POUR NE POINT H£ BROUILLER AVEC CEUX QUI NOUS « ÉCOUTENT
— Comment trouvez-vous la réponse ?Esl-elle digne d'un journaliste, qui ne veut pas se brouiller avec un parquet?
Là-dessus, quatre nouvelles pages de verbiage et de sophismes : pour finir le premier livre de la République. Si je DO cite point le verbiage, c'est que je ne veux ni ennuyer mes lecteurs; ni leur donner la migraine. Si, à cet égard, quelqu'un me contredit, je lui laisse le plaisir de citer ; et je lui prédis : que, pas un lecteur sur cent n'achèvera de le lire.
Nous arrivons au livre second. Vous croyez que Platon va laisser, à cet égard, une ombre de victoire A Socrale couronné de galimatias? Il n'en sera rien.
€ — Je crus, dît Socrale, après avoir parlé de la sorte, c que l'entretien était fini; mais, ce n^élait encore que le « prélude.»
— Diable ! Il paraît que nous ne sommes pas au bout. Consolez-vous, lecteurs ! Si c'est trop long, nous couperons court.
« — Glaucon, continue Socrate, fit paraître en cette oc* « casion son courage ordinaire; il ne voulut pas se rendre « comme Thrasimaque; mais prenant la parole*. « « So- « crate, me dit-il, le suffit-il de paraitre nous avoir per- « suadés que la justice est en tous sens préférable à Tin- « justice? ou veux-tu nous persuader en effet? » » — Je le « voudrais, lui dis-j^? si cela est en mon pouvoir. . . « •»
< — Écoute-moi, dit Glaucon. Il me semble que Thrasi- « maque s*est rendu trop tôt au charme de tes discours, c Pour moi, je ne suis pas fout à fait content de ce qui a été < dit de part et d'autre, pour la justice et pour Tinjustice. « Je veux connaître quelle est leur nature, et quels effets l'une « et Tautre produisent immédiatement dans Tàme. Je ne veux « pas qu'on fasse aucune attention aux récompenses qui y « sont attachées, ni à aucune de leurs suites bonnes ou « mauvaises. »
— i Voilà la question placée sur le véritable terrain du matérialisme bravache ou. poltron, et aussi de l'antropomorphisme, dès qu'il est en face de l'examen. C'est ce que M. Guizot enseigne à la jeunesse en lui disant : la morale est indépendante des idées religieuses. Mais, écoutons Glaucon I
« — Voici donc, continue le frère du divin Platon, voici « ce que je vais faire si tu le trouves bon. Je reprendrai « l'objection de Thrasimaque. Je dirai d'abord ce que c'est « que la justice, selon l'opinion commune, et d'où elle tire « son origine. Je ferai voir ensuite que tous ceux qui la pra» « tiquent ne la regardent pas comme un bien, mais qu'ils « s'y soumettent comme à une nécessité. Enfin je montrerai a qu'ils ont raison d'agir ainsi^ pàbce que là condition
a DU MÉCHANT EST INFINIMENT PLUS AYANTÂGEUSE QUB « CELLE DU JUSTE »
— czxzrn —
-^ Est-ce clair? Cela signifle-t-il : que le bon, qui peut être méchant et ne Test pas, n'est qu'un sot sous le matérialisme; sous le panthéisme; et aussi sous Tantropomorpbisme? Il est vrai que, par peur de la ciguë ou du parquet d'Athènes, Glaucon, le condisciple et le frère de Platon, le disciple de Socrate, ajoute :
« — A ce qu'on dit ; car, pour moi, Socrale, je n'ai pas c encore pris mon parti : mais j'ai les oreilles si souvent rec battues de discours semblables à ceux de Thrasimâque, « que je ne sais à quoi m'en tenir. Je n'ai encore entendu « personne qui me prouvât comme il faut que la justice est « préférable à l'injustice. Je veux l'entendre louer en elle- « même pour elle-même ; et c'est de 'toi principalement que « j'attends cet éloge. C'est pourquoi je vais m'étendre sur « les avantages de la condition du méchant, lii verras par « là comment je souhaite que tu t'y prennes pour louer la « justice. Vois si ces conditions te plaisent! »
— Si messieurs les journalistes avaient autant d'adresse pour discuter, ils ne se feraient pas aussi souvent mettre en cage. Socrate répond :
« — Assurémen^^et de quel autre sujet un homme sensé « pourrait-il s'entretenir plus souvent et plus volontiers? »
— Si Socrate avait connu les questions de tables parlantes, d^équilibre européen, et de paix perpétuelle au sein des nationalités sous la garantie des assurances, il n*aurait point énoncé une pareille naïveté.
• >7r- C'est fort biçn dit, continue Glaucon. Écoute donc € quelle est, selon l'opinion commune, la nature et l'origine ^€ de la justice. C'est, dit-on, nubien en soi de commettre c l'injustice, et un mal de la souffrir.»
— En présence de la science matérialiste, c'est, je le répète, clair comme deux et deux font quatre.
« — Mais, ajoute Glaucon, qui n'est pas encore satisfait,
-— 6XTX1T -s-
< il y a plus de mal à la souffrir que de bien à la commettre. ft C'est (vourquoi après que les Âo»)f/»e« »
— Ici, il y a une erreur. Au lieu de dire les hommes, Glaucon aurait dû dire les forts. Tant que la force [peut régner, les forts seuls comptent au sein deThumanité. Nous allons faire cette correction et vous verrez que la phrase en sera plus, plaire.
« — ... Après que les forts eurent essayé des deux, et « se furent nui longtemps les uns aux autres, les plus faibles « (d'entre les forts), ne pouvant éviter les attaques des plus « forts, ni les attaquer à leur tour... »
— Nouvelle erreur. Si les plus forts avaient toujours été les plus forts, si la force brutale ne s'était point déplacée, il n'aurait pas été de l'intérêt commun de liguer les forts entre eux aux dépens du plus grand nombre des faibles*
a — ... Jugèrent, continue Glaucon, qu'il était doTinc< lérét commun d'empêcher qu'on ne fît et qu'on qe reçût jDc aucun dommage. »
— C'est-à-dire : qu'on ne fît aucun dommage aux fopls ligués entre eux; et, qu'ils ne reçussent aucun dommage ; toujours les forts.
« — De là, continue Glaucon, prirent naissance les lois . « et les conventions. »
— Sous-entendez : toujours entre les forts.
a — On appella/w^/^ et légitime, continue Glaucon, ce c qui fut ordonne par la loi. Telle est l'origine et l'essence de « la JUSTICE : elle tient le milieu entre le plus grand bien, « qui consiste à pouvoir être injuste impunément, et le a plus grand mal, qui consiste à ne pouvoir se venger de /'in- « jure qu'on a soufferte. On s'est attaché à la justice, non <c qu'elle soit un bien en elle-même, mais parce que Tim- « puissance où l'on est de nuire aux autres la fait regarder f comme telle. Car, celui qui peut être injuste, et qui est
— CZXXT —
« tpaimmt u^ komme^ n'a gardé de s'asmjêttif à une po- « reille convention ; ce serait folib pe sa pai|T. »
•--- C'est encore aussi clair, aussi incontestable que deux et deux font quatre: dès qu'on se plaoe au point de vue du matérialisme ou de l'antropomorphisme.
Et cependant, allez le dire à ceux qui nient Tabsolue nécessité d'une sanction religieuse socialement acceptée comme réelle! Ils vous traiteront de fou. Allez leur dire : qu'une pareille doctrine, émise par une minorité, nécessite l'inquisition la plus sévère pour les masses soumises à une calembredaine quelconque ! Ils se moqueront de vous. Dites-leur : que, le divin Platon est de cet avis ; et que, de sa bouche divine, il a formulé cette inquisition, même après avoir vu périr son mai(re par une inquisition. Ils vous répondront : que Platon était aussi fou que vous ; et vous aussi fou que Platon, Vous croyez peut-être ; que, pour regimber contre rbistûire, contre toute théorie, contre toute pratique passée et présente, ils vous donneront une raison ! Jamais les mystiques ne donnent de raison. N'ont-ils pas l'intuition? CelQ est, dit un mystique , parce qup je sens que cela est. Après cela, si vous n'êtes pas content, vous êtes peu raisonnable. Que faire avec de pareils fous? Rien: attendre que l'anarchie les ait saignés à bjanp.
En attendant Tanarchie, seule maltresse que ces messieurs veuillent écouter, laissons continuer Glaucon.
« — On devient injuste, dit-il, dès le moment qu'on croit « pouvoir l'être sans crainte, Car tout homme croit, dans le « fond de l'âme et avec raison, disent les partisans de l'in- « justice, quelle est plus avantageuse que la justice ; en sorte <c que si quelqu*nn, ayant reçu un tel pouvoir, ne voulait « faire tort à personne, ni toucher au bien d*autrui, on le « regarderait comme le plus malheureux et /«plus insensé « DE TOUS les hommes. Cependant, tous feraient en pu- « blic l'éloge de sa vertu, mais k dessein de se xaoMPisa
— czxm —
« MUTUELLEMENT, el dans la crainte d'éprouver eux-- « mimes quelque injustice. »
— Ce tableau, au point de vue matérialiste, est admirable de vérité. Est-ce qu'en présence de l'incompressibilité de i^examen, une pareille doctrine peut servir de base à Texlstence de Tordre? Â cet égard j'en appelle à tout homme de bonne foi, quel que soit le parti auquel il ait le malheur d'appartenir.
Glaucon continue d'exposer le tableau de Thomme nommé méchant^ lequel n'est que l'homme raisonnable dés qu'il n*y a plus de sanction religieuse, ou qu'il n'y a qu'une sanction religieuse évitable, ainsi qu'il en est toujours pour les reli* gions dites sur-rationnellement révélées.
« — Que le méchant, dit Glaucon, conduise ses entre- « prises injustes avec tant d'adresse qu'il ne soit pas décou- « vert; car, s'il se laisse surpren^i:^ en faute, ce n'est plus <x un habile homme. Le chef-d'œuvre de l'injustice, dit-il ea- « core, c'est de paraître juste sans l'être. Donnons-lui donc « une injustice parfaite; qu'en commettant les plus grands « crimes, il sache se faire la réputation d'honnête homme; «(,et s'il vient à broncher, qu'il puisse se relever aussitôt; « qu'il soit assez éloquent pour persuader son innocence à « ceux devant lesquels on l'accusera ; assez hardi et assez « puissant, soit par lui-même, soit par ses amis, pour em- « porter par la force ce qu'il ne pourra obtenir autrement. »
— Après avoir fait le portrait du méchant, lequel, je le répète, n'est que l'homme rationnel mis en présence du matérialisme considéré comme réel, Glaucon dit :
« — Mettons à présent, vis-à-vis de lui, l'homme de bien, « dont le caractère est la franchise et la simplicité, et qui, a comme dit Eschyle :
< Est plus jaloux d'être bon que de le paraître.
« Otons-liii la réputation d'honnête homme; car 8*il passe « pour tel, il sera, en conséquence j comblé d'honneurs et
— exxxfii —
« de biefis ; et noas ne pourrons pas Juger s'il aime la justice c pour elle-même ou pour les honneurs et les biens qu'elle « M procure. En un mot, dépouillons-le de tout, hormis la « justice ; et, pour mettre entre lui et l'autre une parfaite « opposition, qu'il passe pour le plus scélérat des hommes, « sans avoir jamais commis la moindre injustice; de sorte « que sa vertu soit mise aux plus rudes épreuves,,,^) qu'elle ne « soitébranlée ni par l'infamie, ni par lesmauvais traitements; « mais que, jusqu'à la mort, il marche d'un pas inébranlable « dans les sentiers de la justice, pasaf^nt toute sa vie pour un c méchant, tout juste qu'il est. C'est à la vue de ces deux « modèles, l'un de justice, l'autre d'injustice consommée, « que je veux que vous pronoi^^.isur le bonheur du juste c etdu méchant. »
« — Avec qiteïlc précision et quelle rigueur, àlon cher
< Glaucon, dit Socrate, tu te dépouilles de tout ce qui est
• étranger au jugement que nous devons porter ! »
— Ce qui prouve que Platon accepte les prémisses, exclusivement relatives à cette vie, qui doivent servir à porter le jugement.
« — J'y apporte, reprend Glaucon, le plus d'exactitude « que je puis. Après les avoir supposés tels que je viens de « dire, il n'est pas malaisé, ce me semble, de juger du sort
< qui les attend l'un et l'autre. Disons-le néanmoins, et si « ce que je vais dire te paraît trop fort, souviens-toi, So-
• crate, que je ne parle pas de mon chef, mais au nom de « ceux qui préfèrent l'injustice à la justice. »
— Ceci est une nouvelle précaution oratoire, prise contre .e parquet d'Athènes.
« — Le juste, tel que je l'ai dépeint, continue Glaucon, « sera fouetté, torturé, mis aux fers, on lui brûlera les yeux; « enfln^ après lui avoir fisiit souffrir tous les maux, on le « mettra en croix, et par là on lui fera sentir qu'il ne faut « pas s'embarrasser d'être juste, mais de le paraître. »
~ Avant d'arriver à la oondusion, disons iei ; que, ce passage est celui qui a fait donner à Platon le surnom de divin par le christianisme. On a voulu, dans ce juste, reoQnnailre le Christ ; et peu s'en est fallu : que, Platon ne fût canonisé comme prophète. Nous allons voir bientôt : comment Platon traite son Christ. Est-il nécessaire de faire apercevoir : qu'il n'y a pas Tombre de ressemblance entre le Christ et le juste de Platon? Le Christ est le plus grand des héros ; il sait que la sanction religieuse existe; il remplit ^n devoir et se dévoue pour l'humanité. Il est en même temps le plus grand des philosophes : il raisonne ; il est par son dévouement, l'expression de Téternelle raison, Le jusle de Platon, est le plus grand des imbéciles ; il croit savoir que la sanction religieuse n'exisie pas; pour lui, s'il raisonne, de^ voir et dévouement sont des folies. En se dévouant il prouve : qu'il n'est qu'un sot. C'est aussi ce que va dire Platon.
« — C'est donc, continue Glaucon, bien plutôt au mé- « chant qu'on doit appliquer les paroles d'Sscbyle ; pnrce % que ne réglant pas sa conduite sur l'opinion des bommes « et s'attachant à quelque chose de réel et de solide, il ne « veut point paraître méchant, mais l'être en effet. »
« Son habileté féconde conçoit et enfante heureusement « les plus beaux projets. T^ (Eschyle.)
c Avec la réputation d'honnéie homme, il a toute autorité « dans l'État ; il s'allie, lui et ses enfants, aux meilleures fa- « milles, il forme toutes les liaisons qu'il lui plaît. Outre « cela, il tire avantage de tout, parce que le crime ne Vef- « fraie point. A quelque chose qu'il prétende soit en pu- « blic, soit en particulier, il l'emporte sur tous ses concur- « renls; il s'enrichit, fait du bien à ses amis, du mal à ses % ennemis, offre aux Dieux des sacrifices et des présents ma- « gnifiques, et se concilie la bienveillance des Dieuœ et des
hommes bien plus aisément et plus sûrement que le jusle : « d'où l'on peut conclure avec vraisemblance, qu'il est
« AUSSI PLUS CHÉRI DES DiEUX. »
ce
— oxznx —
«- Si Von voulait considérer Platon, oomme prophète en portrait, celui qu'il vient de tracer, s'appliquerait mieux à Louia XI, que celui de son juste au Christ.
Voici, maintenant, une nouvelle phrase à l'adresse du parquet d'Athènes :
# *-« C'est ainsij Socrate, que les partisans de l'injustice fl prétendent que la condition de l'homme injuste, est plus « heureuse que celle du juste, de quelque côté qu'on l'en- « visage, du coté des dieux ou des hommes. »
— Il est évident : que des Dieux, dont la sanction est évitable par les richesses, c'est-à-dire par la force, sont, quant à la morale, comme n'existant pas. Aussi Platon était matérialiste poltron. Nous avons promis de le prouver; et, nous le prouverons surabondamment.
Vous vous imaginez, peut-être : que Platon veut en rester là! Du tout. Il tient à vous convaincre, surabondamment aussi : que l'honnête homme, non soumis à la sanction reli* gieuse, est uïi véritable sot; et que le méchant, qui alors sait se faire accepter pour honnête, est le chef-d'œuvre du raisonnement.
« — Lorsque, dit Socrate, Glaucon eut fini de parler, je c me disposais à lui répondre; mais son frère Âdimante, « prenant la parole, me dit : Socrate, crois-tu que la thèse « soit suffisamment développée? — Et pourquoi non? lui « dis-je. — Mon frère a oublié l'essentiel. — Eh bien ! tu « sais le proverbe qui dit que le frère vienne au secours de « son frère. Ainsi, supplée à ce qu'il a omis. Il en a cepen- « dant dit assez pour me mettre hors de combat et hors d'é- € tat de défendre la justice. — Toutes ces défaites sont inu- € tiles : je vais t'exposer un discours tout contraire au sien : « c'est celui de ceux qui prennent le parti de la justice contre « rinjustice. Cette opposition rendra plus sensible ce que « Glaucon paratt avoir en vue. »
. -<- Vous allez voir qu'Adiaiante ne prend guère de précau-
— ctx —
lions contre le parquet d'Athènes. Il est bien heureux â*é(re protégé par son frère, naturellement très -considéré, en sa qualité de restaurateur de l'inquisition. Qui sait même si Platon n'a point composé son chapitre sur Tinquisition, pour sauver Âdimante de ses imprudences?
« — Les pères, dit Adimante, recommandent la justMe à « leurs enfants, et les maîtres à leurs élèves/ Est-ce en vue « de la justice même? Non. >
— Voyez : comme ce non est sec !
« — Mais, continue Âdimante, en vue des avantages qui c y sont attachés, afin que la réputation d'honnéfe ^omme f leur procure des dignités, des alliances honorables, et tous c les autres biens dont Glaucon a fait mention. Ils vont en- « core plus loin que lui, ils leur parlent des faveurs que les « Dieux versent à pleines mains sur les justes, et ils ne taris-. « sent pas sur ce sujet, ils citent le bon Hésiode et Homère : < le premierquiditque:
« Les Dieux font couler le miel des chines pour les justes, « et que leurs agneaux succombent sous le poids de leur « toison. »
« Et le second qui dit que :
« Lorsqu*un bon roi, image des Dieux, rend la justice à € ses sujets, la terre ouvre pour lui son sein fertile, ses ver -^ t( gers abondent en fruits et la mer fournit à sa table^es <c mets les plus exquis.
a Musée et son fils enchérissept sur eux, et promettent anx « justes^ de la part des Dieux, des récompenses encore plus « grandes, ils les conduisent après la mort dans les Champs- < Élysées, les font asseoir à table, couronnés de fleurs, et « passer la vie dans les festins, comme si une ivresse éter^ a nelle était la plus belle récompense de la vertu. »
— Adimante, interprète de ses deux frères, estpeures*
peetueux envers les Dieux d'Athènes. Qu'aurait-il dit de l'éternel jeu de harpe?
« — Selon d'autres, conlinue Adimante, ces récompen;^ c ne se bornent point à leurs personnes. L'homme saint et « fidèle à ses serments revit dans sa postérité qui se per- « pétae d'âge en âge. Tels sont les motifs des éloges qu'ils « donnent à la justice. Pour les méchants et les impies, ils « les plongent aux enfers dans la boue, et les condamnent à « porter de l'eau dans un crible. Ils ajoutent que pendant « leur vie il n'est point d'affronts ni de supplices auxquels « leurs crimes ne les exposent; et tout ce que Glaucon a dit « des justes qui passent pour méchants, ils le disent des mé- « chants mêmes, et rien de plus. Voilà le préci^.^de leurs « discours en honneur de la vertu. »
— Maintenant, écoutez! et, cet édifice religieux va se trouver renversé, par le même interprète de Platon.
Adimante continue :
< — Écoute à présent, Socrate^ un langage bien différent « touchant la justice et l'injustice; langage que le peuple et « les poëtes ont sans cesse à la bouche. Us disent tous de con- « cert que rien n'est beau, ni en même temps plus difficile c et plus pénible que la tempérance et la justice ; qu'il n'est « au contraire rien de plus doux que l'injustice et le liberc tinage; rien qui coûte moins à la nature; que ces choses c ne sent honteuses que dans l'opinion deis hommes, et parce < que la loi Va voulu ainsi; mais qu'il n'en est pas de même c dans la pratique; que les actions injustes sont plus utiles « que les justes ; que la plupart des hommes sont portés à c honorer et à regarder comme heureux le méchant qui a des « richesses et du crédit; à mépriser et à fouler aux pieds le c juste, s'il est faible et indigent, quoiqu'ils conviennent que c le juste est meilleur que le méchant. »
— Il y a pour cela une bonne raison : c'est que le juste est plus facile à exploiter.
— oxLn —
Maintenant, écoutez aussi! Platon va VoUs enselg^ner ce que vaut rantropomorphisme en présence de l'examen; exft^ men qui devient populaire, ainsi que Platon le dit ailleurs, dès que l'inquisition religieuse cesse d'être dominante.
c — Mais de tous ces discours, les plus étranges, conlitiue
< Adimante, sont ceux qu'ils tiennent au sujet des Dieux et
c de la vertu. Les Dieux, disent-ils, n'ont souvent pour les
t hommes vertueux que des maux et des disgrâces, tandis
« qu'ils comblent les méchants de prospérités. De leur côté
« les sacrificateurs et les devins^ obsédant les maisons des
<c riches, leur persuadent que s'ils ont commis quelque péiihé^
c eux ou leurs ancêtres, ce péché peut être expié par des s»-
« orifices et des enchantements, par des fêtes et dés jeux, en
« vertu du pouvoir que les Dieux ont donné aux ministres de
c la religion. Quis si quelqu'un a un ennemi auquel il veut
« nuire; homme de bien ou méchant, peu importe, il peut à
« peu de frais lui faire du mal ; qu'ils ont certains secrets pour
« lier le pouvoir des Dieux, et en disposer à leur gré; ils édn-
« Arment tout cela par l'autorité des poëtes »
*— Et vous savez : que, poêle et prophète c'est tout utt,
« — Pour prouver, continue-t-il, combien il est aisé d'être « méchant, ils citent les vers d'Hésiode :
< — Si grande que soit la foule, on peut marcher à l'aise <c dans le chemin du vice; la voie est unie, elle est près de c chacun de nous; au contraire les Dieuos ont placé-devant a la vertu les travaux et les sueurs, et le sentier qui y cou* « duit est long et escarpé.
« — Et pour montrer qu'il est facile d'apaiser les Dieux, € ils allèguent ces vers d'Homère :
« les Dieux mimes se laissent fléchir; et quand on a € transgressé leurs lois, on peut les apaiser par des léa- « lions et des sacrifices. »
« Quant aux rites des sacrifices, ils produisent unb fbule « de livres, composés par Thésée et par Orphée, qu'Us font
'^^ (ititft =• « descendre, celui^i d*une Muse, celui-là de la Lune. Ils
< font ACCROIRE »
— Je répéterai mille fois : que, Platon institue une inquisition pour faire accepter comme vrai, ce que le législateurtrouvé bon de faire accroire ; et qu'il affirme : que, sans une inquisition toute société est impossible.
t -^ Us font accroire, continue Âdimante, non-seule- « ment à des particuliers, mais à des villes entières, qu'au « moyen de victimes et de jeux on peut expier les péchés
< des vivants et des morts; ils appellent Télétès les sacrifices « institués pour délivrer les mânes de l'autre vie, et ils préc tendent que ceux (}iii négligeront de sacrifier doivent s'at- « tendre aux plus grands tourments dans les enfers. »
€ Or, quelle impression, mon cher Socrate, doivent c faire de pareils discours touchant la nature du vice et de « la vertu, et l'idée qu'en ont les Dieux et les hommes, sur « Tâme d'un jeune homme doué d'un beau naturel, et d'un
« ESPRIT CAPARLE DE TIRER LES CONSÉQUENCES de tout
4t ce qu'il entend par rapport à ce qu'il doit être, et au « genre de vie quHl doit embrasser pour être heureux? »
— Maintenant, écoutez, générations de Jeunes Journalistes qui écrivez en 1854; et, qui ne craignez point d'affirmer : que, la sanction religieuse^ socialement acceptée comme vraie^ n'est point nécessaire à l'existence sociale ! Écoutez Platon ; ei, avec lui, tout ce qu^il y a eu d*iUuslre et d'instruit, ensemble que vous voulez soumettre à vos décisions imberbes ; et cela, sahs donner aucune raison qui puisse soutenir Pexamen !
« .^ N'est-^il pas vraisemblable, continue Platon s'expri- € mant par la bouche de son frère^ qu'il se dira lui-même € areis Pindaref »
— La dtâtlbn de Pindare servira d^épigraphe S notre prochain chapitre.
— ezuT —
SANCTION REUGIEUSE, ORDRE MORAL, JUSTICE ÉTERNELLE (suite).
« Monterai-Je àTee effort Ton le ptlaii « qu'habite la Justice^ ou marcheraî-Je dani le « sentier de la fraude oblique? Quel guide <x prendrai-Je pour assurer le bonhetir de « MA vn ? »
PiNDABB, FroffmentM de Sim<mid§.
Platon suppose que ce qui va suivre existe dans la pensée d'un jeune homme, doué d'un beau naturel, ayant un esprit capable de tirer des conséquences de tout ce qu'il entend, par rapport à ce qu'il doit être, et au genre de vie qu'il doit embrasser pour être heureux : dés qu'il peut examiner; et, qu'il se trouve en présence : soit de Tantropomorphisme; soit du matériiDilisme; dés qu'il se trouve en présence d'une FOI quelconque : soit religieuse; soit irr£ligieu8B.
e — Tout ce que j'entends, se dit ce jeune homme, donne € à connaître : qu'il ne me servira de rien d'élre juste, si « je n'en ai pas la réputation ; que la vertu n'a que des trae vaux et des peines à m'offrir. On m'assure, au contraire, t du sort le plus heureux, si je sais allier l'injustice avee « la réputation d'honnête homme. Je dois m'en rapporter « aux sages; et puisqu'ils disent que l'apparence de la vertu « peut contribuer davantage à mon bonheur que la réalité, je c vais me tourner tout entier de ce côté; je me ferai une « enveloppe et comme une enceinte de l'ombre et « DES dehors de la VERTU ; je traînerai après moi le
< rébard rusé et trompeur d'Archiloque. Si l'on me dit « qu'il est difficile au méchant de se cacher longtemps, je
< répondrai que toutes les grandes entreprises ont leur difil- « culte, et que, quoi qu'il en puisse arriver, si je veux être « heureux je n'ai point d'autre route à suivre que celle qui € m'est tracée par les discours que j'entends. Au reste, pour c échapper aux poursuites des hommes, j'aurai des amis et t des complices. Il est des maîtres qui m'apprendront l'art t de séduire , par des discours malicieux, le peuple et les c jugea. J'emploierai donc l'éloquence, et quand elle me « manquera, j'échapperai par la force au châtiment de mes « crimes.
c Hais la force et l'artifice ne>peuvent rien contre les c Dieux? S'il n'y en à point, ou s'ils ne se mêlent c POINT DES CHOSES D'ici-BAS, pcu m'importe qu'ils me € connaissent ou non pour ce que je suis. S'il y en à et
c s'ils prennent PÂtlT AUX AFFAIRES DES HOMMES, JE
< NE LE SAIS QUE PAR OUI DIRE, et par les poètes qui en c ont fait la généalogie. Or. les mié^es poëtes m'apprennent c qu'on peut les fléchir et détourner leur colère par des € sacri'àees, des vœux et des offrandes. // faut les. croire c en tout, ou ne les croire en rien (1); et, s'il faut les « en croire, je serai scélérat, et du fruit de mes crimes^ je t ferai aux Dieux des sacrifices. Il est vrai qu'étant jus|[p, je c n'aurai n'en à craindre de leur part, mais aussi je perdrai
< les avtintages attachés â^l'injustice^ au lieu que je gagne
< sûremeM à élre injuste; et que je n'ai d'ailleu^ rien à c craindre des Dieux, si je joins à mes crimes dés vœux et c des prières (2)» Mais je serai puni aux enfers dans ma c personne ou dans celle de mes descendants, pour le mal « que j'aurai fait sur la terre. On l'épond à cela qu'il est « des Dieux qtfte l'on invoque potir les morts^ et des sacri-
(1) <r Et cognoYi quod non esset meîius^ nisi Istari et facere bene in vita « ftua. » EGCLÉs, ch. \,M.
(S) Constantin reeuJait son baptême jusqu'à Tarticle de lamort^ afin de peufoir être erlniiiel jusque-là en toute sécurité.
IIL 10*
— mit —
« flcei particuliers qui ont uu grand pouvoir, à ce que disent « des villes entières, et les poêles enfants des dieux, et les t prophètes inspirés. Pour quelle raison m'attachemis-je f donc encore à la justice plutôt qu'à Tinjustice, puisque^ < selon le sentiment des sages comme du peuple, tout me « réussira auprès des Dieux et des hommes pendant la vie f et après ma mort, POUETU qub je gouyae bies grimes
c DES APPARENCES DE LA YERTU ?
« Après tout ce que je viens de dire, comment se peut-il % faire, Socrate, qu'un homme qui a de la naissance, des f talents, de grands biens, à qui la fortune rit, embrasse le « parti de la justice, et qu'il ne se moque pas des éloges « qu'on lui donne en sa personne? Je dis plus : quand « quelqu'un serait persuadé que ce que je dis est faux, et t que la justice est le plus grand de tous les biens, loin de c s'emporter contre ceux qu'il verrait engagés dans le parti % contraire, il ne pourrait s'empêcher de les excuiêr; parce f qu'il sait qu'à l'exception de oeux à qui l'excellence de leur « caractère inspire une horreur naturelle pour le vice, ou • qui s'en abstiennent parce qu'ils en connaissent la lai* f deur »
; — Voyez-vous la nouvelle précaution contre le parquet d'Alhènes? Mais écoutez la chute I
c — Parce qu'ils en connaissent la laideur, pebsqnns
c N'AIME LA YERTU POUR ELLE-MÊME. »
•^ Remarquez, je vous prie : qu'aimer la vertu, c'està-^dire le sacrifice, c'est-à-dire ce qui vous fait mal, pour ELLE-MÊME ; c'est aimer U mal pour /« mal. Ceci n'est point un sophisme; c'est clair et incontestable comme un «Il un.
Je reprends :
« — Personne, dit Platon* par son interprète, n'aime la € vertu pour elle-même ; et que si quelqu'un blâme ripjus* t tice, c'est que la lâcheté, la vie^lm^ W qmilqu'QMirê t»-
f (Imifé k mMêêt dans /'tvipuâioM* iê mal faire. En < voioi la preuve : c'ast que, entre les gens qui sont dans ca c cas, le premier qui reçoit le pouvoir de faire mal, est la « premier à en user) autant qu'il dépend de lui.
< La causa de tout cela est précisément ce qui a engagé « GlaucoD et moi dans la discussion présente : je veux dire « qa*â oommenoer par les anciens héros, dont les discours % sont conservés jusqu'à nous dans la mémoire des hommes, % tous ùdvkx qui se sont portés, comme toi, pour les défen- « peurs de la justice , n'ont loué la vertu qu'en vue des « booneurs et des récompenses qui y sont attachés, et n'ont « blâmé dans le vice que les châtiments qui le suivent. »
— Remarquez , je vous prie : que , cette assertion de Platon est de la plus incontestable vérité ^ et, qu'en présence de l'examen , et en l'absence de sanction religieuse rationnellement incontestable , la vertu est la plus insigne des folies*
« -«* Personoe, continue Adiman te, en considérant la jusff tica et l'injustice telles qu'elles sont en elles-mêmes, et
< dans l'âme du vertueux, ignoré des dieux et des
< HOMifES, n'a encore prouvé, ni en vers ni en prose, f que l'injustice est le plus grand mal de l'âme et la justice « son plus grand bien. Car si vous vous étie% accordés € dès le commencement à tenir ce langage, et que dis Ven*
< fance on vous eût inculqué cette vérité, au lieu d'être en « garde contre l'injustice d'autrui, ekacun de nous se serait t tenu en garde contre la sienne, au craindrait de lui t donner entrée dans son âme, comme au plus grand des € maux. »
«-« Ce passage est admirable et fera plus, vis-à-vis de la postérité future, pour l'honneur de Platon, que toutes les billevesées qui lui ont fait donner l'épithète de divin.
Mais, cet accord peut seulement exister : en époque de connaissance sur la réalité du droit. Auparavant, quelque précaution que youa preniez pour inculquer ces principes par
— GXIiTin -~
réducalion : l'examen, rin&tniction essentiellement destructive en époque d'ignorance, viennent détruire en un instant, ce que vous avez eu tant de peine à établir par réducalion. Mais, en époque de connaissance, ce que l'éducation in« culque, l'instruction le démontre. Et, alors : au lieu d'élre en garde contre l'injustice d'autrui, chacun de nous se iàet en garde contre la sienne, et craint de lui donner accès dans son âme , comme au plus grand des maux. Jusqu'alors, la vertu, vis-à vis de la raison, reste la plus grande des fqlies. Tout cela, vis-à-vis de gens capables de raisonner, est clair comme deux et deux font quatre. Mais allez tenir ce langage^ au Charen Ion général actuel : et, vous serez sifflet Au bruit des sifflets, laissons continuer Adimante. .
« — Thrasimaque, ditH, ou quelqu'au Ire, en aurait sans « doute pu dire autant que moi sur ce sujet, et même dac vantage, confondant, en aveugle ce me semble, la nature € de la justice et de l'injustice. Pour moi, je ne te cacherai € pas ce qui m'a porté 2t te faire au long ces observations : « c'est le désir d'entendre ce que tu y répondras. Ne te c borne donc pas à nous montrer que la justice est préfé* « rable à l'injustice; explique-nous les effets qu'elles proc duisent, l'une et l'autre, par elles-mêmes dans l'âme, et « qui fait que l'une est un bien et l'autre un mal. N'aie € aucun égard ni à l'apparence, ni à l'opinion, comme € Glaucon te l'a recommandé; car, «i/u nevas pas jusqu'à « écarter absolument l'opinion yraie, et mime jusqu*à od^
< mettre /a fausse »
— Comprenez-vous ce galimatias ?
c — Jusqu'à admettre la fausse, nous dirons <iue tu ne
< loues point la justice, mais l'apparence de la justice; que c tu ne blâmes aussi dans le vice que les apparences; que ta « nous conseilles d'élre méchants, pourvu que ce soit en t secret, et que tu conviens avec Thrasimaque que la justice t n'est utile qu'au plus fort el non à celui qui la possède;
< que, au contraire, l'injustice, utile et avantageuse à eUec même, n*est nuisible qu'au plus faible.
c Puis donc que tu es convenu que la justice est un de c ces biens excellent^ qa*on doit rechercher pour leurs avan* .« tages, et encore plus pour eux*mémes... »
— Nous avons fait voir : que, la vertu pour la vertu est tme sottise'. Faisons voir : que la justice pour la justice est une logomachie ou mieux un galimatias : quand l'expression justice n'est point parfaitement déterminée.
Le moi juitice. a pour équivalent le mot raison; et, pour expression, le mot droit. Ce qui est juste est ce qui est raisonnable; et, ce qui doit être compris par ce qui êst juste, par ce qui est raisonnable se nomme droit. Mais, le mot droit est lui-môme une expression ayant une valeur complexe. Il signifie : et la règle; et sa sanction ; laquelle sanction, pour être autre que la force, doit être inévitable par la foree^ par le lemps^ c'est-à-dire êite religieuse, élre éterndle. Quand donc le mot justice, ayani pour expression le mot droite ne comprendra point la sanction, la justice pour la justice sera une véritable sottise. Mais, quand les mots justice et droit comprendront la sanction religieuse, rationnelle; ta justice pour la justice aura une valeur également irâtiopnelle.
Ces quelques lignes auraient épargné la longue discussion de Platon* Et sa République, tissu d'absurdités, travaillé par un génie ignorant et vaniteux, n'aurait pas été écrite.
Je reprends la phrase interrompue :
€ — Puis donc que tu es convenu que la justice est un de
< ces biens excellents qu'on doit rechercher pour eux- € mêmes, comme la santé, l'usage des sens et de la raison, « et les autres biens féconds de leur nature, indépendamc ment de l'opinion des hommes; loue la justice, par ce c qu'elle a en soi d'avantageux, et blâme l'injustice par ce f qu'elle a en soi de nuisible : Laisse à d'autres les éloges « FONDÉS SUE LES RËcoMPENSËS, ct sur l'opiniou. »