CROIRE
— Et M. Thiers comprend-il, lui, le dogme de Dieu que MM. Cousin, Lamennais , etc. ont déclaré incompréhensible? Puis, M. Thiers continue, en parlant du peuple qu'il méprise souverainement:
c — Ordinairement, que^ni faut-il? De grandes réunions c qui satisfassent son besoin d'être assemblé, des spectacles c symboliques où on lui rappelle sans cesse l'idée d'une puis- « sance supérieure à la sienne 9 enfin des fêtes où, l'on rende € hommage aux hommes qiii ont le plus approefté du bien, « du beau, du grand, en un mot des temples, des cérémoc nies et des saints. Il y avait ici des temples, la Raison, « Marat et Lepellelier. Il était réuni, il adorait une puis- « sance mystérieuse, il célébrait deux hommes. Tous ses c besoins étaient satisfaits, et il n'y cédait pas nuiroment « qu'il n'y cède toujours. » {Uisloire de la Révolution.) m. 8 *
— «mr -^
--• Mépriser le peuple, c'est cracher en Tair pour que le mépris vous retombe sur la flgure. Si le peuple est ignorant et corrompu t pourquoi ceux qui sont à sa têtC) n'ontrHs point détruit son ignorance, ou ne lui ont-ils donné qu*iii|B science faussa et corruptrice? La raison, dites-vous, est up mystère pour vous-même. Alors, comment voulez-vous que le peuple en saob^ plus que vous ?
M. Thiers, méprise souverainement le peuptet Vojçi l'expression d'un égal mépris pour toutes les religions :
« -^ Il n'existe, 4it-il, qu'un moyen de détruire les ff vieilles superstitions, c'est rinçlifférence et la disette. En K souffrant tous les cultes et n'en salariant aucun, les gou-r « vernements hâteraient singulièrement leur fin, »
Monsieur Thiers! arrives donc au pouvoir! l'anarchie que voua susciterea activera singulièrement l'intronisation de la société nouvelle.
Écoutons, maintenant, sur la religion, le plus grand homme d'État qui ait e«iaté ; dont les bonnes intentions étaient à hauteur de son génie ; et qui, bien certainement, aurait établi l'ordre, s'il avait pu comprendre : que l'ordre était devenu incompatible avec l'existence de U société actuelle ; et que cette société consistait : dans le règne, soit de Tantropo^ morphisme, soit du panthéisme, au mor^l ; dans raliénation du sol, à un ou à plusieurs individus, au matériel.
« — Une telle situation, disait l'Empereur à Sainte-Hè;- « lène, est sans exemple dans l'histoire ; de quelque côté ^ qu*on la considère, on ne volt que malheurs. Que résul- « tera-t-il de tout cela? Deux peuples sur un même sol^ « acharnés, irréconciliables, qui se chamailleront Sfins re- € lâche et s'extermineront peut-être, »
« Bientôt la même fureur gagnera toute l'Europe. L*Eu- « rppe (1) ne formera bientôt plus que deu)^ psirtis eupe-*
(1) C'est le monde (tuMl faUait dire. Où?rez les yeux plutôt!
— (ÎXY —
« mis. On ne s'y divisera plus par peuples et par territoires, c mais par couleurs et par opinions... »
«*« Et quelles sont œs deux couleurs, ces deux opinions, ces deux partis? Le despotisme et Tanarcbie. Le despotisme, ayant son drapeau porté par les riches, sur lequel est inscrite la devise despotique àntropohorphisme; Tanarchie, ayant son drapeau porté par les pauvres, sur lequel est inscrite la devise révolutionnaire panthéisme.
« — Et qui peut dire, continuait TEmpereur, les crises, € la durée, les détails de tant d'orages ! Car, Tissue n'en m saurait être douteuse, les lumières et les siècles ne reçu- • leront cas. t^ {Mémorial de Sainte-Hélène, 13 avril 1816.)
— Les siècles, jusqu'à présent, n'ont eu de lumières que pour éclairer l'anlropomorphisme et le panthéisme. Depuis que l'examen est devenu incompressible, ces lumières sont des torches de l'enfer. La lumière du ciel, la lumière de la vérité est à naître ; et, dès qu'elle paraîtrai elle foudroiera rignoranco des deux partis.
£n parlant des révélations, l'Empereur disait;
« — Et après tout, ajoutait-il gaiement, ce n'est pas qu'il € eût été impossible que les circonstances m'eussent amené « à embrasser l'islamisme; et, comme disait celte bonne « reine de France : vous m'en .direz tant /.. Mais œ n'eût « été qu'à bonne enseigne; il m'eût fallu pour cela au « moins jusqu'à l'Ëupbrate. Le changement de religion, « inexcusable pour des intérêts privés, peut se comprendre « peut-être par l'immensité de ses résultats politiques. « Henri IV avait bien dit : Paris vaut bien une messe. c Croit-on que l'empire d'Orient et peut-être la sujélion de « l'Asie, n'eussent pas valu un turban et des pantalons ; car, « c'est au vrai uniquement à quoi cela se fût réduit. Les € grands scheicks s'étaient étudié à nous faire beau, jeu, ils « avaient aplani les grandes difficultés ; ils permettaient le « vin et nous faisaient grâce de toute formalité corporelle*
c Nous ne perdions donc que nos culottes, et pn chapeau^ « Je dis nous, car Tarmée, disposée comme elW Tétait, s'y « fût prêtée indubitablement et n'y eût vu que du rire et des « plaisanteries. » {Mémorial, etc. 26 avril 1816.)
— Quand le premier homme du monde parle ainsi des révélations, les révélations, socialement, se trouvent anéanties. Alors, reste le déisme, synonyme de panthéisme, et germe de toute anarchie.
« — Tout, disait TEmpereur, proclame l'existence d'un t Dieu, c'est indubitable. Mais, toutes nos religions sont « évidemment les enfants des hommes. Pourquoi y en avait- « il tant? Pourquoi la nôtre n'avait-elle pas toujours existé? « Pourquoi était -elle exclusive? Que devenaient les homnoies « vertueux qui nous avaient devancés? Pourquoi ces reli-
< gions se décriaient-elles, se combattaient-elles, s'extermi- « naient-elles? Pourquoi cela avait-il été de tous les temps,
< de tous les lieux? C'est que les hommes sont toujours les
< hommes ; c'est que les prêtres ont toujours glissé partout « la fraude et le. mensonge. Toutefois , disait l'Empereur, « dés que j*ai eu le pouvoiry je me suis empressé de rétablir « la religion. »
— L'Empereur sentait donc que le déisme est anar- CHIQUE. Il sentait bien que rantropomorpliisme est despo* tique. Mais, il n'est jamais parvenu à comprendre : que le despotisme, en présence de l'incompressibilité de l'exameg, est lui-même anarchique par essence.
« — Je m'en servais, continuait l'Empereur en parlant « do la religion révélée, comme de base et de racine. Elle « était à mes yeux l'appui de la bonne morale, des vrais prin- « cipes, des bonnes mœurs. Et puis, l'inquiétude de l'homme « est telle... »
— C'est, l'inquiétude de l'ignorance, en présence de l'incompressibilité de l'examen, qu'il fallait dire.
— cxni —
« — Est telle, qu'il lui faut ce vague et ce merveilleux « qu'elle lui présente. »
— Oui, tant que l'examen peut être comprimé.
< — Il vaut mieux, continuait l'Empereur, qu'il le prenne
< là tue d'aller le chercher chez Cagliostro, chez mademol*
< selle Lenormand, chez toutes les diseuses de bonne avenc ture et les fripons. »
— Oui, mais quand l'examen est devenu incompressible, l'homme inquiet, l'homme ignorant, préfère les folies non usées aux folies usées. Voyez les tables parlantes, contre lesquelles les évéques sont obligés de faire des mandements !
« — Quelqu'un ayant osé lui dire qu'il pourrait se faire « qu'il finit par être dévot, l'Empereur a répondu avec l'air € de la conviction qu'il craignait que non, et qu'il le pro- « nonçait à regret; car c'était sans doute une grande consoc lation ; que toulefois son incrédulité ne venait ni de travers c ni de libertinage d'esprit, mais seulement de la force de sa c raison. «« Cependant, ajoutait-il, l'homme ne doit jurer de c rien sur tout ce qui concerne ses derniers moments. En « ce moment, sans doute, je crois bien que je mourrai sans c confesseur ; et néanmoins voilà un tel, en montrant l'un de c nous, qui me confessera peut-être. Je suis bien loin d'être « athée, assurément, mais je ne puis croire tout ce qu'on « m'enseigne en dépit de ma raison, sous peine d'être faux et « hypocrite. » (7-8 juin 1816.)
— Et l'Empereur n'avait pas observé : que Tanlropomorphisme philosophique est aussi antipathique à la raison que l'antropbmorphisme révélé,
« — Dire d'où je viens, ce que je suis, où je vqfs, est au- € dessus de mes idées, et pourtant tout cela est. »
— Il est certain : que, tant qu'on ne sait d'où l'on vient, ce qu'on est, où Ton va, qu'on ne sait que très-peu de chose; ou plutôt qu'on ne sait rien du tout. C'est là ce qui
— cnni ^
caractérise la période d'ignorance aeciale sur la réalitfi dn | droit. Si l'Empereur avait pu réfléchir à ces choiea, U aurait i facilement compris : qu'en présence de rincompresàbilité de | l'examen, cette ignorance doit être anéantie, ou qtielABociété doit périr.
« -- Toutefois, ajoutait TEmpereur, le sentiment rellgledi « est si consolant que c'est un bienfait du ciel qlie de h
« posséder. » ■ '
— ' C'est ?rai ; mais, c'est ce qui est impossible : en présence de l'ignorance sooiale et de l'incompressibilité de l'examen.
< — De quelle ressource, ajoutait l'Empereur, ne nous se- € rait-il pas ici? quelle puissance pourraient avoir sur moi < les hommes et les choses, si, prenant en vue de D|eu mes « revers et mes peines, j'en attendais le bonheur ftitur pour « récompense ? »
*- Le bonheur éternel, n'est-ll pas vrai, dont le malheur éternel est le pendant? Est-ce que cela aussi n'est point absurde? Quand la religion réelle est démontrée, chacun sait que toute peine est méritée. Et c'est alors que les hommes et les choses ne peuvent rien sur vous ; et que vous acceptez tout avec résignation et même avec bonheur: car, pour rhonnête homme, l'acquit d'une dette est un bonheur.
(c — Quelle serait donc ma jouissance, continue l'Ëmpe- « rcur, si le charme d'un avenir futur se présentait à moi « pour couronner la fin de ma vie! »
{Mémorial, 7-8 juin 1816.)
— Vous voyez : que, le déisme de l'Empereur ne lui oitirait pas même l'espérance d'une vie future. C'est que les conclusions du déisme sont nécessairement le panthéisme.
« — L'instruciion et l'histoire, disait encore l'Empereur, « voilà les grands ennemis de la vraie religion défigurée par « les imperfections des hommes! » (19 août 1816.)
— - Comment! l'instruction est l'ennemie de la vraie reli-
— GXIX —
gioDi Alors, ou oette instruction est fausse^ ou la Migion n'eatr-pas vrïie : à moins qu'instruction ci vérité soient in-
Le mallieur de TËmpereur était d'être irréligiiiêw, dans le sens rationnel de cette expression, sens que nos lecteurs ont déjà deviné, et que nous exposerons bientôt. Ce défaut ne doit pas être imputé à l'Empereur, mais à son époque, hès lors^ TEmpereur voulait être souverain de la religion, au lieu d'en être le premier sujet. La religion, pour rËmt)ereur, n'était pas le but de l'humanité; mais, seulement uti înoyen pour là dominer.
« — Lorsque, disait l'Empereur, lorsque je saisis le timon
« des affaires, j'avais déjà des idées arrêtées sur tous les
c grands éléments qui cohésionnent la société; j'avais pesé
« toute l'importance de la religion; j'étais persuadé et j'a-
c vais résolu de la fétâbllf. Mais, on croira difflcilemenl les
« résistances que j'eus à vaincre pOUf fameflei* le càtholi-
« cismie; on m'eût suivi bien plus votobtiers, &i J'eusse aN
« bore la bannière protestante; i
— Nul douté à cela. Elle est la Âroiitiére du pàtltbéisine, déclaré scientifique depuis Cabanis et Mil^beâu.
« — C'est au point, continuait l'Empereur, qu'au con- < seil d'État, où j'eus grande peine à faire adopter le conc cordât , plusieurs ne se rendirent qu'en complotant d'y « échapper. Eh bien ! disaient-ils l'un à l'autre, faisons-nous c protestants, et cela ne nous regardera pas. Il est sûr qu'au « désordre auquel je succédais, que sur les ruines où je me « trouvais placé, je pouvais choisir entre le catholicisme et « le protestantisme; et il est vrai de dire encore que les dis- « positions du moment poussaient toutes à celui-ci ; mais c outre que je tenais réellement à ma religion native, j'avais € les plus hauts motifs pour me décider. »
— Les deux alternatives^ quant à l'ordre social, étaient également mortelles. Et, tant que l'ignorance sociale n'est pofint évanouie, il n'y en a pas une troisiéwet
« — rEn proclamant le protestaalisme, contiQuait TEmpe- « reur, qu'eussé-je obtenu? j'aurais créé en France deux « grands partis à peu près égaux, lorsque je voulais qu'il « n'y en eût plus du tout. »
— Plus de partis! En présence du règne des opinions, de la souveraineté du peuple, de Tignorance sociale et de Tincompressibilité de Texamen ! comme le génie est sujet à l'erreur : tant que la vérité ne domine pas !
« — J'aurais, continuait l'Empereur ranimé la fureur des « querelles de religion, lorsque les lumières du siècle et ma «diivolonté avaient pour but de les faire disparaître tout à fait. « Ces deux partis^i'^u se déchirant, eussent annihilé la « France^ et l'eussent rendue l'esclave de l'Europe, lorsque « j'avais l'ambition de la rendre maîtresse. »
— Hélas! les idées de domination européenne, d'une part, et d'équilibre européen à^nne autre, sont les deux folies de notre époque. Çélh-êlre, aurais-je dû mettre en tête : l'idée de la séparation Ses pouvoirs.
« — Avec le catholicisme, continuait l'Empereur, j'arri- « vais bien plus sûrement à tous mes grands résultats; dans <K l'intérieur, chez nous, le grand nombre absorbait le petit, « et je promettais de traiter celui-ci avec une telle égalité, a qu'il n'y aurait bientôt plus lieu à connaître la différence. « Au dehors le catholicisme me conservait le pape; et avec « mon influence, et nos forces en Italie, je ne désespérais « pas, tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de finir <x par avoir à moi la direction du pape; et dès lors quelle in- <c fluence! quel levier d'opinion sur le reste du monde, etc. »
Et il a terminé en disant :
« François T' était placé véritablement pour adopter le <c protestantisme à sa naissance, et s'en déclarer le chef en « Europe. Charles-Quint, son rival, prit vivement le parti de « Rome ; c'est qu'il croyait voir là pour lui un moyen de « plus d'oblonir l'asservissement de l'Europe. Cela seul ne « suftlsail-il pas pour indiquer à François i*'' la nécessité
< de se charger de Tindépendance de cette môme Europe? « Mais il laissa le plus, pour courir après le moins, il s'at- « tacha à poursuivre ses mauvais procès d'Italie ; et, dans c rintention de faire sa cour au pape, il se mit à brûler des c réformés dans Paris. t;n
« Si François T' eût embrassé le luthéranisme, si favo- « rable ^ la iuprématie royale, il eût épargné à la France « les terribles convulsions religieuses amenées plus tard par « les calvinistes, dont Tatteinte, toute républicaine, fut sur c le point de renverser: le trône et de dissoudre notre belle « monarchie. Malheureusement François V^ ne comprit rien
< de tout cela, car il ne saurait donner ses scrupules pour « excuse, lui qui s'allia avec les Turcs, et les amena au mine lieu de nous« Tout bonnement, c'esi qu'il n'y voyait pas « de si loin. Bêtise du temps, intelligence féodale ! Fran- « çois 1*^, après tout, n'était qu'un héros de tournois, un c beau de salon, un de ces grands hommes pygmées. »
(17 août 1816.)
— Hélas ! pendant toute l'époque dMgnorance sur la réalité du droit, combien de grands hommes pygmées !
Il est évident que l'Empereur n'avait pas sur le mot religion, une idée claire et ne renfermant rien d'absurde.
Je viens de prouver : que, jusqu'à présent, personne n'a eu, sur le mot religion, une idée claire et ne renfermant rien d'absurde.
J'ai préparé mes lecteurs à la conviction : que le mot religion ne peut avoir de valeur claire et ne renfermant rien d'absurde, que la valeur suivante :
Lien du bien être ou du mal être, en celte vie, avec les actions commises dans des vies antérieures, selon qu'elles eut été commises conformément ou conlraircmeiU à la conscience, au raisonnement de chaque individu ;
Lien des actions commises en celle vie, avec le bien éire ou le mal être dans des vies postérieures, selon que les
-« GUli —
aotions OQt éié oommiées oonformèment du eonmiireinent à la conscienoe, au raisonnement de chaque individu. En moins de mots : là religion, c'est la êançtion n/Ati-
vitale^ LA SANCTION RELIGIEUSE.
La sanction religieuse existe-t-elle en réalitéf Question I
— çsxm —
Vin.
SANCTION REUGIEUSE, ORDRE MORAL, nJSTlCE ÉTERNELLE.
« Lêl «xpre^lidni, ëÀitfindif RldLffiiKÛsE,
« OBBBB MOlÀb et JUSTICB BTBtNBliLS OOt UD^
a seule et même valeur. C'est une trinité sans c mystète ; c*est, comme !• disait 14 Aoml- « guière , une seule et même idée sous trois « formes diverses ; Là oft il n'y a pas sang- « noN RELIGIEUSE , il n'y a ni ordre moral « ni jcsnaB étsrkelle; là ofk il n'y k pu « d'ordre mobal^ il n*y a ni sanction reli- « 6IEUSË ni jtsfiCE éternelle ; là où 11 n'y a « point luincE éternelle, il n'y a ni sanction « religieuse ni ordre moral; et réciproquea ment pour l'affirmative. »
G0UN8| Jtfit.
Avant de parler de justice élemelUy parlons de justice; et voyons si , sous l'antropomorphisme comme sous le maté*
rialisme, bravache ou poltron, la justice existe
vis-à-vis de la raison.
Dans cette recherche , nous allons prendre pour guide, celui que Voracle ou la science de l'époque^ considérait comme le plus sage des contemporains. C'est nommer Socrate, le maître de Platon. Et remarquez, qu'en fait de jWtice, on n'a pas avancé de l'épaisseur d'un cheveu, depuis Socrate et Platon.
C'est dans l'ouvrage de Platon que la postérité a nommé LA République, que Platon avait nommé l'Etat, expression qui chez lui signiQait justice, que nous allons recber-
— CXXIT —
cher la valeur de 'l'expression justice. Que le lecteur ne s'effraie pas, autant que lui, nous craignons la migraine.
Voici Targument du premier livre de la République de Platon :
« — Platon réfuie successivement cette maxime : Il est « juste de faire du bien à ses amis, et du mal à ses ennemis ; « et cette autre maxime : la justice est ce qui est avantageux <c au plus fort. Une fois débarrassé de ces sophismeSp il « cherche la nature de la justice, il établit qu'elle est sagesse <c et vertu, comme l'injustice est vice et ignorance
« Tel est le principe transcendant de ce sublime ou- « VRÀGE. C'est sur la justice que Platon va bâtir sa repu- « blique idéale. » {Traduction de Grou.)
— En général, c'est ainsi que l'on écrit l'histoire. Quand un historien dit à ses lecteurs : Je vais vous montrer un chat, il peut, en toute sécurité, leur montréi* 'un boeuf; et, quatre-vingt-dix-neuf individus sur cent, s'imagineront avoir vu un CHAT.
Tâchons d'être un des centièmes ;' et voyons si , en effet, le divin Platon a décrit un bœuf après avoir promis de présenter un chat.
L'examen que nous allons faire, doit, je le répète, avoir un , but. Le divin Platon était matérialiste', tantôt bravache, tantôt poltron , et souvent sous un masque d'antropomorphisme. Ce que nous venons d'affirmer, nous le prouverons de la manière la plus incontestable, en traitant de l'incompressibilité de l'examen.
Ici , un dilemme se présente : ou Platon croyait en effet : que, la justice est ce qui est avantageux au plus fort; ou, il ne le croyait pas.
S'il le croyaH, il a fait tout ce qu'il a pu pour détruire la vulgarisation de cette maxime, vulgarisation nuisible aux forts; s'il ne le croyait pas, il aura employé tout son talent pour faire passer sa conviction dans l'esprit de ses lecteurs. Si, alors, ses moyens sont faibles pour défendre cette cause.
— CXXT —
il ne faudra en accuser que la cause elle-même défendue au point de vue d'un matérialisme bravache ou poKron, toujours recouvert d'un masque d'antropomorphisme plus ou moins hypocrite.
La République de Platon est un dialogue dont les interlocuteurs sont :
Socrate.
Céphale. ^
Polémarque, fils de Géphale.
Glaucon, j ^^ ^-j^^^gton et frères de Platon. Adimante, ) ' '
Clitophon.
Thrasymaque, sophiste.
Ce qu'il y a de très-remarquable ; c'est : que Thrasymaque, nommé sophiste par le traducteur, est précisément le seul qui raisonne clairement, sans sophismes et sans galimatias : dés que l'on se p|9,çe.au point de vue de Platon : le matérialisme.
C'est par Céphale, l'un des défenseurs de la justice pour iajusiice, que nous allons commencef^f^
« — C'est, dil-ilyiparce que les richesses sont d'un très- « grand secours, qu'elles sont à mes yeux si précieuses, non «c point pour tout homme, mais pour le sage seulement; c car, c'est à une fortune aisée qu'ont est redevable, en « grande partie, de ne point se trouver exposé à tromper
c personne Les richesses ont encore d'autres avan-
« tnges sans doute, mais tout bien pesé^ je crois que tout « homme de sens donnera de bien loin la préférence à celui- « ci sur tous les autres.. »
— Et à cela Socrate répond :
\ — Rien de plus beau que ce que tu dis, Céphale. »
— Ainsi, le plus grand mérite des richesses est de ne pas être obligé d'être fripon : ce qui, selon Platon, serait fort juste, quand on est pauvre, si on était assez adroit pour ne pas se faire prendre; mais, a le désagrément de vous sou-
mettre à la justice des forts, qui font bonne garde, parce qu'ils n'aiment point à être volés.
Tout cela est parfaitement logique,au point de vue du matérialisme. Et le complément de cette logique est une Inquisition : pour abrutir les masses et les soumettre h un antropomorphisme que le divin Platon méprise souverainement. Aussi, avait-il basé ses lois sur une inquisition, auprès de laquelle celle de saint Dominique n'était qu'un Jeu d'enfant.
Quant au bonheur que les ricbesaes procurent, en donnant les moyens d'être utile aux autres, cela ne peut avoir de rapport, au point de vue de la logique : ni avec le matérialisme, ni avec l'antropomorphisme. Aussi, le divin Platon n'en parle pas.
Puis, Polémarque prend la place de Géphaie, et Socrate lui dit ;
« — Apprends-moi donc, Polémarque, puisque tu prends « la place de ton père, ce que dit Simonide au sujet de la « justice, et en quoi tu l'approuves. »
« <— Il dit que le propre de la justice est de rendre à chaf cun ce qu'on lui doit, et en cela, je trouve qu'il a raison. »
— Là-dessus, Socrate fait quatre pages de sophismes aur la définition de Simonide, et arrive à la conclusion suivante ;
« — Prends garde encore à ce que je vais dire ; Celui qui « est le plus adroit à porter des coups, spit à la guerre, soit à « la lutte, n'esl-il pas aussi le plus adroit à se garder de ceu% « qu'on lui porte? — Oui. — Et celui qui est le plus habile « à ^^ garder d'une maladie et à la prévenir, n'est-il pas en « même temps le plus capable de la donner à un autre? — < Je le crois. — Quel est le plus propre à garder une armée, « n'est-ce pas celui qui sait dérober les desseins et les pro- « jets de l'ennemi? — Oui, sans doute. — Par conséquent, c le même homme qui est propre à garder une chose est « aussi propre à la dérober? — Oui. — Si donc le juste « est propre à garder de Targent, il sera propre aussi à la
« dérober. <^ Du moins, c'est une oonséquenoe de ee que « nous venons de dire. — L'homme juste, conclut SocralCj « est donc un flripon? Il paraît que tu as puisé oette Idée ■ dans Homère, qui vante beaucoup Ântolycus, aïeul maà ternel d'Uiysse, et dit quUl surpaisa tou$ les hommes dans
• l^art de dérober et de tromper. Par conséquent, selon « Homère, Simonide et toi, Injustice n*est autre chose que
- É l'an de dérober pour le bien de ses amis et pour le mal de « ses ennemis : n*est-ce pas ainsi que tu Tentends? -— Non , « par Jupiter. Je ne sais ce que J'ai voulu dire. »
•«- Après avoir fait confondre et Céphale et Polémarque par Soerate, pour prouver que la justice n'est que la force, Platon va maintenant établir Socraie en défenseur de h justice j>our la justice; et c'est Thrasimaque, le prétendu sophiste, qu'il charge de l'attaquer.
« *— Soerate ! lui dit-11, à quoi bon tout ce verbiage? Pour-
< quoi vous céder, comme de concert, la victoire l'un à
< l*autre, ainsi que des enfants? Veux-tu sincèrement savoir « ce que o*est que la justice? Ne te borne pas à interroger
• et à te faine une sotte gloire de réfuter les réponses des « autres. Tu n'ignores pas qu'il est plus aisé d'interroger « que de répondre. Réponds-moi à ton tour, Qu'eat-ce que « la justice? Et ne va pas me dire ; que, c'est ce ^ui conf ment, ce qui est utile^ ce qui est avantageux, ce qui est « lucratif, ce qui est profitable; réponds netlement çt pré-
< cisément : parce que je ne suis pas un homme à prendre
• des sottises pour de bonnes raisons
« Écoute dono. Je dis que la jmTieB n'est autre chose
« QUE CE QUI EST ATANTAmUX AU PLUS FORT. . . »
« «- De grAoe, explique-toi plus clairement* »
« — Ne sais-tu pas que les différents États sont ou mo-
« Barehiques, ou aristocratiques, ou populaires?— «Je sais
« cela. — Dans chaque État,- celui qui gouverne n*est-il pas
« le p/u^/'orl?-^ Apparemment. -^Chacun d'eux ne fait-il
< pas les lois à son avantage; le peuple, dee lois popu-
— Gxxvni —
« laires; le monarque, des lois monarchiques; et ainsi « des autres? Et quand ces lois sont faites, ne déclarent-ils « pas que la justice, pour les gouvernés, consiste dans Pob- < servation de ces lois (i)? Ne punissent-ils pas celui qui « les transgresse, comme coupable d'une action injuste? « Voici donc ma pensée. Dans chaque État, la justice est « t'avantage de celui qui a l'autorité en main, et par eonsé^ « quent du plus fort. D'où il suit, pour tout homme € QUI SAIT RAISONNER, que paHôul la justice, et ce ({tfi c est avantageux au plusi fort, sont là même chose. »
— Gomment trouvez-vous le sophiste? Â cela, Socrate répond quatre pages de verbiage et de sophismes. Puis, sans avoir établi une seule prémisse qui ait le sens commun, il condut:
« — Par conséquent, Thrasimaque, tout homme qui « gouverne, considéré comme tel, et de quelque nature que «' soit son autorité, ne se propose jamais, dans ce quil or* «donne, )$on intérêt personnel, mais celui de ses sujets. « C'est à ce but qu'il vise, c'est pour leur procurer ce qui « leur est convenable et avantageux, qu'il dit tout ce qu'il « dit^ et fait tout ce qu'il fait. »
— Platon sait parfaitement: qu'en présence de la logique et du matérialisme ou de Tantropomorphisme, cette réponse est ce qu'il y a de plus stupide au monde. Aussi, fait-il dire par Socrate :
« — Nous en étions là et tous les assistants voyaient « clairement que la définition de la justice était directement « opposée à celle de Thrasimaque, lorsqu'au lieu de i^ « pondre, il me demanda si j'avais une nourrice? Ne vaut-il
(1) Le traducteur est tellement conyaincu que Thrasimaque exprime la X)cusée de Platon^ qu'il ne peut s'empêcher de mettre eo note : On tteon' naît ici la première idée du système de Hobhes,
C'est qu'en effet : la force est la seule justice possible pour toute l'époque d'iguorance sociale.
— CXXDC —
< pas mieux répondre, lui dis-je, que de faire de pareil.es « questions? — Elle a grand lortde te laisser ainsi morveux « et de ne pas te mouclier. Tu en as besoin, car tu ne sais € seulement pas ce que c'est que des troupeaux et un ber- « ger. — Pour quelle raison, s'il te plaît? »
— - Maintenant, écoutez le sophiste^^t dgpoandez-vous : si^ Platon était homme & faire parler ainsi, celui auquel il aurait donné un rôle de sophiste à remplir?
« — Parce que, répond Thrasymaque, tu crois que les € bergers pensent au^jien de leurs troupeaux, qu'ils les or- € ganisent et les soigne^} dans une autre vue que celle de € leur intérêt et de celui de leurs maîtres. Tu t'imagines en- « core que ceux qui gouvernent, j'entends toujours ceux € qui gouvernent véritablement, sont dans d'autres senti* M ments à l'égard de leurs sujets, que les bergers à l'égard « de leurs troupeaux, et que jour et nuit ils sont occupés « d'autne chose que de leur avantage personnel. Tu es si € éloigné de connaître la nature du juste et de l'injuste, que « tu ignores même que la justice est un bien pour tout autre « que pour le juste, qu'elle est utile au plus fort qui comte mande, et nuisible au plus faible qui obéit; que l'injustice, «c au contraire, exerce son empire sur les personnes justes, « q|^, par simplicité^ cèdent en tout à l'intérêt du plus fort, « et ne s'occupent que du soin de son intérêt, sans penser « au leur. Voici, simple que tu es, comme il faut prendre la « chose. L'homme juste a toujours le dessous partout où il M se trouve en concurrence avec rhomiàyinjuste. D'abord, « dans les conventions mutuelles et dans le commerce de la c vie, tu trouveras toujours que l'injuste gagne au marché € et que le juste y perd. Dans les affaires publiques, si les « besoins de l'État exigent quelque contribution, le juste, « avec des biens égaux, fournira davantage. S'il y a, au « contraire, quelque chose à gagner, le prolit est tout ente \iffv pour l'injuste. Dans l'administration de l'État, lèpre- « mier, parce qu'il est juste, au lieu de s'enrichir aux m. »*
é dépens du public, laissera même dépérir ses affaires do- « mestiques par le peu de soin qu'ii y prendra. Encore i sera-ce beaucoup pour lui, s'il ne lui arrive rien de pis. c De |lus, il sera odieux à ses amis, à ses proches, parce « qu'il ne voudra rien faire pour eux au delà de ce qui est • équitable. L'injuste éprouve un sort tout contraire; car, « ayant, comme j'ai dit, un grand pouvoir, il en use pour a l'emporter toujours sur les autres. C'est sur un homme de € ce caractère qu'il faut jeter les yeux, si tu veux com- « prendre combien l'injustice est plus avantageuse que la <K justice. Tu le comprendras encore mieux, si tu considères t l'injustice parvenue à son comble, dont l'enèt est de rendre « très-heureux celui qui la commet, et très-malheureùx ceux « qui en sont les victimes, et qui ne veulent pas repousser « l'injustice par l'injustice. Je parle de la tyrannie qui ne <t met point en œuvre la fraude et la violence; h dessein de « s'emparer peu à peu, et comme en détail, du bien d'au*- « trui, mais qui, ne respectant ni le sacré, ni le profane, « envahit d'un seul couples fortunes des particuliers et celles
< de l'État. Les voleurs ordinaires, lorsqu'on les prend sur c le fait, sont punis du dernier supplice; on les accable des « noms les plus odieux. Selon la nature de l'injustice qu'ils
< ont commise, on les traite de sacrilèges, de ravisseurs, « de fripons, et de brigands; mais un tyran qui s*est rendu « maître des biens et de la personne de «es concitoyens, au « lieu de ces noms détestés, est comblé d'éloges : il est re-
< gardé comme un homme heureux par ceux qu'il a réduits « à l'esclavage, et par les autres qui ont connaissance de « son forfait; car, si on blâme l'injustice, ce n'est pas que « l'on craigne de la commettre, c'est qu'on craint de la « souffrir. Tant il est vrai, Socrate, que l'injustice portée i « un certain point est plus forte, plus libre, plus puissante « que la justice, et que, comme je disais d'abord, la justice « travaille pour l'intérêt du plus fort et l'injustice pour son « propre intérêt ! »
-^ En présence du matérialisme et de l'antropoillor-
phisme, identiques, vis-à-vis de la logique quant à la néga* tion de sanction religieuse , c'est clair, c'est incontestable, comme deux et deux font quatre.
Après cela, Socrate remplit quatre nouvelles pages de verbiage et de sophismes pour ne rien répondre. Puis, parait Glaucon, le frère de Platon^ qui semble prendre le parti de Socrate; il ajoute huit autres pages de semblable verbiage, pour arriver à ce par où il aurait dû commencer.
€ — Mais les Dieux, dit Socrate, ne sont^ils pas justes « aussi? »
« — Â la bonne heure! répond Glaucon, ayant l'air de « lui dire : « De quoi diable nous parlez-vous? Est-ce que « vous et moi croyons aux Dieux? »
€ — L'injuste, continue Socrate, qui fait la sourde « oreille, l'injuste sera donc l'ennemi des Dieux, et le juste « en sera l'ami. »
c — Tire bravement telle conséquence qu'il te plaira , m répond le frère de Platon,* je ne m'y opposerai pas,