‹ Qu'est-ce que la science sociale? (volume 2)Chapitre 24 sur 35 · EST POSSIBLE ET FACILE A ÉTABLIR · texte numérisé non relu

EST POSSIBLE ET FACILE A ÉTABLIR

Écoutons maintenant M. Louis Blanc sur la prétention de ceux qui veulent se passer de gouvernement.

« Pour, dit-il, que Tidéal d'une société sans gouvej'nement « fût réalisable, que faudrait-il? Le bon sens l'indique :

« Pour qu'il n'y eût plus de police , il faudrait qu'il n'y eût a plus de malfaiteurs, et, par conséquent, plus d'occasion de vol « ou de meurtres ;

« Pour qu'il n'y eût plus de juges, il faudrait qu'il n'y eût « plus de procès, et, par conséquent, plus d'intérêts en lutte ;

« Pour qu'il n'y eût plus de lois, il faudrait que la contrainte « fût bannie du règlement des affaires humaines, et que, par « conséquent, le principe de la fraternelle égalité eût fait aux « hommes une même volonté et une même croyance. »

Ici M. Louis Blanc a voulu dire : que la contrainte par la force fût bannie pour ceux qui ne sont point fous , c'est-à-dire aveuglés par leurs passions. Quant au principe de fraternelle égalité, il est lui-même une loi ayant son inévitable sanction ou il nest rien. Dans tous les cas possibles, il est impossible de se passer de loi. Il y a même une loi pour les automates : celle de la nécessité. Vouloir se soustraira à toute loi est une utopie, dont l'apparition est exclusive à une époque de choléra moral.

« Pour qu'il n'y eût plus d'assemblées délibérantes, continue <x M. Louis Blanc, il faudrait qu'il n y eût plus de questions à <x débattre , et que , par conséquent , toutes les questions fussent « résolues. »

Et il est évident que si toutes les questions de pratique étaient résolues, nous existerions dans l'ordre physique, dans l'ordre d'automatisme. Cette fontaine qui est à élever, la ferons-nous au nord ou au sud ? Essayez donc de décider cela sans assemblées délibérantes et sans despotisme !

« Si, continue M. Louis Blanc» avant que la source empestée

« des procès soit tarie, nous supprimions juges et arbitres, »

Ici M. Louis Blanc aurait pu ajouter :

Et la source des procès ne peut être tarie : p^rce que les passions sont inhérentes à Thomme ; et que les passions non dominées par la raison , ce qu'elles sont toujours pour les individus attaqués de folie, sont des sources iutarissables de procès y même quand la raison domine socialement.

« Si, continue M.Louis Blanc, avant d'avoir étouffé la cause a qui conduit jusqu'à notre poitrine le poignard levé de Tassas- « sin« nous écartons la main qui l'arrêterait. »

Et M. Louis Blanc aurait pu ajouter : La folie est une maladie comme la fièvre ; et il est impossible d'empêcher un fou en liberté d'avoir toujours le poignard levé sur le premier venu.

« Si, continue M. Louis Blanc, nous supposons faussement <x qu'il n'existe plus d'opprimés pour repousser rorganisaiion « de toute force destinée à poursuivre l'oppression jusqu'en ces a noires profondeurs d'où elle frappe sur le peuple tant de c( coups invisibles et silencieux...

c( Nous faisons acte de démence. »

M. Louis Blanc aurait pu ajouter : Et, quand même toute oppression sociale aurait disparu : encore faudrait-il un gouvernement pour empêcher les oppressions individuelles, résultats inévitables de folies inhérentes à rors:anisme.

« Ainsi; continue M. Louis Blanc, d'une part, gouvernement « du peuple par lui-même signifie : point de gouvernement. -

« Et, d'autre part, c'est être insensé que de crier: point de « gouvernement , tant que le monde actuel n'aura pas cédé la <c place à un- monde entièrement nouveau. »

M. Louis Blanc aurait pu ajouter : que point de gouvernement a toujours sigtiifié et signifiera éternellement : point de raison.

<c Dès lors , continue M. Louis Blanc , que signifie votre force mule? »

Ce qu'elle signifie? je viens de l'énoncer : point de raison.

m Direz- vous, continue M. Louis Blanc , que le peuple ne sic( gnifie pas Y universalité des citoyens, ce qui est pourtant la a définition donnée par cette Constitution de 93 que vousiuvo-

« quex? Confessèrex-vous qu'au fond, ce que vous voulez est sim- « plement le gouvernement du plm grand nombre? Maïs, dans « ce cas, pourquoi n'employez-vous pas les mots qui répondent « atix choses que vous voulez? »

Hélas ! c'est précisément parce que Tigilorance n'etaploié jaittais les mots qui répondent aux choses que nous sommes eu état d'anarchie.

« Pourquoi, continue le publictste, écrîvez-vous sur votre dra- « peau une devise qui n'exprime pas vôtre pensée î Prenez garde ! « Si c'est le gouvernement du plus grand nombre pris au hasard « qui vous attire, au lieu d'entrer dans la vôîe qui mène h l^afeo- « lition de toute contrainte, point culminant du progrès i>

Remarquez, je vous prie, et remarquez très-pàrtîcultèrèment, que M. Louis Blanc répudie, et avec juste raison, le prpjgrès moral indéfini : car 'après la vérité , après le point culminant, il ô^y a plus rien si ce n'est là folie.

M. Louis Blanc est le premier de notre siècle qui altqjé entrer dans cette voie de l'éternelle raison.

« Vous affrontez, continue l'auteUr, une tyrannie aveiïgle et « terrible. Car qu'imaginer de comparable au danger d*un dèspo- « tisme qui , au sein d'une société encore enveloppée d'ombre , « et où les soldats de l'avenir se comptent , s'établirait au profit « de l'ignorance contre les lumières, de l'égoïsme contre le dé- « vouement , de la routine contre le progrès , de Terreur contre ic la vérité?

« Et combien n'aggravez-vous pas ce danger, en donnant ad « PLUS GRAND NOMBRE Ce uom lûagique , ce beau nom : le peuple ; « en prêtant à la décision du plus grand nombre tout^ce que con* « tient dMndiscutable majesté cette notion : le souverain? »

C'est vrai, incontestablement vrai. Mais le mot soudérûin estil lui-même bien déterminé? a-t-il même une Valeur réelle en dehors de la force? c'est ce que nous examinerons bientôt. Ce qu'il y à d'également incontestable , c'est t que jusqu'à ce qu'il y ait communauté d'idées sur la valeur du mot souverain , l'ordre social est absolument impossible. Et cette conitii^unauté d'idées» il ^ déftMttaiS itnpos$ible àé l'obtenir "pat la force.

Je ^âissie ici ites dlÉitt8»ioiis mt Ile sMrage iHiiverml^H^i^ ftut lire dans le livre méoÉeé Afeis ce que je âe puis passer, c'est line admirable prol)ositiûn que l'âvetiir e^ttfimera :

<t Autant , dit M. LoiHft Blanc , la cfiirMUiiÈiAtiCH raLimufi 4 est néôi^nsaiiNi , âtttâm l!à GfMtRAtisAi^ âMmostÉAViVE est « haïssable, n

Seuleiiient la cetitralisàtiôti pôUtiqieie eu sociale , te q^ii est h même chose, \\*m possible; en dehors Au despotisflie) que par ta eommunatitë d'idées sttr là valeur de Tespression êioontm^

M. Louis Blanc se récrie, et avec raison, contre im iftleMioiis dictatoriales qu'oh lui prSlë.

<t J'ai, diMl, écrit: pM de longs Pàrleinsnts! ptas dlttvio- « kbles ! plus âè janissaires!

« J'ai demandé : une pressé eâtièremeM libre ,

« Un cei^trôie piri^lit^ toujourii eti actibti ,

« Une adttiitiistràiion sArVeiftéé , deS^ man^lairès respott^ ^rgiaWes,

« La comnoune it^dépendknté en matière eomttittttiale ,

« L^armemeiU de tous les ôittyens ,

a L'envoi des troupes aux frontières et Tslbdlcalioti dfr étï- « non »

L'abdication ai càMn, tant qiïe là Répùbirque ti^est poitrt tnié et indivisible, c'est-à-dire ùrtîverselle ! tant qu'il n'y a point eom- Attttaiité universelle d'îdéés sur la valeur dta taU sôuveràiti! fâttt (fie le carton resté Ytdt^a râûà rcgim, et que chacun Veut être rttl!

Oh ! monsieur Louis Mâttc î a Toilh, sMcHe lé publictsïe, Vt)llà « ma dictature. »

Hélas, monsieur ! cette dictature est encore celle des majorités, et elle est aussi anarchique que celles de MM. Rittinghausen, Considérant et Ledru-Rollin. A cet égard, c'est à vos admirables raisonnements que j'en appelle.

Mais que dis-je, j'en appelle? M. Louis Blanc va prononcer lui-même, et sans qu'il y ait besoin d'appel fait par un autre que lui-même.

« D'ailleurs, dit-il, vous me répondrez, peut-être, que c'est de

« la dictature permanente , érigée en système , et de celle-là seu- « lement que vous parlez. Eh bien ! si l'aversion qu'elle vous « inspire est égale à la mienne, concertons-nous et déclarons-lui « une guerre sans merci. Mais, d'abord, connaissez-la j^ien. Elle « est dans les institutions sociales plus encore que dans les insti- « tutions politiques, cette dictature permanente qu'iLfaut dé- « truire. Elle ne porte pas un nom propre, elle n'a pas un visage, « elle est invisible, elle est impalpable ; elle égorge en silence c< ceux qu'elle égorge, et ses victimes se comptent par milliers :

« c'est LA msÈRE. »

C'est vrai , monsieur, voilà la dictature qu'il faut anéantir.

Mais rappelez-vous cet axiome du prince des économistes : Tous les ans une partie de la population doit mourir de besoin, même au sein de la nation la plus prospère.

Et cet axiome, monsieur , est d'une incontestable vérité : tant que la république une et indivisible n'est point universelle ; et la république universelle ne peut exister : tant que la communauté universelle d'idées, sur la valeur du mot souverain, n'existe pas ; tant que le règne des majorités , que vous qualifiez avec raison de TYRANNiQUE, rosto inévitable.

Nous avons loué , avec bonheur, l'opuscule de M. Louis Blanc, et nous en avions le droit : car personne plus que nous n'est en opposition avec l'organisation du travail de cet auteur. Mais : nous reconnaissons son immense mérite ; nous reconnaissons que le socialisme lui doit beaucoup par l'intronisation qu'il en a faite après Février ; nous reconnaissons la pureté de ses intentions , et sa modération dans les discussions établies dans cet ouvrage. En lui rendant ju.stice, nous croyons nous honorer.

XXXYI

« En Europe, une coalition d'ouvriers ne peut signiïier que l'une de ces deux alternatives : augmentez

NOS SALAIRES , SINON NOUS NOUS LAISSONS KOUaiR DE FAIM ,

NOOS, NOS FEiuEs ET NOS ENFANTS; co qul cstabsurdo;

OU : AUGMENTEZ NOS SALAIRES, SINON NOUS PRENONS NOS FU- SILS, ce qui est un défi de guerre civile. Il n'y a pas

P'aUTRB TBAPUCnON POSSIBLE. »

M. Michel Chevalier , I^ttrea sur l'Amérique du Nord.

J'allais résumer la situation sociale actuelle, et je me suis aperçu que j'ai laissé en dehors une foule d'hommes du premier mérite sur lesquels j'aurais pu m'appuyer. J'en parlerai : à propos des différentes souverainetés; à propos de la nécessité de la société nouvelle; à propos de, etc., etc. — Il est cependant deux pubhcistes sur lesquels, en traitant de la situation actuelle, je désire m'appuyer très-particulièrement : ce sont MM. Michel Chevalier et Louis-Napoléon Bonaparte.

L'épigraphe que je viens de prendre dans les œuvres de M, Michel Chevalier peut être vraie. Il parait même que le gouvernement sous lequel ce travail a été fait en a reconnu la vérité; car c'est à dater de ce moment que M. Michel Chevalier, homme d'un incontestable mérite, je le répète, a été comblé de ses faveurs.

Il me paraît cependant que montrer le mal ne suffit pas. Il faudrait encore enseigner le remède, ou même indiquer un remède, fût-il même mauvais, afin qu'il pût être discuté. Si un malade est attaqué d'un mal incurable, est-il bien de lui dire : Vous êtes condamné à mort? Il est de Thumanité, dans ce cas, de lui indiquer un palliatif comme remède radical.

II est vrai. qu'en époque d'incompressibilité d'examen, la société ne prend plus des pilules de mie de pain pour de l'or potage. Maisî» au moins, si vous n'avez aucun bon remède à lui

donner, laissez-Ia mourir sans venir à chaque instant lui présenter la mort devant les yeux.

Eu écrivant les lignes que \é tiens de tracer, M. Michel Chevalier venait cependant de mettre le doigt sur le remède.

« En Amérique, comme en Europe, venait-il de dire, la con- « currence entre les chefs d'industrie tend à réduire les salaires: i mais, en Amérique, elb n^est plus aidée, comme elle Test eu « Europe, par la concurrence d'ouvrier k ouvrier, c'est-à-dire par «c ro&re surabondante de bras sans emploi, car Youest est là prêt c( à donner refuge à tous les bras inoccupés. »

Toyons, monsieur Chevalier! Voulez-vous dire que, lorsque l'Amérique sera peuplée comme la France, ou plutôt quand le sol y sera complètement aliéné, car il y a du sol surabondant en Russie comme eh Amérique; voulez-vous dire qu'il faudra, s'il n'est plus possible d'abtutîr les ouvriers au point de letii* faire accepter, sans sourciller, la mort par la misère; qu'il faudVa, dans ce cas, qu'ils choisissent le fusil? Et après? Quand même ils auraient tué la moitié d'entre eux, les vivres eh seraîôbt-ils S meilleur marché? le sialaire en serait-il acigmentéî L'Europe pourrait coùtcnir iôùÈ riches, tous riches, enteûdéz-vôtis, monsieur Chevalier? quatre fois le nombre actuel de ses habitants ; et ici je reste bien au-dessous de la vérité. C'est comme si, ayawt quatte fois le nombre dé ses habitants actuelâ, les trois quarts avaient été détruits par le fusil. L'Europe en serait^èlle mieux? Et ((ûand, prochainement peut-être, les trois quarts de iéâ habitants afetuels aufont été détruits par le fusil, croyez-vous (f*e l'Europe en sera mieux? que le paupérisme en aura été extirpé ?

Le remède, dîles-vous, est : qu'il n'y ait point offre surabondante de bras sans emploi. Vous auriez piu ajouter : que le salalfe soit toujours au maximum possible des circonstances et l'intérêt du capital au minimum possible des circonstances ; que la consommation, c'est-à-dire le bien-être de tous, soit au maiimtim pilteible des circonstances, et, piir conséquent, lai {yroduction, dfeji qiie rintelligerlce est développée au maximum possible aussi dM àmmibc^fi ; ((Ue \t eapltdl on la battérë soi! l'esebve dtf

l^h^n^nxe, et (fx^ l'homme ou le travail en Sôitte ^ôoveràiii. Mate; âVe^ juste raison, vous ave^ compris que tout eélà^e trouvait renfermé dans la condition : quil rCy a foint ûffre èHrabondûhtt é^ brus iHns emploi; ce qui lé^qUivaut à dire : ^'tt if aii offre iurubondàHie de ccqntûl sans ^inplol.

Gela existe en Amérique, dites-vous avée raison : car VonieH est là prêt à donner refuge à tous les bras inocmpés. Eh bien! monsieur. Faites que V ouest soit toujours là, éternellement là, universellement là, et vous n'auréz plus dift bras inoccupés. Faites* le, monsieur, faites-le, dis-je, vous y êtes obligé : car vous aveÉ affirmé : que Vvuest devait être en Europe, ou que ses habitants devaient périr par la guerre dvile, par lé ftisil.

Ne craignes rien, monsieur! La raison et moi, nous vouis soutiendrons : et c'est assez.

Vouent : c'est l'entrée du sol à la ph)priété eolleetivé, sans faire tort à personne^ et en faisant le bonheur dé tous, le Tâi tiéjà dit, je rai déjà prouvé à M^ Tarc^Véqué, je vous le dis, et je le prouverai surabondamment avant qu'il soit peu s ear il est criminel de parler de fusil quand ce n'est point poUIr célébrei* ië triomphe de la vérité.

Mais, prenez-y garde I L'entrée du sol à la propriété collective, avant que l'ignorance sociale sur ià réalité du droit soit ahéàntie, ne ferait qu'accélérer le triomphe du fusil destiné à détruire. C'est vous, monsieur, qui allcî le pfonotttier.

« tous les pkns d'éducation populaii'e tentés, dites-Vous, dë^ (c puis 1789 jusqu'à ces déirnières anUéeë, étaient mauvais, pUis- « qu'ils supposaient qu'éducation était purement ^jrUonjrme d'iU- « struction ou de culture intellectuelle. Franchement il y a plu* « tôt à se féliciter de leur irisucfsès qu'à h déplorée; car ils èUs- « seiit semé, lion le goût du travail, mais les gietmèà àé Ûîsèô* ^ lutloh sociale; ils eUsseUt fomeiité, par cenlaities de mille, Aeà « ambitions auxquelles la société n'était pas en mesure de AHh- ^ ner isatis faction; ils eusséht ajouté aux donleiifs ptiysi(|Uëà du « peuple, qu'ils n'avàltrit pas puissance de ^iiéiir, des pehies (( intellectuelles et morales. Il vàot iÉnstix... »

ttx>\ïMi je vous l^ie, lé il 'vitul ftA^, et rèmarqiiez, ]e vtfuà

en prie également, que M. Michel Chevalier aurait parfaitement raison, en le prononçant, si l'anarchie n'était point la nécessité sociale de notre époque.

c( Il vaut mieux, dit-il, qu'aujourd'hui la majorité de nos «c paysans soit encore assoupie au sein de l'ignorance que s'ils « avaient l'esprit faussé et le cœur aigri ou rongé de passions « mauvaises. »

Ainsi, le résultat de l'instruction actuelle est de fausser l'esprit, d'aigrir le cœur et de le. ronger de passions dominantes. C'est vrai. Tel est le résultat de l'instruction matérialiste.

« Vignorance, continue M. Michel Chevalier, est un moindre c( mal que la fausse sciemge et que la démoralisation, d

C'est parfaitement juste. Mais comment voulez-vous an'iver à la science réelle, si ce n'est par le résultat d'une fausse science, faisant sentir socialement la. nécessité de la science réelle? La liberté implique la possibilité de faire le bien et le mal. La possibilité de faire le mal anéantie, la possibilité de faire le bien le serait également. Et le mal ne se distingue du bien que par le mal qu'il cause.

« Noire France, ajoute le publiciste, serait ingouvernable si « les paysans avaient été soumis aux mêmes influences qu'une « certaine partie des ouvriers. » (Lettres sur V Amérique.)

Et la partie des ouvriers qui a été influencée est celle qui sait lire. C'est vrai, monsieur. Mais alors pourquoi la science de l'époque porte-t-elle à la démoralisation? Et surtout pourquoi* sachant que la science actuelle est démoralisante, ne pulvérisezvous point cette fausse science pour lui substituer la science réelle?

Du reste, monsieur, je dis comme vous : C'est la fausse science qui empêche que le sol puisse entrer à la propriété collective, seul moyen, absolument le seul, qui puisse anéantir le paupérisme.

J'aime, monsieur, à vous citer : parce que vous êtes une autorité, même au sein de cette science que vous répudiez avec tant de. raison; et parce que vous serez une autorité au sein delà ciçuce réelle quand une répudiatioib plus entière et plus corn-

plète vous aura complètement retiré d'un milieu auquel vous ne devriez point appartenir.

Vous allez répéter que la science actuelle est immorale, et vous allez le proclamer dans la première chaire d'économie politique du monde. Moi-même, monsieur, j'ai eu Thonneur d'assister à ce cours.

<c Ce qu'il y a, dites-vous, de plus admirable dans les machi- <c nés, ce qui doit rendre l'extension et le progrès de la mécanique « chers à quiconque aime ses semblables, c'est que la destinadc tion des machines est de remplacer l'homme et de produire à « sa place.,.. »

Je vous demande mille pardons, monsieur, de vous interrompre un instant. Mais vous venez de prononcer une expression sur laquelle l'économie politique tout entière se trouve basée, prétendue science dont le seul résultat est de justifier l'esclavage des masses. Cette expression est de dire : que les machines produisent. L'homme seul, monsieur, produit, et tout le reste fonctionne. Du moment qu'il a été permis de dire au propre : que la terre produit; que le capital prodtdt; il a été permis d'affirmer, comme vous le ûùtes, monsieur, que la main-d œuvre est marchandise. Du reste, lorsque je vous aurai prouvé que votre prétendue science économique est le plus grand fléau qui ait empoisonné rhumaiiité, vous le comprendrez; et, malgré vous peut-être, vous serez mon disciple : vous en êtes digne par Tintelligence.

Je vous laisse continuer.

c( ... De remplacer l'hon^fine et de produire h sa place, afin « qu'il y ait plus de produits avec moins d'efforts, plus de puisce sance avec moins de peine; et que tout homme, cessant d'être « écrasé par la matière, puisse participer quelque peu aux plaisirs « de rintelligence.... »

Quelque peu ! Ah ! monsieur, comment avez-vous pu écrire ce quelque peu? Tant que ce quelque peu^ monsieur, n'est pas tout, il n'y a pas d'ordre possible en présence de l'incompressibilité sociale de l'examen. Mais, de nouveau, veuillez me pardonner!

«... Et se cultiver lui-même, continuez-vous, tandis que les « éléments travailleront pour lui. »

Voilà, monsieur, une répétition de la même fouie. Je n'en ^r** lerais pas : si tout ce que Téconomie poiilkitte a d'infernal n'était basé smv cette malheureuse équivoque.

Maintenant nous arrivous au vif. Vous allez dire : que la constitution actuelle de l'industrie (c'est-à-dire la coostittition actuelle du travail, car vous dites, avec raison, qu'un chef d'industrie est un travailleur); que la coostitiition actuelle du travail, de l'humanité^ de la société enfin, est MATÉaiAUSTE ; en un mol, n'a point de base naorale, n'est point fotidée sur une pensée morale. \

« Eh bien ! continuez-vous, hAKs la GonsTvrtjTiON icTOELLS » « L INDUSTRIE, SOUS la loi de la concurrence illimitée... »

J Vn suis bien f^hé^ monsieur, mais je suis encore obligéde vous arrêter au milieu de ce passage si intéressaut. C'est que la concurrence illimitée, ainsi que la liberté illimitée, sont encore des logomachies de mire époque : comme le travail des éléments et le produit du capital. La concurrence, comme la liberté, dont la la concurrence est Texpressioni son^ toujours, et par ^avjùe, limitées : soit par la force, soit par la raison. Et, tant que la raison u a de critérium social que la force, toujours limitée par la FORCE. Mais, nous parlerons de cela quand nous en serons à Téconomie politique, époque à laquelle vous serez un de mes meilleurs disciples.

« Dans la constitution actuelle de l'industrie, dites-vous, sous « la loi de la concurrence illimitée, ois arrive a l'effet coktbauus. « Les ouvriers de Brighton ont eu raison de dire : — «« Les n machines, qui devraient être nos esclaves, sont devenues nos c( plus formidables compétiteurs, n^» — Ils ont eu raison de les a comparer à ce monstre d'une légende allemande qui, après « avoir reçu la vie, ne l'employait qu'à persécuter celui qui la lui « avait donnée. Dans l'état actuel- des choses, la mécanique sert a quelquefois, souvent même, à adoucir à la longue le travail de et l'homme; mais, plus souvent e^ore, elle ravit à la généra^ d tiuo présente sa subsistance ; au lieu de relever la dignité de « l'homme, elle l' abaisse, et chez lui riutelligence devient comme « uae superfrtolion. h kst m nv ne grosb en présence des mer< « veillfps^ mécanismes qu'il diri|e, }fi dirait (Hr^par lu^lê

« i/ ^ dirujé, qu'on ne songe pas à lui attribuer la moindre part <c du mérite et de la gloire de Tœuvre industrielle; et, remarquez- <« le, ee n'est point par dëdain pour la classe ouvrière : c'est tout « simplement Vexpression de ce fait, que, dans les grandes ma- « nufactures» faute d'une organisation fondée sur une pensée

« MOIULE, l'homme n'eST RIEN DE PLUS QU'UN UMSTRUHENT DE} PROftDGa TION, UN PETIT ENGIN NATURELLEMENT INSIGNIFUNT, à CÔté deS ma-

« chines gigantesques dont se sert l'industrie x>

Est-ce clair ? Et voilà où l'on arrive en confondant le propre et le figuré : les machines travaillent, et l'homme est un instrument, un ENGIN.

Très-bien, monsieur ! Mais pourquoi ne répudiez-vous pas complètement encore cette constitution immorale ou matérialiste de l'industrie, du travail, de la société, qui rend l'homme un instrument du capital? Pourquoi ne démontrez-vous point que la pensée morale n'est point une calembredaiue inventée par les fripons pour exploiter les niais transformés en engin? Voilà ce que vous devriez faire, monsieur le professeur! Ou, si vous en êtes incapable, acceptez avec, respect les leçons de ceux qui peuvent vous instruire. C'est ce que vous ferez, j'en suis certain.

c< On n'emploie plus, continuez-vous, cet engin animé qu'en a attendant, jusqu'à ce qu'on ait trouvé un autre engin tout mac( tériel qui coûte moins cher.... »

* Et pourquoi donc pas, monsieur? puisque, selon vous-même, la main-d'œuvre est marchandise. Savez-vous, monsieur, qu'appeler la main-d'œuvre marchandise est un horrible blasphème; que c'est un crime de lèse-humanité?

« Écoutez, continuez-vous, l'aveu que, naturellement et sans « penser à mal, des manufacturiers anglais, gens réputés libéa raux, faisaient récemment à un de nos compatriotes qui visitait « leur île, et qui en a rapporté un très-bon livre (1) :

« La mécanique, lui disaient-ils, a délivré le capital des exi- « gences du travail. »

Comment, monsieur, vous ne voyez pas tout ce que ce raison-

(i) M. Guffène Buret,

nement a de raisonnable, du moment que le capital travaille et que l'homme n'est qu'un instrument ! Mais croyez-vous qu'avec cette logique, la société, en présence de Tincompressibilité de l'examen, puisse aller loin?

« Les machines, continue l'Anglais logicien, remplacent tout, « jusqu'au chauiïeur de nos chaudières à vapeur. Il y a quelque « temps, nous avions besoin de chauffeurs habiles, sachant bien « mesurer la quantité de combustible sur la quantité d'oxygène a que recevait le fourneau, et un bon chauffeur coûtait cher : aua jourd'hui une trémie et une machine à broyer le charbon font a la besogne beaucoup mieux que le meilleur chauffeur : et un « manœuvre nous suflit. Partout où nous employons encore un a homme, ce n'est que provisoirement, en attendant qu'on inet vente pour nous le moyen de remplir la besogne sans lui. »

Savez-vous, monsieur le professeur, qu'un pareil développement de rintelligence est d'un très-bon augure? Il annonce, pour l'humanité, la nécessité : de mourir malheureuse au sein de l'anarchie; ou de vivre heureuse au sein de l'ordre. Faites en sorte : que la plus grande partie du capital, sol compris, puisse entrer à la propriété collective ; qu'il en reste chez les individus ce qu'il en ûiut pour que les produits, la consommation et le bienêtre de tous, soient au maximum possible; et voilà l'humanité, le travail, dominant la matière; c'est-h-dire l'humanité libre et heureuse. C'est possible, monsieur le professeur, c'est facile; et je vous le ferai comprendre, à vous plus facilement qu'à tout autre.

a Ainsi, continuez-vous, comme l'a dit M. de Sismondi en ré- «c pondant aux économistes de Tautre côté du détroit, il semble c que la perfection sociale doive être atteinte lorsque le roi, de- « meure seul dans son ile et tournant constamment une mani- « velle, fera accomplir par des automates tout l'ouvrage de TAn- <i gleterre, gardant pour lui-même tous les produits, afin de les <c expédier au dehors par d'autres automates flottants que condui- « rait l'impulsion de la vapeur, v

La perfection sociale existe, en effet, monsieur : lorsque l'homme est ce roi, et que le reste est reconnu n'être qu'AUTOwAifi.

Réfléchissez, monsieur, sur ces deux lignes : le sort de Thumanité s'y trouve renfermé.

« Yoilà pourtant, continuez-vous, où Ton aboutit lorsqu'on a se met en route sans avoir pour boussole un principe moral! »

Et vous, monsieur, qui n'êtes point de l'autre côté du détroit, âvez-vous cette boussole? Avez-vous un principe moral dont vous puissiez démontrer la réalité; un principe moral qui ne soit point une hypothèse, souvent employée par des fripons pour faire accepter : que le capital travaille; que l'homme est un engin ; et que la main-d'œuvre est marchandise? Si vous l'avez, monsieur, proclamez-le après l'avoir démontré, et je me mets à vos genoux.

«L Que le pain baisse de 5 centimes le kilogramme (et il n'y a pas de loi de céréales qui puisse produire ce résullat), avec la consutution actuelle ue l'inhus- TitiE (1) et la détresse des chefs de travaux, il no faudra pas six mois pour que les salaihes AIE^T sun uni

RÉDUCTION A TliÈS-PEU PRÈS ÉQUIVALENTE. »

M. Michel GnEVALiER.

Après vous, monsieur, je ne vais point m'amuser ici à exposer l'économie politique à ceux qui ne la connaissent pis. Ce qu'il y a de certain , c'est : que ce que vous venez de dire est incontestable vis-à-vis de la raison ; et incontesté au sein de votre science. Là-dessus nous sommes d'accord.

Voyons maintenant les salaires de cette Amérique, qui a l'Ouest pour palladium, palladium que nous voulons rendre celui de l'humanité.

« Ici (aux États-Unis d'Amérique), rien, dites-vous, n'est plus « aisé que de vivre en travaillant, et de bien vivre. Les objets

(1/ Au chapitre précédent, nous venons de voir : que celte constitulion est inhérente à la science matérialiste actuelle; et qu'elle ne peut être anéantie que par l'anéantissement de cette prétendue science, expression d'ignorance vaniteuse.

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« de première nécessité, pain, viande, sucre, thé, café, chauf- « fage, sont généralement à plus bas pm qu'en France , et tes « salaires y sont doubles ou triples. »

Aux États-Unis , le sol y est comme s'il appartenait à la propriété collective : par la possibilité d'en avoir à un dollar Tacre payable en quatorze ans. J'ai dit : qu'alors le salaire est au maximum des circonstances, et rinlérét du capital au minimum : ce qui rend chère la partie de chaque produit où entre le travail de cette localité; et à bon marché la partie où entre le capital. Dans le pain, la viande, le sucre, le thé, le café, le chauffage, il y entre peu de travail de la localité et beaucoup de capital. Ces produits y sont à bon marché. Et les produits , où il entre beaucoup de travail de la localité, y sont très-chers : parce que là le salaire y est aussi élevé que possible. Voilà ce que j'ai avancé, prouvé par la pratique américaine. Quant à la théorie, je la prouverai surabondamment : et cela avant la fin du présent premier livre.

« Je me trouvais , il y a quelques jours, continue M. Michel « Chevalier, sur la ligne d'un chemin de fer en construction. On a y faisait des terrassements. Ce genre de travail, qui n'exige que k dé la force sans adresse, est habituellement exécuté, aux Élals- « Unis, par des Irlandais nouveaux arrivés, qui n'ont d'autres « ressources que leurs bras, d'autres talents que la vigueur de « leurs muscles. Ces Irlandais sont nourris et loyés , et voici « quelle est leur nourriture : trois repas par jour ; à chaque re- « pas, de là viande très-abondamment et du pain de froment; du « café et du sucre à deux de leurs repas, et du beurre une fois le « jour. On leur distribue, dans le courant de la journée, six à huit « verres de Whiskey, selon qu'il fait plus ou moins chaud. Ils a reçoivent, en outre, en argent, un salaire qui s'élève à 40 cents c (2 francs 13 centimes) dans les circonstances les plus défavoû râbles, souvent 3 fraucs, et quelquefois 4 francs. En France, « le même travail vaut communément 1 franc 25 centimes , et a les ouvriers ont à se nourrir. »

{Lettres sur l' Amérique. ) h tpttfl demanda pardoo, moasieur » mais j'aime à vous citer.

« Void i âites-TOHS , !e$ moyennes générales de galairet > tels c qu'ils oui été p^yés par la Merrimac corporation -*- : fabrique « de eotoiuiâde à Loweil : -^ pendant le mois de lùai dernier ff (1834)^ par semaine» c'est-à-dire pour six jours de travail :

/ 15fr-73c.

« Opérations diverses précédant le filage. ... | 16 07

fn Filage proprement dit 16 »

« Préparation de la trame en collage | ^. .^

^ Mesuragè et pliage 16 *75

« Ces nombres »ont> je le répète^ des moyenHès.-^ Le salaire /K des oAJVfiiÈBEB faabîles sont de 25 et niéme de 30 francs. Vous « savez combien le travail des femmes est peu payé, comparative vement à celui des hommes ; le salaire d'un manœuvrie, qui m n'a que U £oree de ses bras^ est^ dans les fabriques de Loweil, « de 27 et 30 francs par semaine (six jours). Un homme quia un « métier, forgeron, teinturier, reçoit de 40 à 50 francs^ Les gra« « yùkiïs qui font ks modèles pour les cylindres à imprimer ies m étoffes oni par semakie 90 à 95 francs. -^ Il y a peu de femmes ^ mr le coniiaent européen, hors de quelques grandes vâfies, « qui pgnent 1 franc par jour, ou six francs par semaine. Il c( faut se rappeler aussi qu'aux États-Unis les objets ée premièi^ « nécessité ^nt à çlm bas prix , non-seulemetit qu'en A^gle-» « terre, mais encore qu'en France* , . * »

Yous V'oyez, mouaieur^ qu'en présence du i^âllasiiiii tes «alaires ne «e «aettent pas m équilibre avec le prix du pain l

Maintenant, ayez, je vous prie^ kbofiitéde coo^pârer celte staÉis«> tique de3 salaires américains avec l'enquâte qu'un oiKvrier, n^onèmi PÂerre Vinçard; fmt actndilem««t, daos le Bien-Être univers, sur le asilaire des Mvrjers fraii«iis. Ce rapprodiement sera fort utile.

^ AmbiU 4SQitia<i« M, UiM Càm^lm^ m grand mmhtê éti

« ouvrières de Lowell peuvent économiser jusqu'à! dollar et demi € (8 francs) par semaine. Au bout de quatre ans passés dans les « manufactures, leur pécule peut s'élever de 250 à 300 dollars « (1,333 à 1,600 francs). Elles ont alors une dot, quittent la « fabrique et se marient. »

M. Michel Chevalier a toujours le palladium devant les yeux. C'est pour lui la tête de Méduse. Il en est fasciné.

« En Europe, dit-il, il arrive souvent que la besogne manque « aux bras ; ici, au contraire, ce sont les bras qui manquent à la « besogne. »

Eh monsieur ! C'est toujours ce qui arrive en présence du palladium. Est-ce qu'il y a jamais assez de richesses lorsque la répartition s'en fait nécessairement et conformément à la raison?

« Tant, continue M> Michel Chevalier, que les Américains au- « ront ce vaste domaine de VOuest, fonds commun d'où chacun, « moyennant du travail , peut tirer par lui-même un bel hé- « ritage, la dépréciation de la main-d'œuvre ne sera pas a

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