même très-voisins de nous , on n'a pas mis à cette détermination ou une grande rigueur , ou une grande ira-
portance. Ainsi , la sensation , l'imagination , la mémoire , la réminiscence , le raisonnement de Hobbes prennent dans sa manière de voir et d'analyser l'entendement humain la forme et le nom de conceptions. Ainsi , Locke appelle bien souvent les facultés des notions. Ainsi , Condillac donne bien plus fréquemment le nom d'opérations que celui de facultés à ses transformations successives de la sensation et de la perception. Il y a même des systèmes plus modernes, tels que ceux de ReidetdeD. Stewart où , au milieu même des titres des facultés, se trouvent des noms généraux qui ne désignent qu'une opération, ou une notion de l'esprit ; par exemple , le mot d'abstraction, considéré cependant , par d'autres philosophes , comme représentant réellement une faculté.
Lorsqu'on va plus avant encore , lorsqu'on recherche , je ne dis pas la nature , mais les attributions , les actes des facultés de l'entendement dans les différens systèmes de psychologie , les divergences d'opinion deviennent bien plus grandes, et l'on en sera convaincu à l'avance , en remarquant que , parmi les systèmes les plus modernes et les plus accrédités , les uns expliquent avec trois facultés, tous les faits de l'entendement , dont les autres
ne croient pas pouvoir rendre compte à moins de dix ou de douze facultés ; et en outre , qu'une faculté , qui a pourtant bien , ou à peu de chose près , les mêmes attributions dans différens systèmes, n'y porte pourtant pas le même nom , ce qui prouve que les auteurs de ces doctrines ne l'envisageaient , ni elle , ni les faits quelle représente , absolument du même point de vue , et par conséquent que ce n'était pas pour eux tout-à-fait la même faculté , ou au moins une faculté bien déterminée. Ainsi, la sensation et la perception externe sont souvent confondues, ou prises 1 une pour l'autre ; ainsi , tel auteur appelle réminiscence ce que tel autre appelle mémoire, et vice versa-, ainsi Locke, aime mieux dire distinction que comparaison ; ainsi , le jugement porte quelquefois le nom de raisonnement , ou l'un et l'autre nom à la fois. Mais il est possible de faire ressortir , d'une manière encore bien plus profonde et bien plus positive , le manque de détermination ou de distinction absolue des facultés de l'entendement dans les divers systèmes.
\S Attention , surtout depuis les travaux de Condillac , a pris , parmi les facultés intellec-
tuelles , un rang distingué , et dont , sous bien des rapports , elle est digne. Cependant , les psychologistes anciens , et un très-grand nombre encore de modernes , tout en reconnaissant son importance , ne l'ont point traitée comme une faculté à part. C'est peut-être qu'ils l'ont trouvée trop générale , et qu'ils l'ont vue se mêler à presque tous les actes de l'entendement. En effet , à part certaines sensations confuses ou inaperçues, à part la mémoire provoquée , qu'on me cite un seul acte , l'action d'une seule faculté qui ne suppose pas de l'attention. La comparaison , la mémoire , soit spontanée, soit volontaire , la réflexion, le jugement , le raisonnement , en supposent plus ou moins , et quelquefois beaucoup et tellement que c'est elle alors qui l'emporte sur ces diverses facultés , prend leur place , ou au moins leur donne leur force , et est la mesure de leurs résultats. C'est ce qui explique comment M. de Tracy , dans un système tout moderne, ne reconnaît point l'attention pour une faculté , l'entendement suivant lui étant toujours et dans tous ses actes , même dans la sensation, actif et attentif ; tandis que, dans un système aussi récent , et qui ne se pique pas d'être moins rigoureux , M. Laromiguière
pense que l'entendement peut être passif et actif, et, en conséquence, place l'attention à la tète de ses facultés. Jusques là , toutefois , et malgré ces divergences d'opinion , l'attention reste parmi les facultés de l'entendement. Mais ce n'est point là encore une manière de voir unanime; nous savons déjà que Reid regarde l'attention , non point comme une faculté intellectuelle, mais bien comme un deo-ré d'action de la volonté , c'est-à-dire , des facultés actives , et nous ne tarderons pas à voir Gall , développant l'idée de Reid , faire de l'attention un premier degré d'action de toute faculté, suivant un point de vue dont nous aurons à apprécier la vérité.
Il n'y a pas assurément, soit dans le langage usuel , soit dans le langage philosophique , de faculté qui paraisse avoir une existence plus assurée et des limites mieux déterminées que la mémoire, et on serait porté à croire que , sous ce double rapport , pour elle au moins les divergences d'opinion doivent cesser. Eh bien, il s'en faut tellement qu'il en soit ainsi , qu'un des psychologistes les plus remarquables par la clarté de ses idées a , d'un trait de plume, rayé la mémoire du catalogue des fa-
cultes de l'entendement , et a cru pouvoir expliquer tous les faits qu'on lui impute , par l'action de l'attention , de la comparaison et du raisonnement (i), Après cela, ai-je besoin de rappeler que l'imagination suppose la mémoire , que ce ne sont , pour ainsi dire , que deux degrés de la même faculté , et que c'est effectivement ainsi que beaucoup de psychologistes les ont considérées (2) ?
Mais ce n'est pas seulement son nom , son titre qu'on a contestés à la mémoire , ce sont ses attributions. La mémoire, pour m'en tenir d'abord au langage usuel et à ce qui est généralement admis , consiste dans le rappel des événemens, ou plutôt des sentimens ou des idées. Ce rappel peut être ou excité par l'action des circonstances extérieures, ou spontané, c'est-à-dire provoqué par des changemens intérieurs , mais que nous n'apprécions pas ; il peut enfin être volontaire et, dans ces trois cas, il peut être plus ou moins complet , c'est-àdire, se rapporter ou à la circonstance princi-
(1) M. Laromiguière , Leçons de philosophie , 4e (Mit., 1826, lre partie, 4e leçon, p. lit; 2e partie , leçons 4e , 7e et 8e.
(2) La Fantasia non è altro chememoria o dilatata, o composta. (J. B. Vico , Principj di scienza nuova , 3 vol. in-8°, Milano, 1801, t. i.p.107.)
CÔTÉ IN'IT.LI.r.r.TUEL DF. LA 1»F.!VSKE. '105
pale du fait, ou seulement à ses circonstances accessoires. Enfin , s'il nous est impossible de nous rappeler une sensation externe, sans savoir que nous l'avons déjà eue , nous pouvons avoir de nouveau, une seconde, une troisième fuis , etc. , un sentiment , une idée , une notion qui n'ait pas immédiatement trait à l'action des objets extérieurs , sans croire que nous lavons déjà éprouvée , et en pensant , au contraire , l'éprouver pour la première fois. Voilà tous les faits généraux de la mémoire ; voyons les noms qui les rappelent ou les voilent.
Aristote avait appelé réminiscence , la mémoire du passé avec conscience de ce même passé comme tel, et simplement mémoire, le rappel du passé sans cette dernière condition (i). Maintenant on entend souvent par réminiscence , le rappel spontané et incomplet du passé, qui fait que nous nous ressouvenons , sans le vouloir , des circonstances principales d'un fait ou d'une idée, plutôt que de ce fait ou que de cette idée elle-même. Mais ce n'est là qu'un petit dissentiment; il y en a de plus graves , relativement à l'établissement et à la détermination des facultés. Géné-
(1) De Memoriâ et Remîniscentiâ , cap. n.
ralcment parlant, dans le fait de la mémoire, ou dans celui de la réminiscence suivant Aristote , on ne sépare pas l'acte de rappel de l'acte de jugement du passé , et Reid et Maine-Biran vont plus loin ; le premier lorsqu'il dit que , dans la mémoire, non-seulement on se rappelle avoir eu une idée , mais encore qu'on juge si elle est vraie ou fausse (i); le second lorsqu'il voit dans la mémoire i cprésentativc , la faculté générale de connaître, le fonds de l'intelligence humaine (2) , rôle que Bonstetten, au contraire , faisait jouer à l'imagination (5). M. de Tracy, loin de partager ces diverses opinions sur l'étendue du domaine de la mémoire , pense , au contraire, qu'il n'est pas même dans la nature de cette faculté de nous donner la conscience du passé, mais que c'est là un acte de jugement (4). On ne verra, si l'on veut, là dedans, qu'une affaire de mots, et j'acquiesce volontiers à cette opinion; mais c'est une affaire
(1) Ouvrage cité, Essai vi , du Jugement, tome vi , page 41.
(2) De V Influence de l'habitude sur la faculté de penser. Paris, an xi , p. 275.
(3) Recherches sur V Imagination , 2 vol. in-8°. Paschoud , 1809.
(4) Élèmens (V Idéologie , chap. m, p. 422.
de mois qui prouve évidemment qu'il n'y à pas certitude de détermination dans 1rs choses. Or, c'est là surtout ce que je veux montrer.
Aussi connue dans le monde que la mémoire, V imagination n'a pas été mieux ou plus distinguée qu'elle par la philosophie , si même elle l'a été aussi bien ; je veux dire qu'elle n'est pas mieux déterminée et dans son titre et dans ses attributions. L'imagination consiste essentiellement ou dans une reproduction tellement vive des idées, que ces idées deviennent des images , et c'est là Y imagination représentative , ou dans une composition plus ou moins arbitraire , mais toujours très-vive , d'idées qui prennent aussi , autant que cela est possible T le caractère d'images , et c'est là V invagination productrice. Or, dans ces deux cas , on voit quels rapports intimes a l'imagination avec la mémoire. Dans le premier, ce n'est qu'une mémoire très- vive, dans le second, qu'une mémoire artiste ; et l'on conçoit alors comment beaucoup de systèmes , et des plus modernes , par exemple ceux de M. Laromiguière et de M. de Tracy,ont pu l'omettre comme faculté, pour la rapporter à la mémoire; comment Reid l'a tondue dans ce qu'il appelle la conception; comment enfin O. Stewart, qui l'admet
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dans le catalogue de ses facultés , ne la considère pourtant pas comme simple , mais y voit tout à la fois de la conception , de l'abstraction, du jugement et du goût , ce que je ne chercherai pas à contredire.
Le jugement et le rahonnement sont la dernière ou les dernières facultés que reconnaissent , d'une manière unanime , quoique plus ou moins formelle , le langage usuel et le langage philosophique ; ce dernier, sous un seul de ces noms, ou sous tous les deux, ou bien encore sous les noms d'intellect actif, d'intellect pur, de réflexion, déraison. L'essence du jugement ou du raisonnement comme acte est bien connue, Pour le premier, c'est une affirmation de convenance ou de disconvenance immédiate entre deux idées , pour le second, une affirmation de convenance médiate; d'où X évidence intuitive et X évidence déductive. Il n'y a donc, entre ces deux faits, ces deux opérations, d'autre différence que celle qui résulte, pour ainsi dire, de la distance plus ou moins grande qui existe entre les deux idées dont on juge ou raisonne le rapport. On conçoit bien alors qu'on ait attribué ces deux opérations à la même faculté; et il est évident, en outre, qu'elle
COTÉ IINTKU.ECTIKI. DE LA PHNSKK. 199
n'est pas plus isolée que lotîtes eelles que je viens de passer en revue. Il y a du jugement dans les aeles de chacune d'elles : il y en a dans une sensation en vertu de laquelle un enfant trouve bon un aliment quelconque, un fruit. Il y en a, à plus forte raison, dans la mémoire, puisque, suivant Reid , le jugement y prononce non-seulement que l'idée a déjà eu lieu , mais encore qu'elle est vraie ou fausse, si sa composition permet de lui reconnaître ce caractère. Et ce mélange du jugement avec (outes les autres facultés est tellement évident , que D. Stewart , qui admet pourtant le jugement dans sa liste , ne peut pas s'einpècher de dire qu'il suffirait peut-être de l'intuition et de la mémoire pour expliquer le raisonnement, c'est-à-dire le travail de la pensée qui , par une suite de conséquences , conduit l'esprit des prémisses à la conclusion 1).
Indépendamment de ces quatre ou cinq facultés fondamentales admises par la psychologie , pour l'explication de tous les phénomènes de l'entendement proprement dit , l'école écos-
(1) Dugaid Stewart, Esquisses de philosophie, morale , traduites par M. .'otilïioy. \rc partie, sectiou i\, p. 39„
saise en propose encore à peu près autant d'autres, qu'elle croit également nécessaires à cette explication , à savoir : la conscience intellectuelle , la conception , l'abstraction , le goût , l'association des idées. Mais les raisons qu'elle donne pour cette admission sont loin de m'avoir convaincu.
Et d'abord , pour ce qui est de la conscience ou de la connaissance immédiate qu'a l'âme de ses sensations , de ses pensées , et en génépi de tout ce qui se passe actuellement en elle , il est évident que c'est là un fait plutôt qu'une faculté , ou bien que c'est une faculté que supposent presque toutes les autres , qui est la condition de tous leurs actes, et qui ne saurait , en aucune façon , être mise sur la même ligne qu'elles. C'est le moi humain , le fait le plus général de tous nos faits intellectuels et moraux, mais qui ne peut être considéré comme une des facultés ordinaires , sous peine de tout confondre.
J'en dirai autant de Y abstraction, que d'autres systèmes de psychologie ont, du reste, considérée aussi comme une faculté, et que Locke confondait avec la faculté de distinction. Sans abstraction , en effet , sans distinction des idées , pas un seul acte intellectuel ne peut se coin-
prendre, pas plus qu'il ne peut être conçu sans la conscience. Abstraire ou diviser, se sentir abstrayant et divisant, c'est là en effet toute notre intelligence , ou plutôt tout notre entendement proprement dit.
Quant au goût, que D. Stewart ne traite que sur le pied d'une faculté développée , mais que lleid parait placer sur la même ligne que les autres facultés intellectuelles, il est évident qu'il n'a pas droit à cet honneur, malgré toutes les belles choses qu'on en peut dire. Il est trop variable et réclame le concours d'un trop grand nombre de facultés , pour être lui-même une faculté tant soit peu primitive. C'est trop céder à la nécessité de faire des têtes de chapitre, que de le reconnaître en cette qualité , et il faut dire la même chose de la conception. Je ne comprends pas à quoi elle peut être utile, quand déjà on a la perception externe , l'attention , la mémoire et l'imagination. Le mot de Maehiavel, divide ut împeres,est plus applicable en psychologie , qu'il ne l'est désormais en politique ; mais il ne faut pas en outrer l'application , et ce serait le faire que de reconnaître comme faculté . la conception , que D. Stewarl lui-même faisait rentrer dans la mémoire et dans l'imagination.
Reste une dernière faculté qui a eu plus de succès que les précédentes, et qui a été pendant lonp-tems tout ce qu'on connaissait de l'école écossaise, à tel point qu'on attribuait à cette dernière l'honneur de cette découverte , je veux parler de Y association des idées. Le fait est qu'Aristote l'avait signalée dans plusieurs endroits de ses ouvrages , et, depuis ce philosophe, cette loi de nos pensées n'a jamais été ni négligée , ni méconnue. Locke a consacré un chapitre de son livre (i) à traiter de l'association des idées, et cette association , pour lui, était plutôt une association de notions qu'une association d'idées isolées. Hume reprit la chose en sous-œuvre (2), et, dans sa manière de voir sur la causalité, il assigna trois causes, ou trois principes, à la liaison des idées ; celui de ressemblance, celui de contiguïté de tems et de lieu , enfin, celui de cause à effet. Hartley alla plus loin encore, et vit dans ce fait le résultat d'une loi presque mécanique de notre organisation (3). Depuis lors, l'école écossaise, conformément, du reste, aux vues de
(1) F ssai philosophique , livre 11 , ch.xxni.
(2) Essais sur l Entendement humain, Essai III.
(3) Hartley. — Explication physique des Sens, des ïilres cl des Mouvemens , traduction française, 1755.
(OTK II\ ri'.i.I.I r.'Sl l'.l. DE \A PENSEE. 203
son véritable chef , Hutcheson (i), a compté le principe de l'association des idées an nombre de ses facultés. Mais son admission en psychologie est-elle nécessaire, est-elle logique? tin pareil principe peut-il être mis sur la même ligne que les autres facultés intellectuelles? L'association des idées n'est-elle pas , suivant l'opinion de Hartley , l'effet d'une règle presque automatique de notre pensée , un fait qu'on rencontre déjà dans l'enfant, qui se développe par l'âge, par l'exercice, et qui n'est vraiment qu'une condition commune à l'exercice de toutes nos facultés et sans laquelle on ne le concevrait pas. N'est-ce pas, sous certains rapports, une association d'idées que la comparaison, la mémoire, le jugement, le raisonnement? Et ne retrouve-t-on pas même, dans les actes de ces facultés, les trois principes de Hume, la ressemblance, la contiguïté de tems et de lieu , et la causalité? Ainsi , on le voit, en psychologie , pour peu qu'on veuille trop multiplier les points de vue, augmenter le nombre des facultés , on tombe dans la confusion, comme on était resté dans le vague en ne divisant pas assez. Il semble que, dans cette science , la vérité ne puisse
(1) Philosophie morale , }>. 54.
être qu'approximative, et qu'elle réside eu un milieu dont on s'approche de plus en plus, sans pouvoir jamais y atteindre , comme on voit l'hyperbole se rapprocher toujours de ses asymptotes, sans jamais parvenir à les toucher. Que faut-il donc penser des facultés intellectuelles admises avec le plus d'unanimité et de fondement par la psychologie? Quel jugement porter de la signification et de la valeur des mots qui les représentent?
Comme au-dessus de la plus simple perception dans l'animal le plus simple, ou dans l'enfant qui vient de naître , tous les actes , tous les états de l'entendement se mêlent les uns aux autres , se supposent les uns les autres ; comme le rappel des idées suppose leur perception, et leur distinction, et même leur jugement ; comme la vivification ou la composition des idées , c'est-à-dire l'imagination , suppose au moins aussi et leur perception , et leur distinction, et leur rappel, et même encore, pour ce qui est de l'imagination inventrice, la perception , le prononcé de leurs rapports , c'est-à-dire le jugement ; comme le jugement suppose et nécessite et la perception, et la distinction, et le rappel, et même , pour être plus parfait, l'imagination; comme ainsi il se fait un
perpétuel mélange, une perpétuelle combinaison de tous les actes intellectuels , mélange tel que nous ne pouvons pas même, pour peu que nous y réfléchissions, comprendre la chose autrement; comme les facultés relatives à ces divers actes ne sont autre chose que les pouvoirs de les produire , admis par une nécessité de notre esprit qui ne peut sentir ou concevoir en soi un changement sans en rechercher et en dénommer la cause , sans se demander le pourquoi d'un état qui n'existait pas tout-àl'heure : il résulte très-évidemment de tout cela qu'il doit y avoir, entre les facultés, le même mélange , la même supposition réciproque , qu'entre les faits qu'elles représentent , puisqu'elles ne sont que ces faits considérés , si je puis ainsi dire, sous le rapport étiologique, etqu'il serait assez singulier qu'elles fussent autre chose : il en résulte , enfin, que rechercher une distinction à-peu- près absolue de ces facultés serait une chimère qui prouverait l'ignorance la plus complète en psychologie , et qu'il faut, à cet égard, se contenter d'approximations.
Ainsi, la perception externe et ses d. verses espèces , ainsi la mémoire , l'imagination , le jugement me semblent , conformément à l'opinion la plus générale, être des têtes de chapitre
très-convenables, des titres très-sufftsans, pour la compréhension et l'explication de tous les actes intellectuels proprement dits , et il n'y en a aucun qu'avec un peu d'art on ne puisse assez convenablement en faire dériver. Quant à l'attention, à l'association des idées, à la conscience naturelle, ou moi , et à l'abstraction , voici, ce me semble, ce qu'on pourrait en faire. U attention ne serait point une faculté à mettre sur la même ligne que les précédentes, mais elle comprendrait leurs divers degrés d'action , suivant ce que Reid en a fait pour les facultés actives , et Gall pour toutes celles de son système. De l'attention , de l'action répétée des facultés, résulterait une habitude , une association de plus en plus automatique et nécessaire des idées et des notions, et cette association serait mieux appelée une loi qu'une faculté de l'entendement. La conscience intellectuelle ou le moi serait de même non pas une faculté , non point une loi de l'intelligence, mais un état, un sentiment que supposeraient tous les autres états ou actes intellectuels , dans lequel ils se fondraient tous, et qui leur donnerait cette unité qui est ce qu'on appelle le moi. \J abstraction, enfin, serait, au rebours de la conscienc , une loi, une faeullé , qui servirait de base à
toutes lesaulres, ainsi qtie Locke l'a bien senti, et qui diviserait, distinguerait pour tou(es les autres et peu* la plus grande clarté de leurs opérations.
Ainsi, dans l'entendement > ([tiatre facultés principales : la perception, la mémoire, Y imagination, le • jugement, et quatre modes, degrés, sentimens, lois nécessaires d'action de ces facultés , Y attention , Y association des idées , la conscience, Y abstraction y voilà ce qui pourrait servir de texte à l'exposition des faits de la psychologie, texte, comme on le sent bien, auquel je n'attache que fort peu d'importance , parce qu'en définitive il ne se compose que de mots , et que ce n'est pas là ce qui manque dans la science des idées.
Cette manière de voir sur les facultés de l'entendement est, du reste, celle de la plupart des psychologistes qui ont fait, dans le champ de la science , les investigations les plus réelles et les plus fécondes. C'est celle de Hobbes , de Descartes , de Locke , de Leibnitz , de Hume. Tous ces philosophes se sont attachés surtout à étudier les faits intellectuels eux-mêmes et tous leurs divers rapports. Ils ont pris , en général , le plus grand soin à se débarrasser de toute la phraséologie qui les
enveloppe et les voile ; quant aux pouvoirs, aux facultés, ils n'en ont, la plupart du tems, traité que d'une manière accessoire , et comme forcés par la nature même de ces sortes d'étude : souvent même ils n'ont pas pris la peine de les distinguer des opérations intellectuelles et même des idées. Ceci est une faute en quoi il ne faudrait pas les imiter, et la science de la pensée ne sera complète que lorsque tous les faits dont elle se compose auront été ralliés à des facultés , c'est-à-dire , à des titres aussi distincts que le comporte la nature des choses, et que le demande la faiblesse de notre esprit ; à des titres qui rappellent, pour ainsi dire, aux sens, et la nature de ces phénomènes et les rapports de toute sorte , qu'il nous est donné et utile d'y apercevoir.