‹ Qu'est-ce que la science sociale? (volume 3)Chapitre 34 sur 97 · LA RAISON DE DIEU · texte numérisé non relu

LA RAISON DE DIEU

«c Nous ne connaisBons ni r existence ni la « nature de Dieu^ parce qu'il n'a ni étendue ni « bornes.

« Parlons mainten&nt selon les lumitees M^ a turelles.

a S'il y a un Dieii , il est infiniment incbiiiu préhensible, puisclue^ n'ayant ni parties ni « bornes^ il n'a nul rapport à nous. Nous « sommes donc incapables de connaître iil èi « qu'il est ni si il est. »

Pascal. Pensées, art. JL

— SI M. de Girardin avait lit le inanùgcrli autographe déS Pensées de Pascal qiii se trouve S la bibliolhêclUe, il en adràil vu bien d'àUtrès contre l'antropomorphisme. Mais cela ni prouve rien en faveur du matérialisme. Sinon : que le droit anlropomorphique et le droit matérialiste, sont également des calembredaines. M. de Girafdin en cobYient.d'dilleurt,

-^ cm T-

puisqu'il Qia le droit. Âlors^ que diable, pourquoi déflnit-il le droit? C'est donc le néant qu'ifveut définir?

c — La Gazette de France, dit M. de Girardin, tient à sa « définition du droit ; je tiens à ia mienne.

€ Si Tune de ces deux définitions est |;)lus juste (lue l'autre, « cointiient cette justesse relative se démon treta-t-elle? Par € le rtilsoiitieffietit. Que fait la Gazette de France s'efforçant « de démontrer que j'ai tort et qu'elle a raison? Elle rai- « Sonne. Donc, la Gazette de France^ qui me donne tort « 4Uând elle disserte, me donne raison quand elle agit. Elle « fedltibat inon opinion, et cependant elle s'y cotiforme. tel € est l'avantage de la liberté sur l'erreuî». En combattant « l'erreut», oh la détruit; en combattant la vérité, on se é détruit. ^

— Je demanderai la permission de faire observer aux deux antagonistes : que, pour des anthropomorphites et des matérialistes, il n*y a, vis-à-vis de la raison supposée exister : que, phénomène de raisonnement, et nullement raisonnement réel; qu'alors liberté comme erreur sont des mots complètement vides de sens. C'est triste ! Itfais, c'est comme cela.

Maintenant, écoutez, je voUs prie ! M. de Girardin va vous dire d'excellentes choses.

« — lilais avant d'aller plus loin dans cette controverse, « continue M. de Girardin, il est nécessaire de vider une « question préjudicielle : celle de l'utilité de ce débat dans ce « journal, et de son opportunité dans ce moment,

« On dit :

« Qu'importe, fût-elle irréfutable, telle définition du droit € plutôt que telle autre? Où cela mène-t-il ? Où règne la force € iiiatérielle que peut la force intellectuelle?

a le réponds :

a En effet, celte discussion paraît avoir peu d'opportynité, « conséquemment peu d'utililé. Mais les journaux n'étant c plus que des leviers sans point d'appui, que des poulies • teuiuant lanB rido fÀi^e inbuvoir» eé qui a lâérité à ces

— CCUI —

<t poulies le surnom de poulies-folles, quelle discussion se*- « rait plus utile, quelle discussion serait plus opportune I Les « journaux discutent pour discuter, comme ces poulies « tournent pour tourner. Ils ne sont plus un champ de ba- « taille qu'à l'état de spectacle.

« Quelle discussion serait plus utile? Une discussion ayanl « lieu pour elle-même; en est-il par elle-même de plus im- «t portante, puisque de l'idée qu'on a du droit, découlent tous <c les rapports sociaux de nation à nation, de peuple à gou« u vernement, de famille à individu, d'individu à individu, « de fort à faible, de riche à pauvre, de savant à ignorant?

0 Quelle discussion serait plus opportune? Quand discu- « tera-t-on, si ce n'est quand il n'y a rien de plus et rien de « mieux à faire, et quel moment plus propice pour débattre « les hautes questions, que celui où la critique des actes et tt des hommes du pouvoir est expressément interdite?

« Donc, à ce double point de vue de l'utilité et de Top- <€ portunité, les journaux et leurs rédacteurs n'ont pas de « meilleur emploi de la liberté qui leur a été laissée, que de « la faire servir à élever les questions au-dessus des hommes, « car les hommes passent, les questions restent. »

— De ce qui précède je conclus :

Que, selon M. Girardin lui-même, la question de droit est la plus importante qui puisse exister pour l'humanité. Et cependant M. de Girardin nie tout droit autre que la force : puisqu'il nie la sanction religieuse, hors laquelle il n'y a de droit que celui de la force;

Et, que le pouvoir laisse aux journaux toute liberté pour discuter la question de droit. Dans ce cas, que béni soit le pouvoir ! et, que maudits soient I ceux qui ne profitent pas. de la liberté qu'ils ont de discuter la question, selon H. de Girardin lui-même, la plus intéressante pour l'humanité.

Je reviendrai sur ce passage en traitant de la liberté de la presse.

€ -^ Cela dit, continue M. de Girardin, je reviens à li

— GCLm —

« Gaxetle de France, qui est une preuve vivante de la vé- « rite de celle dernière observation ; car, en 1848, le sufc frage universel a fini par lui donner raison sur tous les c railleurs de l'opiniâtreté qu'elle mettait à le placer au-dessus c du cens électoral. En effet, les hommes ont passé, la ques- € lion est restée; le principe a fini par triompher de l'ex- < pédient.

< La Gazette de France persiste à soutenir que le droit est c la raison de Dieu.

c Je. persiste, de mon côté, à soutenir que le droit est la « raison de l'homme, se démontrant par le raisonnement, c comme le mouvement se démontre par le mouvement. »

— Hélas! Monsieur, la raison se démontre comme le mouvement. Mais la raison, qui se démontre en raisonnant, estelle réelle ou n'est-elle que purement phénoménale? Vis à-vis de la raison, elle n'est que phénoménale pour les anthropomorphites comme pour les matérialistes. Vous voudriez bien savoir, n'est-ce pas, comment on distingue le bon raisonnement du mauvais. Pour cela, Monsieur, il faut commencer par savoir : si la. raison est réelle ou chimérique. Et, d'après vos principes, elle est essentiellement chimérique.

« — Que la raison de Dieu se démontre ainsi, ajoute « H. de Girardin^ et j'abandonne aussitôt l'opinion que je « défends, pour me ranger à l'opinion que défend la Ga- « xette de France t Mais, pour que la raison de Dieu se « démontrât ainsi, il faudrait que Dieu raisonnât.

< La raison de Dieu n'est donc qu'un mot qui, imprimé « dans la Gazette de France, signifie : la raison de M. H. c de Lourdoueix. »

— Oui, comme la raison de l'homme dans la Presse, BigniÛe la raison de M. de Girardin.

« — Ce mot, continue M. de Girardin, n'a pas d'autre « signification, car s'il en avait une autre, il signifierait € impuissance.

— «ïlîV — '

« En efret, que sérail un Dieu qui n'aurait pas là piiis- « sance d'imposer sa volonté,^e dicter sa loi, ou qui, « ayant la vérité dans ses mains, les fermerait à Thomme € égaré à sa poursuite ?

€ Ce serait un Dieu qu'il faudrait reléguer parmi tous les < faux dieux impuissants ou malfaisants qui ont été suc- « cessivement destitués, après avoir été superstitieusettient « adorés.

« Mais ce qui démontre avec toute la clarté de Tévidence « que le droit est la raison de l'homme et que le droit n'est a pas la raison de Dieu, c'est que le droit a constamment « varié et varie encore selon les temps et les lieux.

tt Ce qui fut flétri est gloriûé, ce qui fut glorifié est flétri ; « ce qui est défendu ici est permis là ; ce qui là est periQis f( est défendu ici(1). »

— Qu'est-ce que cela prouve. Monsieur? Que votre définition du droit et celle de la Gaxette, sont également piauvaises.

« — Grand-prêtre de la raison de Dieu , dit M. de Gl- « rardin, dites-moi donc, vous devez le savoir, ce queré- « prouve celte raison et ce qu'elle admet !

« Admet-elle l'esclavage?

« Admet-elle le servage corporel?

« Admet-elle le servage intellectuel ?

« Admet-elle la domination de l'homme aur l'bommc, <K domination inadmissible si tous les hopimes naisseut f frères?

a Admet-elle l'obéissance de la femme à l'tioiQme prescrite «( par la loi, obéissance que contredit l'égalité de t'taomine « et de la femme rétablie par la foi ?

(1) (( Od ne voit presque rien de juste ou d'iiijust« qui m ohtnge da (|nft- « lité en changeant do climat. Trois degrés d'éiùvation du pôle reaTenrseot V toulu la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité , ou peué'annéef « de possession. Les lois fondamentales cUaugent. (iC droit a ses époqncf. fc Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! Vérité en décides (( Pyrénées^ mensonge au-delà. » (Pascal. Pénsi$i, Vtff.')

ff Admet-elle qu'un homme règne sur ses semblables au- 4 trement qii^. par \^ force du raisonnement et de la persua- « sion, et qu'en se faisant en toute vérité, en toute humilité, 4 ppn en paroles, mais en actions, leur serviteur?

< Admet-elle qu'un homme commande à ses semblables f €Oipme il commande aux êtres qui diffèrent de lui par la f ficulté de penser dont ces derniers n'ont pas été doués?

« Adpict-qUc que deux enfants étant nés de la même mère, « y\\n étapt réputé légitime , soit comblé de tous les biens, n tandis que l'autre, étant réputé illégitime, soit eielu de sa « part^ l'héritage?

« Admet-elle que l'enfant puisse être légalement déclaré * le fils de l'homme qui n'en est pas le père?

é Admet-elle que, n'ayant pas fait qu'on héritât des ta- € lents, on hérite des biens?

c Admet-elle que \e p^tit nombre ait le surperflUj sans f mémo l'avoir acquis pc^r ia travail, lorsque l'immense i| opi^bre Qt^qque (|u nécessaire^ qu'il ne peut conquérir tf même au prix de Tépuisement du corps ?

of Admet-elle que le luxe cl la misère puissent se transit mettre de génération en géi)cration et subsister en même « temps dans le même pays?

• Admet* elle la pénalité qui survit au repentir?

« Admet-elle que l'horarac, s'érigeant en juge suprême, « Infaillible, conséquemraent irréprochable, condamne un n fiHtre liioinrqe à la peine de mort ?

«[ ^dmet-elle le partage des homiq^s en deux camps se « déclarant la guerre, et le morcellement de l'univers e* « nationalités procéds^nt do la force et de la conquête, et « perpétuant l'^rit de rivalité?

c 1^ la raison de Dieu ne transige pas avec l'erreur et f rû^ustice, si elle n'admet que ce qui fut est ou sera unif versellement vrai, éternellement juste, comment, inter- % prête de cette droite et immuable raison, expliquez-vous « que telles générations aient pu ou puissent avoir un sort si c différent de celui de telles autres générations? Quelles

« compensations seront données à Thomme qui aura vécu le « corps courbé sous rcsclavage, sous le servage, sous Top- « pression, tandis que son semblable vit ailleurs la tête <c haute, en pleine possession de lui-même, et ne relevant « que de sa seule raison? Gomment et où se rétablira Téga- « lité rompue entre ces deux hommes, entre ces deux créa- <c turcs sorties des mains du même créateur, entre ces deux « frères? Un compte aurait-il été ouvert à chacun d'eux, où « toutes les jouissances de Tun auront été portées, où n'aura « été oubliée aucune des souffrances de l'autre? Gomment « la balance s'établira-t-elle ? Gomment la différence en sens « contraire se soldera-t-elle? »

— Si vous me faites l'honneur de me lire, Monsieur, vous trouverez la solution de toutes ces questions.

« — La raison de Dieu, telle que vous la définissez, con- « tinue M. de Girardin, n'explique rien et complique tout.

a La raison de l'homme, telle que je la définis, explique « tout et ne complique rien. »

— Je suis charmé. Monsieur, de la bonne opinion que vous avez de vous-même. Mais, si la sanction religieuse, que vous niez, n'existe pas; vous êtes : non-seulement incapable de rien expliquer; mais même de rien faire en réalité; votre rôle alors se bornant à fonctionner comme une machine.

tf — Par la raison de l'homme, continue M. de Girardin, « j'explique, sans la justifier^ la barbarie qui fut et qui est, « relativement à la civilisation qui est et qui sera.

« La raison de l'homme se développe par la culture.

« Avant d'être un épi, elle a commencé par être un grain; « avant d'être une javelle, elle. a commencé par être tin < grain et un épi ; avant d'être une gerbe, elle a commencé « par être un grain, un épi et une javelle; avant d*étre la « récolte qui sera le pain et la force des multitudes, elle « a commencé par être un grain, un épi, une javelle et une c gerbe.

« Le monde physique a commencé par un homme. Cet homme a procréé un autre homme. Le monde intellectuel a commencé par une idée. Cette idée a procréé une autre idée. L'idée, c'est-à-dire l'homme intellectuel, croît et se multiplie comme croit et se multiplie l'homme charnel. J'explique la succession et la multiplication des idées comme j'explique la succession et la multiplication des hommes : par la même loi de nature et de développement. Il y a des générations intellectuelles comme il y a des générations charnelles.

c Le monde intellectuel, se peuplant de plus en plus d'idées , se transforme comme se transforme le monde physique. Partout où la population croît rapidement en nombre : aussitôt le champ se défriche, l'arbre se greffe, le feu s'allume, le fer se forge, la laine se tisse, la maison se construit. Le progrès est la pression du besoin. Plus celui-ci est impérieux, plus celui-là est actif. La civilisation, en définitive, n'est que l'accroissement du nombre des idées. C'est le peuplement du monde intellectuel. Rien de plus.

« Où l'idée n'existe encore qu'en germe, c'est la barbarie, c'est l'enfance de l'homme, c'est l'enfance de la société; où l'idée se fait jour, c'est la barbarie qui tend à décroître, c'est l'homme qui tend à raisonner, c'est la société qui tend à se former. Que sera-t-elle ? Elle sera ce qu'est le sol, selon qu'il y a beaucoup de terres pour peu de bras, ou beaucoup de bras pour peu de terres. Je trouve aussi simple que des étendues de temps soient restées ou restent sans être intellectuellement défrichées, que je trouve simple que des étendues de terres soient restées ou restent sans être manuellement cultivées. Les bras manquaient ou manquent à ces étendues de terre; les idées manquaient ou manquent à ces étendues de temps qu'on nomme des siècles^

— Voilà, Monsieur, une très-belle litanie matérialiste. lU. 17*

— CGLVIIT —

Mnis elle est peu scientifique. M. Auguste Comte s'en acquit* terait beaucoup mieux. Il aurait fallu dire : que le matérialisme est basé sur la série continue des ôtres. Alors vous auriez pu conclure : que vous êtes l'égal du chien, de Thuître, du chou et de votre écriloire. C'est, comme vous osez le dire : la négation du bien et du mal, du droit et du devoir et définitivement de la raison, de la liberté, pour laisser tout à rinstinct, à la fatalité. Les chiens, les huîtres, les choux et les écritoires vous devraient bien de la reconnaissance.. • si le droit et le devoir ne leur étaient aussi étranger qu*à vous-même.

a — Il est vrai de dire, continue M. de Girardin, que je « n'admets pas ou que je n'admets plus de distinction morale « entre le bien et le mal. Ce que vous appelez mal, je le « nomme risque.

« Dans l'ordre moral qu'appelez-vous le bien?

« Appelez-vous ainsi l'entière et stricte application des € préceptes évangéliques?

« Mais cette application, si elle avait lieu, serait la destruett tion de la société telle qu'elle existe.

« Toute pénalité, toute justice tomberaient devant l'obtt servalion de ces commandements :

«c A celui qui te frappe sur une joue, présenMm aussi « Vautre; et si quelqu'un t'ôte ton manteau, ne tempicke « point de prendre aussi ta tunique.

€ Et à tout homme qui te demande, donne-lui ; et à eeloi . « qui l'ôte ce qui t'appartient, ne le demande point.

€ Et comme vous voulez que les autres vous fassent, fûtes- - « leur aussi de même.

« Mais si vous aimez seulement ceux qui vous aimeDt,^. « quel gré vous en saura-t-on ? Car les gens de mauvaises « vie aiment aussi ceux qui les aiment.

« Et si vous ne faites du bien qu'à ceux qui vous anron a fait du bien, quel gré vous en saura-t-on? Car les gens ( « mauvaise vie font aussi de même.

— ceux —

« C'est pourquoi aimez vos ennemis et faites du bien ,

< et prêtez sans en rien espérer, et votre récompense sera « grande, et vous serez les fils du Très-haut, car il est i( tiieofâisant envers les ingrats et les méchants.

* £1 ne jugez point, et vous ne serez pas jugés; ne con- € damnez point et vous ne serez pas condamnés (1). »»

K Toute hiérarchie sociale s'écroulerait sous cette décla- « ration :

€« Les derniers seront les premiers et les premiers seront « les derniers (2).

« Vous qui avez la foi en la gloire de Notre-Seigneur

< Jésus-Christ, ne faites point acception de personnes. S'il « entre dans une de vos assemblées un homme ayant un « anneau d'or et un habit magnifique, et qu'il y entre aussi « un pauvre mal vêtu, et qu'arrêtant vos regards sur le

• riche vous lui disiez en lui offrant un siège : « Asseyez-

• vous ici, » et que vous disiez au pauvre : « Tenez-vous là « debout ou asseyez-vous à mes pieds, » n'est-ce pas là « faire, en vous-mêmes, une différence entre l'un et l'autre, « 6t vous abandonner à d'iniques pensées dans le jugement

< que vous faites? Si vous avez égard à lu condition dis « personnes, vous commettez un péché et vous serez con- « damnés par la loi comme en étant les transgresseurs.

« Si un de vos frères, une de vos sœurs n'a pas de quoi « se vêtir et manque de ce qui lui est nécessaire chaque « Jour pour vivre, et que quelqu'un d'entre vous lui dise : « Allez en paix, je vous souhaite de quoi vous garantir* du « froid et de quoi manger, b sans lui donner ce qui est « nécessaire, à quoi serviront vos paroles? Cest par les « ceuvres que r homme est justifié et non pas seulement ppr « la foi (3). »»

(4) Ap6tre saint Lue^

(2) Apôtre saint Mathieu.

(3) Apôtre saint Jacques*

« Toute domination de l'homine par Thomme, sous qud- « que forme de gouvernement que ce soit, disparaîtrait « devant ces paroles :

ce Vous savez que les princes des nations les maîtrisent c et que les grands usent d' autorité sur elles; mais U « n'en sera pas ainsi entre vous ; au contraire, quiconque « voudra être grand entre vous^ qu'il soit votre SERYiTEïm ! « et quiconque voudra être le premier entre vouSy qu'il soit « votre serviteur!

« Mais vous, ne veuillez pas être appelés maîtres, car vous « n'avez qu'un seul maître et vous êtes tous frères, et n'ap- « pelez sur la terre personne votre père, xar vous n'avez « qu'un seul père, qui est dans les Cieux, Ne vous apiAlez « point maîtres, parce que vous n'avez qu'un maître. Celui « qui est le plus grand d'entre vous sera votre serviteur, « — car quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque « s'abaissera sera élevé.

€ Nul ne peut servir deux maîtres, car il aimera i*un et « haïra l'autre, ou il sera docile à l'un et méprisera Tautre.

« Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon (1).

« Vous avez été rachetés à un haut prix, ne vous rendei « plus esclaves des hommes. Vous n'avez point reçu l'esprit « de servitude; vous avez reçu l'esprit de l'adoption divine, «cet esprit qui nous rend témoignage que nous sommes « enfants de Dieu et cohéritiers du Christ.

a Réglez vos paroles et vos actions comme devant être a jugées par la loi de la liberté... Où est l'esprit du Së- « gneur, là est la liberté.

« Tenez-vous donc fermes dans la liberté à l'égard de a laquelle le Christ vous a affranchis, et ne vous soumettez « plus au joug de la servitude (2). »»

« Luxe et misère se nivelleraient dans le bien-être commoD « si ces préceptes étaient pratiqués :

(\) Saint Mathieu.

(S) Saint Paul..

ce Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

« N'ayez en possession ni or, ni argent, ni aucune mon- « naie dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux c tuniques, ni chaussures, ni bâton, car à l'ouvrier est due « la nourriture (1). »»

— C'est bien long. Monsieur, pour une prédication, contre l'antropomorphisme ! Vis-à-vis de ceux qui raisonnent : ex nikUo nihil^ suffisait. Vis-à-vis de ceux qui ne raisonnent paS) toute une encyclopédie n'y ferait rien.

« — Ainsi, continue M. de Girardin, ce que vous appelez

< le droit, ainsi ce que vous appelez la raison de Dieu, ainsi « ce qui, selon elle, serait le bien, aboutirait à la chute de « toute justice humaine, de toute hiérarchie sociale, de toute « autorité dominatrice, de toute richesse inégale; de toute la

< société, enfin^ tcîle que l'ont formée et transformée la c succession des siècles, la succession des idées.

< Vers le but, nous nous rapprochons, mais où vous marie chez sans arriver par la voie que vous appelez la raison de « Dieu, je marche et j'arrive par la voie que j'appelle la raison « de l'homme.

€ Oui, j'arrive, car j'avance, et la preuve que j'avance

< résulte du progrès accompli, du progrès visible qui, sous

< toutes les formes, se fait jour de toutes parts.

c Ce progrès, que j'impute à la raison de l'homme, l'im- « puterez-vous à la raison de Dieu?

€ Vous ne le pouvez pas sans renverser de vos propres « mains l'autel élevé par vos mains!

€ La raison de Dieu ne saurait être qu'absolue. Elle ne € saurait être ni relative ni progressive. L'univers est tel « qu'il l'a créé. Il ne l'a point perfectionné. Il ne Ta point ft retouché. Les astres se meuvent éternellement dans le « même orbite. Ils sont ce qu'ils furent. Considéré physiquec ment et abstractivement, l'homme n'a pas acquis, l'homme

(4) Saint Mathi«o.

— CCLXlî —

« ne possède pas un organe de plus qu'au premier jour de la « création.

< ^ous confondez la société avec riuimanilé; moi je disa tingue entre l'humanité, qui n'est pas l'œuvre de l'homme^ « et la société qui est son ouvrage.

« L'humanité ne varie pas. Les siècles attestent que ses « lois sont éternelles.

« La société varie sans fin. Les siècles attestent que ses « lois sont aussi éphémères qu'elles sont contradictoires.

a La raison de l'homme étant relative et se développant « par le raisonnement, qu'y a-t-il donc à faire? Il y a à faire « dans l'ordre social de la maternité des idées, ce qui se fait € dans l'ordre naturel de la maternité des enfants; il y a à « faire de l'homme un être qu'on exerce à raisonner comme « on exerce l'enfant à parler. La supériorité oblige au même « litre que la maternité. Quiconque sait a pour enfants, dans Œ l'ordre intellectuel, tous ceux qui ignorent; il y a às'ef- « forcer, sans relâche et sans fin, d'accroître le nombre des a hommes qui raisonnent, et de diminuer le nombre des « hommes qui ne raisonnent pas. De combien d'êtres qui a raisonnent est composé un peuple de trente-six millions « d'hommes, de femmes et d'enfanisî S'il ne compte à peine « qu'un être raisonnant par mille êtres ne raisonnant pas, « un tel peuple n'est qu'une nation de trente-six miWe âmes, « pour me servir de l'expression consacrée. Qu'est-ce qu'tm a homme qui, ayant atteint rentier développement de ses a facultés physiques, ne raisonne pas? Est-ce un homme? « Non, ce n'est pas même la moitié d'un homme? C'est « moins qu'un homme qui aurait un des deux côtés du corps « paralysé. La raison d'exister d'un gouvernement, sa tâche, « ce devrait être de faire servir à l'inslruction de tous ceux (c qui ignorent le savoir de tous ceux qui ont appris, afin (i d'avoir pour multiplicateur de la véritable force nationale a le nombre le plus considérable possible d'hommes, méria tant véritablement le nom d'hommes, c'est-à-dire n'agis- « sant que conformément à leur raison librement exercée 6t

— ccLXin —

« entièrement développée. La nation, la puissance inteliec- « tUdlle, qui se composerait de dix millions d'hommes^, ainsi « formés, changerait la face du monde! Combien, je le dct mânde^ parmi les vingt-deux millions d'hommes et de f femmes dont se compose, en France, la population légale* € ment majeure, compterait-on d'hommes et de femmes composant, en réalité, une population rationnellement mâ- ](eur6^ si on les comptait par têtes au lieu de compter par corps ?

« Combattez sans relâche l'idiotisme intellectuel jusqu'à ce qu'il n'y ait plus dans une nation que des êtres se gouvernant par leur raison, quelle qu'elle soit, plus ou moins limitée, plus ou moins étendue; si bornée qu'on la supc posd, elle ira toujours jusqu'à comprendre que la limite a naturelle de la liberté est la réciprocité, ainsi démontrée z »

— C'est encore bien long. Monsieur ; et, permettez-moi de vous le dire, c'est parler pour ne rien dire. « Combattez, € dites-vous, sans relâche l'idiotisme intellectuel, jusqu'à ce € qu'il n'y ait plus dans une nation que des êlres se gou- « vernant par leur raison. • — Vous oubliez, Monsieur, que vis-à-vis de la raison, et dans l'hypothèse du matérialisme, il est impossible de combattre en réalilé, parce qu'il n'y a personne en réalité; qu'il est impossible de se gouverner ; parce que pour se gouverner, il faut être quelqu'un, et que, dans rhy()dthèse du matérialisme, il n'y a personne ; qu'il est plus impossible (encore de se gouverner par la raison : parce qil'ëlOrBj en réalité, il n'y a pas de raison.

Je reprends votre phrase que j'ai coupée en deux :

< -— Que la limite naturelle de la liberté, est, dites- vous, € la réciprocité ainsi démontrée : »

* Ne tue pas, si tu ne veux pas être tué;

« Kc frappe pas, si tu ne veux pas être frappé; c Ne vole pas, si tu ne veux pas être volé ;

* Ne trompe pas, si tu ne veux pas être trompé ;

« Hï.e calomnie pas, si tu ne veux pas éli:e Galomi^é;

— ccLxnr —

« Ne diffame pas, si tu ne veux pas être diffamé ; .

c Car si lu as tué et qu'on te tue, à qui ta famille seplain- « dra-t-elle? Quelle raison invoquera-t-elle?

c Car si tu as frappé et qu'on te frappe, à qui te plaindras- « tu? Quelle raison invoqueras-lu?

€ Car si tu as volé et qu'on le vole, à qui le plaindras-tu? a Quelle raison invoqueras-tu ?

« Car si tu as trompe et qu'on te trompe, à qui te plaindrastt lu? Quelle raison invoqueras-tu?

« Car si lu as calomnié et qu'on le calomnie, à qui te a plaindras-tu? Quelle raison invoqueras-tu?

< Car si tu as diffamé et qu'on te diffame, à qui leplain- « dras-tu? Quelle raison invoqueras-lu?

« Donc, tuer autrui, c'est appeler sur soi le risque d'être « tué;

« Frapper autrui, c'est appeler sur soi le risque d'être <c frappo;

« Voler autrui, c'est appeler sur soi le risque d'être volé;

« Tromper autrui, c'est* appeler sur soi le risque d'être « trompé;

« Calomnier autrui, c'est appeler sur soi le risque d'être « calomnié;

'« Diffamer autrui, c'est appeler sur soi le risque d'être tt diffamé. »

— Et tout cela quand je suis le plus fort, n'est-ce pas? Et en* dehors de toute sanction autre que la force? Alors! Monsieur ; si je ne connaissais votre bonne foi, je dirais que vous plaisantez. Et c'est ce qui m'afflige : parce que lorsqu'on raisonne ainsi de bonne foi, c'est que l'on est incurable.

a — La réciprocité, continue M. de Girardin, est une <c formule qui peut s'enseigner aussi ineffaçablement et se « démontrer aussi rigoureusement que deux multipliés par « deux égalent quatre.

c Elle peut se démontrer par un exemple à la portée des « enfants les moins intelligents : Un homme étant à l'autre

— GGLXT —

• ce que le revers d'une pièce de monnaie est à la face, es- « sayez de jeter un côté en Tair sans y jeter Tautre.

« La réciprocité, c'est la force destituée par le raisonne- « ment; c'est la raison à l'état de formule arithmétique; « c'est la justice existant par elle-même et prenant son ni- « veau comme le fleuve prend le sien.

« Où les hommes qui raisonnent sont en majorité, ils ne <c se mangent plus, ils ne se tuent plus, ils ne se battent plus; « ils ne se battent encore que là où ils sont en minorité.

« Je ne confonds pas la réciprocité avec la fraternité. Il y « a entre elles la différence qui existe entre le calcul et le c sentiment.

€ Or, depuis qu'on apprend aux hommes à s'aimer, il ne « me parait pas qu'ils aient fait aucun progrès. C'est à peine « si les deux flls de la même mère se conduisent en frères.

« Il en est autrement de l'art qui apprend aux hommes à « compter. Il n'a plus de progrès à faire, il n'est aucun proc blême qu'il ne puisse résoudre, aucune probabilité qu'il t ne puisse mesurer, aucun risque qu'il ne puisse évaluer.

« Conséquemment, ce qu'il a à faire, c'est d'enseigner « à tout enfant à calculer et à raisonner avec lui-même, des c qu'il a atteint l'âge de raisonner et de calculer (1). »

— Depuis 1789, Monsieur, on apprend aux enfants à tout calculer sur l'échelle du matérialisme. Trouvez-vous que les choses en aillent mieux?

< — Le calcul, dit M. de Girardin , traduisant tout en « risques, commence par les diminuer et finit par les annuler.

« Le calcul, cet attribut de la raison de l'homme, détruit « les effets en s'attaquant aux causes, tandis que la morale, « cet attribut de la raison de Dieu, laisse subsister les causes « en ne s'attaquant qu'aux effets.

(4) « On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes gens et on leur ap^ u prend tout le reste^ et. cependant ils ne se piquent de rien tant que cela « Ainsi ^ il ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils n'apprennen <ff pu. Ji (PASCia^ Pentées.)

— CCLXTI —

41 La raison de Dieu, telle que vous Tinterprétes, et telle « qu'elle a prévalu, guillotine le meurtrier, emprisonne le a voleur, flétrit lo fripon, punit le diffamateur.

« La raison de l'homme, telle que je l'entrevois, et telle <c qu'elle prévaudra, s'appliquera à rendre le meurtre, le vol, « la fraude, la diffamation, si évidemment déraisonnables, a que la pensée de luer, de voler, do frauder, de diffamer, a finira par n'avoir pas plus de chances d'entrer dans le car- <c veau d'un homme civilisé que la pensée de rôtir son sem- « blable pour le manger. Le meurtre, le vol, la fraude, la a diffamation, ne sont pas moins incompatibles avec la civi- « lisation que l'anthropophagie.

« Où l'on lue, où l'on se bal, où l'on vole, où Ton trompe, c où l'on diffame, c'est que la civilisation n'a encore dissipé « la barbarie qu'imparfaitement*

« Ce qu'il faut, c'est étudier le meurtre, le vol, la fcaude c dans leurs causes, comme on a étudié dans leurs causes les « incendies par la chute de la foudre, les explosions par la « fuite du gaz ou par la pression de la vapeur.

« Ce n'est point en fermant les cabarets qu'on détruit Ti- « vrognerie : c'est en faisant monter le niveau du bien-être, « qui change les habitudes et en fait contracter de nouvelles. « Qui peut aller au café ne va plus au cabaret ; qui a un sa- « Ion ne va pas au café. Appliquez l'échelle de la civilisation « de lelle sorte qu'un plus grand nombre puisse y monter.

« Le jour où il sera reconnu qu'il n'y a moralement ni « bien ni mal, qu'il n'y a matériellement que des risques, « que peu importe d'être tué par un meurtrier ou par une € tuile, noyé par un malfaiteur ou par une vague, visé dera rière une borne ou derrière un canon, blessé par la main « d'un homme ou par la corne d'un bœuf, ce jour-là on ne € prendra plus l'ombre pour la proie ; on ne parodiera plus « Xercès, faisant châtier la mer à coups de verges; maison « appliquera à la société les règles qu'on applique à la censa truction du navire qui doit défier la tempête, ou delà mai- « son qui doit affronter l'incendie.

— GCLXTII —

€ Qu'est-ce que le vol? Le vot est rappropriation sans tra- « vaildu bien que Ton convoite; moins le travail deviendra « pénible et plus le vol deviendra rare. On peut transformer « le vol. II est rappropriation par la force ou la ruse; il peut « devenir l'appropriation par la supériorité ou l'activité.

« Plus le vol sera rare, et proportionnellement moins il y € aura de risques de meurtre. Ainsi, Ton voit que tout se « tient et s'enchaîne, quand on remonte des effets aux causes. « Mais les causes, qui les étudie^ qui les approfondit?

« Je pourrais multipJier les exemples et les preuves : mais « une discussion dans un journal a des limites qu'il n'est « pas possible d'outrepasser. J'abrège donc.

€ Vous dites que le Droit tel que je l'ai défini :

« .Le dernier mot de la raison démontrée par le raisonne- « ment, » n'a ni sanction ni refuge.

c Je vous réponds : Il a pour sanction la logique, il a a pour refuge la liberté. »

— Vous abrégez, dites-vous. C'est après avoir é(é bien long; et j'appelle long, parler pour ne rien dire. Vous appelez le droit, le dernier mol de la raison démontrée par le raisonnement ayant pour sanction la logique et pour refuge la liberté.

Pourquoi donc cette continuelle pétition de principe? Sous le matérialisme, et vis-à-vis de la raison, il n'y a : ni raison, ni raisonnement, ni sanction, ni logique, ni liberté, plus qu'illusoirement. Hélas! Monsieur, je serai probablement le seul qui vous fera observer la déraison de votre article ; et certes, vous ne m'en saurez aucun gré I

« — Vous dites, continue M. de Girardin, que la liberté « de raisonner entraîne évidemment la liberté de déraisonner.

flt Je vous réponds: Sans contredit, comme la liberté de « marcher eninine la liberté de tomber;, mais de ce que les ce hommes ont la liberté de tomber, s'ensuit-il que tomber « soit une manière de marcher? Et d'ailleurs, qu'importe « qu'un bomme déraisonne? S'il déraisonne, la contradic-

— CCXXTIII —

« tion n'en sera que plus facne. La victoire restera donc tou- « jours à la raison démontrée par le raisonnement. »

— Faut-il, Monsieur, vous le crier cinquante fois aux oreilles? Sous le matérialisme, il n'y a ni raison, ni raisoDnement, ni démonstrateur, ni démonstration.

« — Vous dites, continue M. de Girardin : La raison étant « individuelle, quel motif y a-t-il pour que l'homme qui rai- « sonne entraine les autres hommes qui raisonnent ?

« Je vous réponds : La force étant individuelle, quel mo- « tif y a-t-il pour qu'un homme étant le plus fort terrasse « un autre homme étant le plus faible? Qu'est-ce que la lo- « gique, sinon le droit du plus fort transporté dans l'ordre « intellectuel ? J'aurais pu vous répondre encore: La science « étant individuelle, quel motif y a-t-il pour qu'un homme c qui sait réduise à l'aveu de son ignorance ou tout au moins « au silence l'homme qui ne sait pas ?

« Vous dites : Qui vous autorise à croire que les autres « raisonneront comme vous, s'il n'y a pas au-dessus d'eux « tous une raison commune, éternelle, divine?

« Je vous réponds : La preuve que cette raison commune, « éternelle, divine, que vous supposez, n'existe pas, c'est la « diversité même d'opinions qui .divise tous les grands pen- « seursde tous les temps. J'ajoute: Est-ce que tous les hommes « ont besoin de raisonner comme Descartes, pour que la « raison de Descartes s'impose à eux ? »

— La diversité d'opinions, Monsieur, est relative à Tignorance. Quant aux grands penseurs, ils ont tous été des sots : par la raison évidente qu'ils ont prétendu pouvoir raisonner: soit comme anthropomorphites ; soit comme matérialistes. Et jusqu'à présent il n'y a eu que cela; exclusivement que cela. Entendez -vous. Monsieur?

« — Vous dites, continue M. de Girardin, que votre dé* <c finition est aussi consolante que la mienne est désespérante « pour l'humanité; qu'avec vous le faible et ropprimé peu«

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— GGLXIX —

« vent en appeler m jugement du genre humain tout entier; « car la raison où leur droit est écrit existe chez tous les < hommes comme en Dieu.

« Je vous réponds : A quoi servent aux Polonais asservis, « aux Italiens opprimés, aux esclaves des États du Sud, aux « serfs des seigneurs russes, aux catholiques persécutés en « Danemarck, aux protestants persécutés en Toscane, aux « Israélites exclus du parlement anglais, d'en appeler « au « jugement du genre humain tout entier » de l'oppression, « de la persécution, de l'exclusion qui pèsent sur eux? Cet « appel qu'ils n'ont cessé de faire les a-t-il délivrés? Finis- € sons-en donc avec les grandes phrases. Voulez-vous sa- « voir pourquoi les Israélites ne tarderont pas à se faire ou* « vrir à deux battants les portes de la chambre des communes «t comme ils ont déjà réussi à se faire ouvrir les portes des « collèges électoraux? C'est qu'en Angleterre le raisonne- « ment est libre. Où le raisonnement est libre l'absurdité ne « Test plus, et je traduis ainsi toute iniquité. En effet, il n'y « a pas une iniquité qui ne soit une absurdité. Voulez-vous « savoir pourquoi les Polonais et les Italiens ont peu de « chance d'être délivrés? C'est qu'en Pologne et en Italie le c raisonnement n'est pas libre. Que partout le raisonnement * « soit libre, et nulle part il n'y aura plus ni faibles ni oppri- « mes! Toute question ne sera plus que le germe d'une so- « lution. Tout obstacle deviendra un point d'appui sous la « pression de ce levier du monde intellectuel. >

— Vous vous plaignez, Monsieur, que le raisonnement ne soit pas libre. En vérité, c'est une véritable plaisanterie, quand TOUS imprimez dans un journal : tout ce qu'il y a au monde de plus immoral, de plus anti-social ; ce que Rousseau condamnait à mort ; ce que vous n'oseriez insérer dans un journal anglais, sans être appelé à la barre du parlement.

« — Vous dites, ajoute M. de Girardin, qu'il faut traduire « le- droit du plus capable par le droit du plus roué. Je pro- € teste contre cette traduction infidèle, traduotion indigne

« d'une discussion sérieuse. Avals-je donc besoin, avec vous, « de préciser ma pensée en ajoutant : le plus capable ration- « nellement ou scientifiquement? »

— Je vous crierai cent fois aux oreilles: sous le malérialisme, il n'y a ni raison, ni science. Et si même, par bypothèse, on vous en accordait, quel serait le juge de la bonne ou de la mauvaise raison ; de la bonne ou de la mauvaise science? La force brutale, n'est-il pas vrai ? Si je ne connaissais votre bonne foi, est*ce que vous mériteriez une critique?

« — Ce qui met entre nous, dit M. de Girardin, l'immense < distance qui sépare le Passé que j'interroge et que vous « personnifiez, de l'Avenir que je pressens et dans lequel je « m'idcntilie, c'est que vous croyez, vous, à la possibilité « d'améliorer la société eu améliorant l'homme, tandis que ft moi, je crois qu'il n'est possible d'améliorer l'homme qu'en € améliorant la société. •

-^ Sous le matérialisme, Monsieur, il n'y a ni homme lU

société. Sous le matérialisme, le chien, l'huitro, le chou, l'é^

critoire sout des hommes comme vous; et le chien, l'huilre,

' )e chou et récriloii^e feraient partie de votre société, si société

il y avait.

t — Cette amélioration, continue M. de Girardin, je Tap- « pelle par les progrés de la civilisation, par les conquêtes « de la science, par le triomphe de la vérité sur l'erreur, sans « autres armes que le raisounemeui, la démonstration, la « persuasion, Tôvidenee; quoique vous l'insinuiez, je ne « l'appelle point, je ne Tai jamais appelée par les coups de « la révolution, et puisque vous avez jugé à propos de ter* « oùuer votre ri'ponse par l'adjonction du nom de II. Prou* « dhou au mien, je terminerai ma réplique en rappelant ici

* ce que, le 7 juin IS4S, je ripostais à M. Proudhon : « Ne

* comptez pas sur moi pour conspirer jamais la démolition

* d'aucun gouvernement, mon esprit s'y reftiserail; il n"êst c accessible qu'à une seule pensée : améliorer le gourerae-

« ment établi ; le légitimer par le nombre de ses bienfaits ; le « glorifier par la grandeur de ses œuvres. » {Presse du 7 juin 4848, réponse à M. Proudhon.)

— Est-ce que vous croyez, Monsieur, qu'on ne démolit les gouvernements qu'en les attaquant spécialement? On les attaque bien plus encore, en les rendant tous impossibles.

€ — Tout par le raisonnement, rien par la force, telle a « toujours été, en effet, ma règle de conduite, et je ne sau- « rais logiquement en adopter une autre.

f Qui a placé le Droit dans le raisonnement, successivet ment élevé à sa plus haute puissance, croit à la force de la 4 logique, aussi fermement qu'il croit peu à la logique de la € force, sous quelque drapeau qu'elle s'abrite, sous quelque « bonnet qu'elle se cache, sous quelque nom qu'elle se glisse; « les mots ne le trompent pas, aussi n'avez-vous pas réussi « à m'abuser par ces grands mots : Raison de Dieu. 3>

(Emile de Girardin.)

— Eh bien, Monsieur, je terminerai en vous répétant pour la millième fois : que, sous le matérialisme, il n'y a de raison, die logique, qu'illusoirement ; et que, raison de Dieu, dans le sens antropomorphiqm, comme raison de l'homme, dans le. sens matérialiste^ sont deux non-sens de même

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