‹ Qu'est-ce que la phrénologie?Chapitre 8 sur 56 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Admission de facultés multiples et distinctes dès

l'origine de la psychologie. — Notion de

faculté. — Division a établir dans les

points d'examen des systèmes de

psychologie.

L'esprit de généralisation et la reeherehe des eauses sont deux nécessités tellement inhérentes à la nature de l'esprit humain, que vous voyez la psychologie , presqu'au sortir du berceau, et dès les premiers pas qu'elle fait dans son domaine , cherchera rallier les faits qu'elle observe , à des causes , à des pouvoirs , à des facultés. Ainsi, le fondateur de la secte italique, Pythagore, admettait déjà deux âmes, une âme rationnelle et une âme irrationnelle qu'il divisait , en outre , en irascible et en concupiscible (i). La première , ou l'âme raisonnable , essentiellement composée d'un nombre qua-

(1) Plutarque, Placit. philosoph. , 1 il» - iv, cap. iv.

CONSIDERATIONS I>K liLIMI WllŒS. '27

ternaire (i), unissait néanmoins au moyen de huit facultés, le sentiment, l'imagination, l'art, l'opinion, la prudence , la science , la sagesse, l'esprit , dont les deux premières étaient communes à l'homme avec les hètes , et les quatre dernières , avec les Dieux (2),

Platon , après avoir aussi , à l'exemple de Pythagore, admis, dans l'homme , deux âmes , uneàme raisonnable, siégeant dans le cerveau, et une âme irraisonnable, commandant au tronc par l'intermédiaire de la moelle épinière (3), divisait de même cette dernière en âme irascible, située dans la poitrine, et en âme concupiscible , ou nutritive , fixée à l'épigastre , comme à une mangeoire (4). Il regardait l'âme raisonnable, ou intellectuelle , comme le principe delà sensibilité et de la pensée. Il reconnaissait à cette dernière deux facultés secondaires, l'entendement et la raison , et , dans la raison , des archétypes moraux et intellectuels, des idées

(1) Plutarrjue, Placit. philosoph. , lib. i , cap. ni.

(2) Anonym. , Photii , n° 17, p. 64. — Brucker histor. critic. philosop. , t. i , pars 11, cap. x, De sectâ Italica.

(3) Platon, Tintée, p. 395 , édition des Deux-Ponts. — Phitarque , Placita philosoph. . lib.iv, cap. îv.

(4) Tintée, p. 386, 387, 388, 389.

innées, qu'il faut peut -être considérer aussi comme des facultés, ainsi que j'essaierai de le montrer plus tard (i).

Aristote , indépendamment de ses âmes ou facultés nutritive , génératrice , sensitive , appétitive, motrice et intellectuelle (2), admettait plus spécialement comme facultés , la sensation , la mémoire , l'imagination l'entendement passif, et enfin l'entendement actif qu'il distinguait encore en contemplatif et en pratique (3).

(1) Bruckex- remarque , avec raison , que Platon parle de ses trois âmes , tantôt comme si c'était trois âmes réelles et distinctes , tantôt comme s'il les regardait comme trois facultés de la même âme. 11 croit , en outre, que les idées innées de ce philosophe ne sont autre chose que les nomhres intellectuels de Pythagore , et qu'elles ont été prises de la doctrine de ce dernier. Ainsi, pour le dire à l'avance , ces idées, ces nomhres des deux premiers philosophes de l'antiquité pourraient être considérés comme représentant des facultés plutôt que des actes , des causes plutôt que des effets. ( Brucker , histor. aitic. plulosoph. , t. 1 , pars n , lih. n , cap. v , sect. i , p. 717. — >- Jdem,\ Disserlatio de Convenientid numeror. Pylhagor, cum ideis Plafonis, amœnit. Lit ter. , t. vu , art. 7 , p. 173).

(2) Aristote, De anima, lih. n, cap. ni et sequent.

(3) ld. Jbid., lih. n, cap. iv, v, vi, vin, ix, xi. —

Zenon , le stoïcien , parmi les huit facultés qu'il reconnaissait à l'âme, plaçait la faculté génératrice, et le reste se composait des cinq sens, de la faculté du langage et de l'entendement , lequel s'exerçaitpar la sensation , les désirs, les idées, l'imagination, l'approbation (i).

Il y avait, comme on le voit, dans ces divers énoncés des facultés de l'âme , une grande incohérence, et, si l'on peut ainsi dire, un grand pêle-mêle. Aristote , par exemple , pour qui l'âme est une puissance , ou un acte , ou une forme , ou une qualité , ou une quantité (2) , désigne , en outre , presque indistinctement , sous le nom de facultés , d'âmes , de vies même (3) , soit l'ensemble des forces de la vie tout-à-fait végétative , soit l'ensemble des forces de la vie sensitive , soit enfin celui des forces de la vie plus spécialement intellec-

Lib. m, cap. 1, 11, m, iv, v, vi, vin, etc. — De Memoriâ et Reminiscentia , lib. un us.

(1) Diogène Laërce , Vie des anciens philosophes , Zenon , lib. vu , § 157, — Plutarque , Placita philosoph., lib., iv, cap. iv et xxi.

(2) Aristote, De anima, lib. 1 , cap. 1. — Lib. H , cap. 1.

(3) De anima , lib. 11 , cap. 111.

tuelle (i) ; et il n'y a pas plus d'exactitude et d'harmonie dans les vues de Pythagore , de Platon et de Zenon, et , en général , dans tout ce que les anciens ont écrit sur les facultés de l'àme. Il est évident qu'il n'avait pas encore été fait, à cette époque, la distinction nécessaire entre la vie de simple irritabilité et la vie de sentiment, distinction qui ne pouvait être que l'œuvre du tems et de l'expérience , et sans laquelle il ne saurait y avoir de systématisation exacte des facultés intellectuelles et morales. Mais il ne résulte pas moins des énumérations que je viens de rappeler sommairement, que les plus anciens philosophes se sont accorcordés à rallier, d'une manière plus ou moins exacte , les différens actes de la pensée , à des âmes , à des pouvoirs , à des facultés distinctes ; et l'on sent très-bien que , s'ils en ont agi ainsi, leurs successeurs n'ont pu manquer de faire de même , par une nécessité invincible qui les eût dispensés de toute imitation fondée sur le respect pour l'antiquité.

Aussi voyons-nous saint Augustin , prenant dans Aristote , au moins autant que dans Platon , les germes du stahlianisme , c'est-à-dire ,

(1) De nnimii , lit. H et m. Pass)m.

considi::k\tioins préliminaires. $1

le oiéiange des facultés corporelles et intellectuelles, réparlir les facultés de l'âme en sept degrés. Le premier , commun aux végétaux et aux animaux , comprend celles qui animent , nourrissent, et conservent le corps. Le second a trait aux mouvemens, aux sens, aux appétits et à la génération. Les bêtes partagent ce degré avec l'homme. Dans le quatrième , l'âme acquiert de la sagesse , de la bonté , du mérite , et elle ressent la crainte de la mort éternelle. Dans le cinquième, débarrassée de toute souillure , elle conçoit toute sa grandeur, s'y complaît , veille à conserver sa pureté , et , pleine d'une invincible confiance , elle s'élève vers la source divine de toute vérité. Dans le sixième , l'âme qui n'a plus à craindre de voir se reproduire ses vices , s'abandonne avec toute sécurité à la contemplation de la vérité éternelle. Dans le septième , enfin , la contemplation se change en un bonheur comme extatique , en un ravissement, où l'âme puise ses connaissances les plus pures et les plus élevées ri).

Boëce , deux siècles plus tard, n'accorde que ta sensibilité aux animaux tout-à-fait inférieurs ,

(1) Saint Augustin , De animœ quantitate , dans le tome 1 des œuvres , in-folio.

aux coquillages marins immobiles sur leurs rochers ; de plus, V imagination, aux bêtes qui doivent poursuivre leur proie , ou fuir leurs ennemis ; et à l'homme seul , outre ces deux facultés, la raison et Y intelligence, dont la dernière lui donne la notion d'une substance immatérielle , ou de l'âme (i).

L'Évêque Némésius, au sixième siècle , à l'exemple de Pythagore et de Platon , divise l'âme en parties , qu'il appelle encore Jorces , puissances ou espèces, et ces parties sont l'âme irraisonnable , distinguée en nutritive et irascible, altrioc et patibilis , et l'âme raisonnable , qui comprend l'âme sentante et l'âme raisonnable proprement dite (2). Les facultés de l'âme irraisonnable ou de ses parties obéissent , jusqu'à un certain point, à l'âme raisonnable , ou en sont complètement indépendantes. Les premières sont l'appétit, le désir, le plaisir, la douleur, la crainte , la colère. Les secondes sont les facultés de l'alimentation, de la respiration,

(1) Boëce , De Consolatione philosophiœ , lib. v. Prosa 4 et 5.

(2) Nemesius, De J\ attira hominis : Antverpire, 1585, cap. xv, P. 71 .

de la circulation, de la génération (i). Les facultés de 1 'âme raisonnable sont les cinq sens , l'imagination , la mémoire , la raison et la parole (2).

Saint-Jean Damascène, au huitième siècle , compte cinq sens ou facultés de l'âme , la sensation , l'imagination, l'opinion , la pensée, l'esprit. Il reconnaît, en outre, deux ordres de vertus et de vices : vertus et vices de l'âme , vertus et vices du corps , comme il avait fait pour les facultés (3).

Avicenne distingue d'abord deux facultés en quelque sorte générales, la moule et la compréhensive , ainsi que Hobbes l'a fait plus tard. La compréhensive qui a plus spécialement trait aux facultés de l'âme est ou externe, ou interne. La première n'est autre chose que la sensibilité, ou les sens externes. La seconde comprend : le sens commun et Y imagination , dont le siège est dans les ventricules cérébraux antérieurs ; la mémoire qui a le sien dans le

(1) Nemesius , De Naturâ hominis , cap.xviet suiv»

(2) Cap. vu, vin, ix, x, xi; cap.vi; cap. xm; cap.

(3) Saint-Jean Damascène, De virtutibus et vitiis : dans le tome 1 des œuvres in folio, 1712,

ventricule postérieur ; la faculté cogilalive qui est placée dans le ventricule moyen ; enfin, la faculté existimative(\).

Averroés , à l'exemple cTAristote , son maître, admet des âmes ou facultés motile, nutritive , sensitive , imaginative , rationnelle. Il divise cette dernière en spéculative et en pratique , et , comme Avicenne , il assigne , dans l'encéphale, des sièges séparés aux différentes facultés intellectuelles proprement dites, au sens commun, à la mémoire , à l'imagination , à l'intellect (2).

Saint-Thomas ne s'éloigne pas de ces idées , lorsqu'avec tous les autres scholastiques , il reconnaît d'abord , d'après Platon , une âme irraisonnable et une âme raisonnable , puis , avec Aristote, distingue cinq puissances, cinq facultés de ces mêmes âmes , la végétative , la motile , l'appétitive , la sensitive et l'intellectuelle (3).

(1) Avicenne, opéra in-folio : Venise, 160S, lib. 1, sect. 1 , doetr. 6 , cap v , p. 75.

(2) Tractatus de Animée, beatitudine , sen Epistola de intellectu, cap.v, dans le 9e et dernier vol. des œuvres. d'Averroës , in-folio, Venise, 1550.

(3) Saint-Thomas , Somme théologique , in-folio, 1008 , première partie; question lxxxiii . p. 140.

Depuis lors , vous retrouverez toujours les différais faits de l'entendement rapportés ainsi à un certain nombre de forces, ou de facultés distinctes , et ce dernier nom donné même indifféremment aux forces corporelles aussi bien qu'aux forces intellectuelles, dans presque tous les philosophes : dans Mélanchton , Campanella , Charron , Bacon , Hobbes , Descartes , Locke , Leibnitz , et . dans des philosophes tout-à-fait modernes; jusqu'à ce qu'enfin, par suite des progrès simultanés de la psychologie et de la physiologie , on se soit mieux entendu sur la restriction à apporter au sens du mot faculté, et sur l'acception qu'il est le plus convenable de lui donner.

Je ne veux pas rappeler ici ce qui est su de tout le monde , ou , au moins, ce qui a été dit par tous les auteurs qui ont écrit sur ce sujet : qu'en général on n'accorde que des propriétés aux choses qui ne sentent, ni ne vivent ; que le mot de faculté est réservé pour les êtres qui vivent , et surtout qui sentent ; qu'il désigne, en eux, une spontanéité d'action qu'on ne retrouve pas dans la nature dite inorganique , et même dans la nature végétale ; et qu'enfin, ce mot est plus spécialement, plus exactement appliqué encore à désigner les pouvoirs qui

;ï6 PREMIERE SECTION.

donnent lien aux manifestations intellectuelles et morales , dans lesquelles la spontanéité devient de la conscience et de la volonté. Mais , au fond, qu'est-ce donc qu'une faculté? Que veut dire ce mot sacramentel de la philosophie, cette clef de voûte de tout édifice psychologique? Quelles en sont la signification et la valeur ?

11 y a , dans la nature intellectuelle de l'homme, une disposition bien frappante, commune à l'enfant et à l'homme adulte, évidemment nécessaire à leur conservation individuelle , et qui , à ces deux titres , devra prendre un des premiers rangs dans la liste de nos facultés. C'est cette disposition qui nous porte à ne voir dans un mouvement que la suite d'un autre mouvement , dans un phénomène qu'un effet , et à rechercher la cause qui a produit ce phénomène , le mouvement qui a donné lieu à celui qui frappe nos regards. Cet instinct , cette nécessité , plutôt , de causalité, nous la portons si loin, que, lorsque nous sommes arrivés àun premier phénomène , à un premier mouvement , auquel nous ne pouvons reconnaître de cause extérieure , nous en extrayons, pour ainsi dire, par la pensée une cause * que nous sommes bien forcés de laisser inhérente

au corps qui se meut sans impulsion extérieure apparente, et c'est cette cause, en quelque sorte purement nominale , que nous considérons comme active par elle-même, et que nous appelons force dans la nature inorganique , faculté dans la nature vivante. La notion de force, ou de faculté n'est donc, en définitive , autre chose que celle de cause renfermée dans le corps mu , ou se mouvant. Mais sans cette notion, il nous est. impossible de rien comprendre, de rien retenir et surtout de rien systématiser dans la nature , et dans la connaissance que nous en avons. Seulement il faut la prendre pour ce quelle est ; car, pour peu qu'on veuille aller au delà du mot , pour peu qu'on veuille matérialiser , individualiser la force, la faculté, en faire une substance , on va plus loin qu'il ne faut ; et les nominaux qui dans leur dispute avec les réalistes , avaient fait si bonne justice des notions générales, des principes même , en tant que substances, auraient pu aller plus loin , et remonter jusqu'aux faeultés. En effet, détachée de son sujet, la faculté n'a plus pour nous d'existence que comme idée, mais comme une idée dont il nous est impossible de nous défendre. Elle est la limite des pourquoi , et à qui en exprimerait un sur

son compte, il n'y aurait d'autre réponse à faire que celle d'Argan sur les propriétés de l'opium.

Après avoir ainsi déterminé brièvement le nom et le domaine de la science de la pensée ; après avoir montré , par les faits et par le raisonnement , que c'est une nécessité de notre esprit d'admettre en lui-même des facultés , c'est-à-dire des principes à des actes, des causes à des phénomènes ; après avoir indiqué ce qu'à différentes époques, la Psychologie a entendu par faculté , la notion qu'elle s'est formée de cet être singulier , qui est plus qu'un nom , mais qui n'est pas une chose ; après avoir dit que telle est l'idée qu'on doit s'en faire, ce me semble, avec les plus sages des psychologistes , avec Locke en particulier, je sors avec joie de toutes ces questions de mots , auxquelles la philosophie n'a que trop perdu , et ne perd encore que trop de tems , et j'arrive au but de cette première partie , qui est d'examiner ce qu'ont été, en général, les principaux systèmes de psychologie, jusqu'à Gall et à la phrénologie. Cet examen devra être fait sous deux points de vue généraux : le point de vue théorique, et le point de vue pratique , ou d'application. Le premier embrassera: i° la question de l'innéité

des facultés ; 20 celle de la compréhension des systèmes, d'abord relativement au côté affectif et moral de l'intelligence, ensuite relativement à son côté intellectuel proprement dit \ 3° la question des rapports de ces deux ordres de facultés.

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