RALENTIR, C'EST LES TRAHIR
— Voyez : combien il est dangereux d'émettre des propositions générales !
« — Quand la guerre éclata, continue M. de Lamartine, a la révolution avait dégénéré. L'Assemblée constituante se « serait bien gardée de placer aux frontières de la France, « la borne de ses vérités, et de renfermer l'àme sympathique « de la révolution française dans un étroit patriotisme. »
— Il est bien heureux que M. de Lamartine n'était pas de la première Constituante ; nous n'eussions été : ni au Caire, ni à Vienne, ni à Moskou. Eh bien ! j'ai la faiblesse de croire que ce n'aura pas été inutile à l'unité sociale. Et je pourrais citer plusieurs passages dans lesquels M. de Lamartine est de mon avis.
Le grand poète, en parlant de la première Constituante,
termine son dithyrambe anti-patriotique par les mots suivants? « ^ >— La patrie de ses dogmes, était le globe. »
{Histoire des Girondins.)
— Je puis assurer à M. de Lamartine : que, si jamais le globe devient patrie , cette patrie ne reposera point sur un dogme. Eu présence de Fincompressibilité de l'examen, tout dogme conduit à la sanction du décalogue révolutionnaire :
l'insurrection est le plus SAINT DES DETOIRS. Or, je
le répète : cette sanction est celle de l'enfer, c'est-à-dire de l'ignorance : cette sanction n'a qu'une utilité possible : c'est de faire sentir aux plus entêtés : la nécessité de la sanction religieuse scientifiquement établie.
— M. de Lamartine est l'ennemi juré du patriotisme ; et, je suis loin de lui en savoir mauvais gré. Mais, avant de traîner dans la boue le conservateur des sociétés, ne conviendrait-il pas de savoir : pourquoi il y a des sociétés; pourquoi il ne peut plus y en avoir qui soient compatibles avec l'existence de l'ordre; et comment il est possible qu'il n'y ait
plus DES sociétés, mais qu'il y ait seulement la société? Il est vrai : que, c'est vouloir en savoir long. Mais, peut-être et socialement, en savoir long est devenu nécessaire!
« — Cloolz, dit M. de Lamartine, poussait la passion de « rhumanité jusqu'au délire. »
— C'est très-malheureux d'être fou. Cependant ne trouvezvous pas : que, ceux qui veulent anéantir les nationalités, sans savoir ni pourquoi ni comment, sont aussi un peu en délire?
« — Mais, continue M. de Lamartine, ce délire était celui « do l'espérance et de la régénération. »
-— Quand les maniaques sont dans un cabanon et avec la camisole de force, ils sont peu dangereux. Mais quand ils sont en liberté et représentants de la nation, ils demandent deô statues pour le curé Meslier. Je parie que, si Anacharsis Clootz révenait, il demanderait une statue pour M. Auguste Comte. Et, si la statue s'élevait : nous aurions un pape, quinze cents millions de budget pour ses prêtres, une inquisition, une féodalité financière, etc., etc. J'aime mieux ma tante!
c Les sceptiques, continue le poète, le trouvaient ridicule, « les patriotes le trouvaient banal, les politiques l'appelaient « utopiste. Cependant, Clootz ne se trompait que d'heure. »
— C'est possible. Mais, c'est quelque chose que de se tromper! M. de Lamartine doit en savoir quelque chose? '
< -r- Les utopies, continue le poëte, ne sont souvent que c des vérités prématurées. » {Histoire des Girondins.)
— Eh bien ! M. de Lamartine se trompe encore : une utopie est une absurdité; et l'heure des absurdités n'arrive jamais : par une excellente raison, l'absurde est impossible.
« — La nation, dit encore M. de Lamartine, qui pensait, « qui combattait alors, non pas pour elle seule, mais pour « Tunivers tout entier, reconnaissait pour compatriotes, tous « les zélateurs de la raison et de la liberté. »
— GGXXVl —
— Et les zélateurs de la raison et de la liberlé avaient autant d'idées différeiHes sur la vraie raison, sur la vraie liberté, ^ qu'ils étaient d'individus, si pas deux fois autant. Cela devait::^ faire un magnifique charivari !
Maintenant, le poète va monter sur le trépied; et, vous^ allez comprendre : qu'il mérite d'être écouté.
c — Le patriotisme de la France^ dit-il, comme celui de^= < religions, n'était ni dans la communauté de langue, n: . « dans la communauté des frontières; mais dans la commu— - « nauté des idées. » {Histoire des Girondins.)
— Il aurait fallu dire : dans la communauté des idées sue* le droit ; et c'est probablement ce que M. de Lamartine a voulu dire. Du reste, c'est seulement ainsi que tout patriotisme, tant national qu'humanitaire, peut exister. Mais, grand Dieu ! où se trouve-t-elle cette communauté d'idées sur le droit ; en présence de l'incompressibilité de l'examen et de l'ignorance sociale sur la réalité du droit?
Ce que M. de Lamartine vient de vous dire en prose, 11 va vous le répéter en très-beaux vers.
« — Nations! mot pompeux pour dire barbarie.
« L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie, « La ArAterAité n'en a pas. »
{Marseillaise de la paiœ, insérée dans la Revue des Deux-Mondes, 4*' juin 4841 .)
— Et plus loin:
« lisais ciVtocitoyeti de tout homme qui pense,
« La vérité c'est mon pays. > {Id. Jd.)
— Héias ! J'ai bien peur : que, M. de Lamartine n'ait pas
encore de patrie : ni nationale; ni humanitaire!!!
— 11 n'est pas un écrivain de mérite qui n'ait les natio* nalités en horreur. Pourquoi donc cette horreur n'existet-cllc point chez les hommes d'État? C'est que, jusqu'à présent le cosmopolitisme^ l'unité sociale n'a jamais été qu'à Tétat
— CGXXTU —
il^aspiraiioD, comme le socialisme l'est encore. Pour qu'ua bomme pratique veuille tenter rapplication d'une théorie, il faut au moins que cette théorie ne soit point ab^iurde. Sinon, la tentative de réahsalion, sera seulement l'imitation servile d'une absurdité.
c — On n'imite servilement, dit M. Quinet, que ce qu*on c connaît mal, et le plus grand joug pour l'homme, sera c toujours celui de son ignorance. On ne domine une docf( trine qu'à la condition de s'en faire une idée juste. JNous c ne régnons que sur ce que nous connaissons; nous sommes » esclaves de tout le reste. »
{Discours prononcé à Lyon en i 839, à l'ouverture du cours de littérature étrangère.)
— Maintenant, et au risque de vous donner la migraine, je vais vous donner une citation assez longue du même auteur. Si elle produit cet effet sur vous, je suis, en conscience, obligé de vous dire : que vous m'aurez donné une bien faible opinion de votre intelligence.
« — Évoquerons-nous aujourd'hui, dit M. Quinet, des
« fantômes de Guyenne, de Normandie, de Bourgogne, de
« Champagne, de Franche-Comté pour chercher les éléments
« d'un art novateur, et rangerons-nous en bataille ces mots
« glorieux contre l'esprit et le génie de notre temps? A Dieu
« ne plaise! les barrières qui séparaient les intelligences les
m unes des autres dans ce pays sont tombées; qui pourrait,
« qui voudrait les relever? une même âme, une même vie,
« ua même souffle parcourt aujourd'hui la France entière.
. « Vu même sang circule dans ce même corps. Au lieu de
« D0U6 renfermer dans l'enceinte des opinions, des préjugés,
» des sentiments même d'une partie quelconque de ce pays,
m. il faut donc travailler a penser en commun avec lui. »
— Bravo ! mais comment arriver à penser en commun -Wf le droit, et en présence de l'ignorance sociale sur la réaiiié du droit, et en présence de l'incompressibilité de l'exa-
— GCXXTriI —
men? Exclusivement, exclosivement, entendez-vous? par la démonstration rationnellement incontestable ou scientifique de la réalité du droit.
c — Au sein de nos traditions locales, dit H. Quinet, « élevons-nous, avec lui, jusqu'à la conscience de ses des- « tinées ; c'est de ce point de vue seulement que nous pour- « rons, comme du sommet d'une haute tour, embrasser tout « l'horizon moral de notre temps. Hommes de province, la « France a grandi sur nos ruines. Ce sont nos débris qui € ont fait son marche-pied. Reslerons-nous ensevelis dans le « règne d'un passé qui n'est plus et qui ne doit pas renaître? « Ou plutôt, ne nous convierons-nous pas les uns les autres « à nous associer à ce génie formé du génie de tous, et qui « couvre nos discordes passées de ce grand nom de France? « Cette question, il me semble, est résolue .pour nous. En « effet, dans cette assemblée, je cherche des provinciaux, je « ne trouve que des Français.
« Mais, si la conscience de ce pays, dans la suite de son « histoire, s'est élevée par degré de la commune à la proie vince, de la province à la France, je dis de plus que cette « progression ne doit pas s'arrêter en ces termes. En effet, « toute belle qu'elle est (cl je vous supplie de ne pas vous « méprendre sur la parole que je vais prononcer), toute reste plcndissante qu'elle est dans la famille des peuples, la « France n'est pourtant qu'une province de l'humanité ; et, « si nul d'entre nous ne consent à s'enfermer dans les ha* « bitudes d'esprit d'une fraction de territoire, par une raison « semblable, ce pays tout entier aspire d'un même effort à « sortir de ses propres liens pour connaître ce qui se passe « hors de lui, et se confondre ainsi avec le génie du genre « humain lui-même. Combien, à ce point de vue, l'esprit de « Londres, de Paris, de Berlin, de Pétersbourg, de Pbila- « delphie n'est-il pas encore provincial ! »
— El qui donc a démontré à Londres, Paris, Berlin, Pétersbourg et Philadelphie qu'il fallait, sous peine de mort, se
fondre dans Tunilé sociale? Qui donc en a offert les naoyens? Ne Vous plaignez ni de Londres, ni de Paris, etc., etc. Plaignez-vous de l'ignorance sociale, et cherchez à l'anéantir au* (rement que par des aspirations !
« — Visitez, conlinue M. Quinet, ces grands rassemble- € ments d'hommes, interrogez-les, les uns sur les autres, € vous verrez combien ils se connaissent mal, et combien, « en vertu de cette ignorance, ils se décrient mutuellement. € Querelles de district et de canton, dans le grand empire de c la civilisation moderne. > {Id., Id.)
— C'est de la civilisation future, qu'il fallait dire. S'ils sont divisés, c'est parce qu'ils se connaissent trop bien ; parce qu'ils savent qu'ils sont également ignorants; et, que chez eux, le seul juge possible du droit est encore la force brutale.
— Vous ai-je donné la migraine, cher lecteur ! Eh bien, flairez du carbonate d'ammoniaque, c'est merveilleux contre le spleen. Ou bien, quittez-moi, si je vous ennuie. J'ai encore un auteur à citer ; et je le citerai. Car, je suis entêté : comme cette femme qui accusait son mari de trop ressembler à un pauvre gentilhomme espagnol. Vous voilà prévenu, et je m'en lave les mains. Néanmoins, et, pour vous mettre le cœur au ventre, je vous dirai : que l'auteur que je vais vous citer : est un ancien préfet, un ancien conseiller d'État, un aùcien représentant, un ancien membre du conseil-général de la Moselle. Voilà de quoi vous faire venir l'eau à la bouche.
« — Les bons esprits, dit M. le baron Bouvier du Molart, « ne se laissent plus séduire par la fantasmagorie des grands
m mots dont on a tant abusé la crédulité de l'ignorance
« L'amour de la patrie, dit Delorme, n'est au fond que le « désir de nuire aux autres hommes, en faveur de la société c dont on est membre. L'amour de la gloire, n'est que le « désir de les massacrer pour s'en vanter ensuite. »
{Des causes du malaise qui se fait sentir en France.)
— Et qu'a-t-on substitué, au grand moi patrie, qui valût
mieux pour le bien-être de tous? Il serait possible : que, MM. du Molart et Delorme n'eussent rien de bon à répondre 4 sur cette question.
Ce qui suit, plus sérieux, mérite d'être étudié : et par ceuuKr ài qui gouvernent; et par ceux qui sont gouvernés,
« — On parle beaucoup, dit M. le baron, de Tindépen — Mrx" « dance des.nations, et la terreur qu'on leur inspire de passer^^^ « sous une domination étrangère est un des moyens les plus jc^ug « communs pour appesantir leur propre sceptre. C'est un#.tf^M-ne tt duperie comme tant d'autres. Quand les lois d'un gran» f:md « peuple sont mauvaises et le maintiennent dans l'esclavag"^^ Age (c et la souffrance, il ne doit pas craindre d'en changer, quelll E slle tt que soit la main qui lui en offre de meilleures. »
— Diable ! voilà tous ceux qui ne savent pas lire, et il ^ y en a jusqu'au sein des académies, appelés à juger si les lo: <z^ois des Cosaques valent mieux que les nôtres. Savez- vous qu*'-«-U'iI y a chez nous pas mal d'amis des Cosaques : à commence ^zacer par l'Assemblée nationale; et, ù finir je ne sais où?
a — Si, au contraire, continue M. le baron, ses lois •" * ®f a SCS mœurs valent mieux que celles du conquérant, 1^ I les a vainqueurs moins nombreux les adopteront et se fondroK ^Dnt « dans les vaincus. »
— Se fondre! ce serait bien amusant de voir les garnira W de Paris, moitié Kalmoucks, moitié Baskirs. Ce pourrait étB -3/^ un remède, à la vérité. Mais, j'aime autant autre chose. AT '^ vérité, M. le baron nous console.
« — Le changement de position, dit-il, ne sera que qo^ « minai, il n'ira pas jusqu'aux choses.»
— Parbleu I s'il va jusqu'aux gamins, ce sera déjà bie^ assez.
« — Mais, ajoute M. le baron, en France, elles ont loua Jouit, été sacrifiées aux hommes. » (/rf., Id.)
— Les choses, n'est-il pas vrai? Mais à qui voulez-vous
— CCJXXXT —
qo^on les saorifle? Aimeriez-vous mieux voir sacrifier let bommes aux choses? Je plaisante. Mais, faites attention : qu^, ce que dit là M. le baron> n'est pas plaisant du tout ; et, quQ c'est, au contraire, beaucoup plus sérieux que cela ne le paraît. Vous allez voir, d'ailleurs, que M. le baron y tient.
« — Et dit-il, si la rigueur du: destin voulait que la France « r^tâl perpétuellement »
4H> Diable I c'est bien long.
« — ... Perpétuellement, dit-il, eh proie aux partis qui « s'enlre-déchirent au nom de la liberté en se disputant lepou- « voir, ou passât sous une domination étrangère, dans cette « douloureuse alternative,* le choix de tous les hommes pali sibles serait bientôt fait. »
t=- Je soupçonne M. le baron d'être un peu Cosaque. M. le conseiller d'État n'a pas réfléphi ; que, si les Cosaques vei^Qieat bivouaquer ^q bois do Boulogne, ils pourraient bien houspiller les barons, ue trouv?int rien à houspiller chez les prolétaires. Alors, les barons deviendraient révolutionnaires. Ah ! monsieur le baron, vous m'avez bien l'air d'un révolutionnaire travesti ! ! !
« — h^ p^jx pt Ifi sécurité, dit le préfet dégommé, sans « lesquelles il n'y a point de bonheur, assurées sous un é Boeptre puissant, paraîtraient encore mille fois préférables r à une indépendance farouche et à la tyrannie férope de la é fliultitude. »
— Je soutiens mon dire : M. le baron est un jacobin déguisé; il veut faire arriver les Cosaques pour que les bourgeois soient houspillés. Je vous en prie, monsieur le conseiller d'État, si vous en avez d'un autre tonneau, veuillez nous en tirer.
« r*ir Qui ne sait gouverner doit obéir, dit l'ancien repréft sentant philpsophe. »
*-- Je suis de cet avis. Mais, en époque d'ignorance, les
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plus forts disent, qu'ils eu savent toujours assez, pour donner le knout aux plus faibles. Et, je suis encore de cet avis.
a — D'ailleurs, dit M. le baron qui a pris son parti, les « conquérants qui nous sauveront en nous soumettant, de- « viendront bientôt des Français, et les passions auront eu < le temps de se calmer. »
— J'admets que le knout est un calmant, qu'il équivaut à de l'eau de fleurs d'oranger, et même à de Vassa fœtida. Mais, en époque d'incompressibilité d'examen, le knout est sujet à donner la fièvre, et même la rage. M. le baron n'a pas remarqué: qu'en époque d'ignorance sociale sur la réalité du droit, et d'incompressibilité de Texamen, il est impossible : de sortir de l'anarchie si ce n'est pour tomber sous le despo« tisme ; et de sortir du despotisme, si ce n'est pour tomber dans l'anarchie. C'est peu amusant. Mais, à qui la faute? Aux en* télés qui sont aveugles, et veulent galoper, au milieu des précipices, comme s'ils étaient clairvoyants. Laissez-les -se donner des bosses, l'expérience les instruira.
« — Il est beau, sans doute, continue M. le baron, d'être « de son pays, surtout quand ce pays est la France ; mais, il a faut être homme et heureux avant tout. »
{Des Causes du malaise, etc.)
— C'est très-brillant ; mais, peu profond. D'abord, il ne dépend pas de vous d'être homme ou de ne pas l'être. Ensuite, pour être heureux, socialement, il faut que l'ignoraùce sociale soit anéantie ; et cet anéantissement est encore dans les futurs contingents.
Le résumé de tout cela est : que, les nationalités, le pa« triotisme^ sont en exécration vis*à-vis de tout ce qui raisonne; et, que les nationalités, le patriotisme doivent être anéantis : sous peine de mort humanitaire.
C'est très-bien. Mais, comment anéantir les nationalités? Quand vous aurez écrit un million d'articles comme celui du Par/iawento de Turin, citépar^/a Presse et mis en épigrapbe