‹ Qu'est-ce que la science sociale? (volume 3)Chapitre 38 sur 97 · CCLXXX · texte numérisé non relu

CCLXXX

< — A regard des dieux , dit Platon, ils prétendent qu'ils c n'existent point par nature, mais par art et en vertu de <K certaines lois; quMls sont différents dans les différents <c pays, selon que les législateurs se sont plus ou moins u concertés entre eux; que l'honnête est autre suivant la « nature et autre suivant la loi; que pour ce qui est juste, <c rien absolument n*est tel par nature; mais que les hommes <K toujours partagés de sentiments à cet égard, font sans « cesse de nouvelles dispositions par rapport aux mépies « objets ; que ces dispositions sont la mesure du juste pour « autant qu'elles durent, tirant leur origine de l'art, des lois « et nullement de la nature. »

— Vous voyez : que, les arguments de M. de Girardiu ne datent point d'hier.

€ -^ Telles sont, mes chers amis, continue Platon, les « maximes que nos sages débitent à la jeunesse, tant les K particuliers que les poètes , soutenant que rien n'est plus « juste que ce qu'on vient à bout d'imposer par la force. »

— Au moins, Platon était plus logique que M. de Girardin.

« — De là, continue le maître de Socrate, l'impiété qui se « glisse peu à peu dans le cœur des jeunes gens, lorsqu'ils « viennent à se persuader qu'il n'existe point de dieux, « tels que la loi prescrit d'en reconnaître. Delà les sédi- « lions, chacun tendant de son côté vers l'état de vie con- « forme à la nature, lequel consiste dans le vrai à se <c rendre supérieur aux autres par la force, et à secouer « toute subordination établie par les lois. »

— Aussi messieurs les matérialistes modernes ne veulent plus de lois ! ni de bourreau. C'est juste. A quoi sert un bourreau quand il n'y a pas de loi ? Alors chacun , soi-même est bourreau !

« — Gliniàs. Quel système, étranger, vous venez de nous oc exposer! Quelle perte pour les États et pour les familles, « lorsque la jeunesse est gâtée par de tels principes ! »

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— GGL3Uai —

« — Platon. Vous diles vrai, Clinias. Que trouvez-vous

c donc que doive faire le législateur^ contre des eoDemis si

« bien préparés de longue main à le recevoir ? Suffit-il que

c debout au milieu de la cité, il menace tous les citoyens

c de châtiment, à moins qu'ils ne reconnaissent Texistence

« des dieux et ne se les représentent tels que la loi les dé-

c peint ; qu'il tienne le même langage sur le juste, Tbonnéte,

« en un mot sur les objets les plus importants,, et sur tout ce

c qui a rapport à la vertu et au vice, déclarant qu'il faut

< s'en former l'idée que le législateur en a tracée dans les lois

c et suivre ses leçons sur la pratique : ajoutant que si l'on

c refuse d'obéir aux lois, l'un sera condamné à la mort,

« l'autre au fouet et à la prison ; celui-ci à l'ignominie,

c celui-là à l'indigence et à l'exil ? »

— Vous voyez que Platon ne veut point d'inquisition. Ne roubliez pas.

€ -* Sans joindre à ses discours, ajoute Platon, dans le € temps qu'il entendra ses volontés, rien d'insinuant et de « persuasif pour adoucir les esprits autant que possible? »

« — GuNiÀS. Point du tout, étranger. Au contraire,*'!/ « est un moyen de faire entrer quelque peu que ce soit, ces « vérités dans les esprits, il ne faut pas que le législateur,j90tfr « peu qu'il mérite ce nom, se rebute le moins du monde ; mais c plutôt, il doit, comme l'on dit, prendre toutes sortes de c voix, pour venir avec ses raisons en faveur de la loi anc tique, en prouvant l'existence des dieux, et les autres c points que vous avez parcourus.

« — Platon. Mais quoi, mon cher Clinias, vous qui c montrez tant d'empressement, la multitude n'aura-t-elle « pas bien de la peine à suivre de pareils discours, qui d'ailc leurs sont d'une excessive longueur ?

c — Clïnias. Quoi donc, étranger? Nous nous sommes c étendus sur les banquets et la musique ; et lorsqu'il est « question des dieux et d'autres objets semblables, nous

— onLXxxïi —

< craindrions de nous étendre? Outre cela, il n'est rien dont

< une législation pleine de sagesse puisse tirer un plus c grand avantage ; par là les lois mises en écrit demeurent « inébranlables, parce que dans tous les temps elles sont en « état de rendre raison de leurs dispositions. Ainsi, si cette ce discussion présente d'abord quelque difficulté à ceux qui € Tentendront, ce n'est pas ce qui doit alarmer; les moins € pénétrants pourront y revenir et l'étudier à plusieurs re- « prises. Et quelque longue qu'elle puisse étre^ elle est « utile; il n'est pas du tout raisonnable, ni même légitime « d'abréger cette longueur pour se dispenser d'établir de « tout son pouvoir des vérités dé cette importance. »

— J'ai eu l'honneur de dire à MM. les journalistes de Paris, ce que Clinias disait à Platon il y a vingt-deux siècles. MM. les journalistes m'ont envoyé promener.

Après que Mégille a eu approuvé Clinias, Platon s'écrie:

« — Oui certes, Mégille; faisons donc ce qu'il dit. «

— Et, là-dessus, Platon commence de la manière suivante la démonstration de Texistence de Dieu.

ce — Si, dit-il, le système que j'ai exposé (celui dp la né- « gation des dieux ou du matérialisme) n'était pas, pour # ainsi dire, dans la bouche de tout le monde, il na ^^rait c pas besoin d'y opposer des preuves touchant rexislonce a des dieux : mais, aujourd'hui, on np peut s'en di3pens{ir.:i

— Ainsi, du temps de Platon, et même après la mort de Socrate, le matérialisme était généralement répandu ! C'est qu'en époque d- ignorance sociale sur la réalité du droit, sur la réalité de la sanction religieuse, dès que l'examen du droit, l'examen de la religion, n'est point soumis à la plus sévère des inquisitions, le matérialisme se généralise immédiatement. Il suffit, pour cela, de dire : le chien souffre quand je le fouette. Et, essaierez-vous de faire admettre que le chien ne souffre pas quand on le frappe : avant que cette nécessité de non souffrance soit devenue la condition d'existence bu-

iHInilafre; et que la démonstration de cette non soufflraiice, soit rendue aussi incontestable rationnellement que la clarté du soleil l'est sentimentalement pour ceux qui ne sont point aveugles? vous passerez pour ridicule. C'est juste. Allez dire A un monde' d'aveugles-nés, vous seul clairvoyant, que la lumière existe! Ils se moqueront de vous, et ils auront raison ; jusqu'à ce qu'ils reconnaissent : que la lumière est de-^ ^nue nécessaire à l'existence de leur humanité, première wndition sans laquelle tout le reste est inutile ; et que vous êtes en état : soit d'abaisser leurs cataractes; soit de galvaniser leur rétine.

Revenons à Platon. Savez- vous comment il prouve l'existence des dieux? Eh formulant une exposition de panthéisme basé sur l'âme universelle; et entortillée du plus effroyable galimatias philosophique qui ait jamais existé. Vous le trouverez au X* livre des Lois dont ce qui précède a été extrait. Du reste, voici la conclusion de ce galimatias. Ceux qui ont peur de la migraine n'ont qu'à passer outre.

c — Platon. Si c'est une âme qui dirige les mouvements c du soleil^ nous ne pouvons guère nous tromper en àssur « rant »

— Vous voyez que les âmes du soleil, de la terre et de la lune ne soAtpas de l'invention de M. Hennequin.

« — En assurant qu'elle le fait d'une de ces trois

« manières.

€ — Cliniâs. Quelles sont-elles?

« — Platon. Ou bien, elle est au dedans de cette masse « ronde que nous voyons, et elle la transporte partout, c comme notre âme transporte notre corps; ou bien, re- « vêtue d'un corps étranger, soit de feu, soit d'air, ainsi « que quelques-uns le prétendent, elle se sert de ce corps « pour pousser de force celui du soleil; ou enfin, dégagée « de tout corps, elle dirige le soleil par quelque vertu tout M à fait admirable.

« — Clinias. Oui.

— GCLxxxnr —

« — Platon. C'est donc une nécessité que Tdme pii

< gouverne tout l'unwers, s*y prenne d'une de ces trois « manières.

c Mais, soil que conduisant le soleil sur un char, elle dis- € tribue la lumière aux hommes, soit qu'elle agisse sur lui <c par une impulsion extérieure, de quelque façon enfla et « par quelque voie que cela se fasse, chacun de nous doit rec garder cette âme comme un être d'une race supérieure et « comme une divinité, n'est-il pas vrai? •

« — Glinias. Sans contredit^ à moins qu'il ne soit par- « venu au comble de la folie.

« — Platon. Quel autre langage tiendrons-nous par € rapport à la lune et aux autres astres, aux années, aux mais « et aux saisons, sinon que, puisqu'une seule âme ou plu- € sieurs, excellentes en tout genre de perfections, sont, comme « nous l'avons vu, la cause de tout cela, il faut dire que ce « sont autant de dieux, soit qu'elles habitent dans des corps, <c et que, sous la forme d'animaux^ elles règlent tout ce qui

< se passe au ciel, soit qu'elles s'y prennent de toute autre « façon ? Je vous le demande maintenant : peut-on convenir <c de ces choses et ne pas reconnaître que l'univers est plein « de dieux? 3»

-— Vous concevez : que Clinias doit opiner du bonnet en faveur d'une aussi invincible démonstration.

« — Terminons donc ici, s'écrie Platon, notre dilate <c contre ceux qui ne veulent admettre aucune divinité, après «c leur avoir marqué les bornes dans lesquelles ils doivent se « tenir pour répondre.

« — Glinias. Quelles bornes?

« — Platon. Il faut qu'ils nous montrent que nous avons « tort de dire que l'âme est le principe de la génération de « toutes choses, et de déduire toutes les autres conséquences « qui suivent de là; ou, s'ils sont hors d'état de raisonner « là-dessus mieux que nous, que, se rendant à nos raisons, tf ils vivent dcsormais persuadés de l'existence des dieux.

« Voyons donc si ce qui a été dit surot pour réfuter ceux a qui nient que les dieux existent, ou s'il y manque encore « quelque chose?

€^ — Glinias. Il n*y a rien absolument à désirer.

« — Ainsi, dit Platon, demeurons-en là sur ce point. »

Puisque Platon et Glinias sont satisfaits de la démonstration, nous devons Tétre également. Nous allons les voir, maintenant, passer à Tinquisition, à là gohpression de

L'EXÂlfJEN.

-. G6UXZTI —

xvm.

ÎNCOMPÏIESSIBILITÉ DE L'EXABÏEN (suite).

« Les édiles sont chargés de veiller à ce « qu'aucun dieu ne soit reçu à Rome^ 8*il n'est a Romain et adoré à la romaine. »

TlTE-LlVE, IV, 30.

« Vous ne trouverez pas une seule nation, a je ne dis pas chrétie!^'E, je ne dis pas CA- « THOLiQUE, mais seulement policée, qui n'ait « prononcé des peines capitales contre les « atteintes graves portées à sa religion. » De Maistre.

« On n'a jamais soupçonné en Europe que « la Chine eût un tribunal d'inquisition pour « maintenir la pureté de la doctrine, de la a croyance, de la morale de l'Empire. Il est « cependant très-ancien, très -rigoureux, et a « fait couler plus de sang que tous ceux de a l'Europe réunis. »

Mémoires sur les Chinois, in-i», p. 476.

a II a été solennellement professé en plein « parlement... que, si le roi d'Angleterre ve- « nait à embrasser une autre religion que « l'anglicane, il serait, par le fait même, « privé de sa couronne.

« Je trouve étrange, en vérité, que le parle- « ment d'Angleterre ait le droit incontestable « de chasser le meilleur de ses rois qui s'avi- « serait d'être catholique, et que le roi CA- « THOLiQUE n'ait pas le droit de chasser le « dernier de ses sujets, qui s'aviserait d'être « protestant. »

De Maist&e.

« Je sais que la religion est indispensable K aux sociétés. »

M. Gilbert DE Villeneuve, J^Wmcnf* de science sociale,

« De mauvaises doctrines sont infiniment « plus dangereuses que de mauvaises actions, « et l'on ne saurait s'en prémunir par une « surveillance trop sévère. » Id.

« Et conmie la pire des doctrines est celle

— oauuuLYH —

« qui détruit la base du droit,^ il s'ensuit : a que, toute autonomie^ dont le droit se trouYe « basé sur une religion bypotbétique^ doit^ « sous peine de mort, s'appuyer sur une in- « qAlMfion. »

CousB, Commentaire.

Nous venons de voir Platon établir le préambule de ses lois Sitar la religion ; écoutons-le maintenant :

< — Ce prélude fini, il est temps, dit-il, d*en venir aux « termes qui énoncent la loi, en commençant par ordonner « à tous les impies de renoncer à leur impiété et de prendra « des sentiments plus religieux. En cas de refus, voici ia loi « générale contre eux. »

*^ Vous voyez qu'il ne s'agit plus de laisWf prouver: que, Tantropomorphisme est une sottise.

« ^— Si quelqu^un, dit Platon, se rend coupable d'impiété, « soît en parole, soit en action, celui qui se trouvera présent « s'y opposera, et le dénoncera aux magistrats. »

— Voilà tous les individus transformés en inquisiteurs. Le fils dénoncera son père, et la femme son ttari.

k ^^ Les premiers înforrtés d'entre eux, continue Platon, « cit^i^nt le coupable devant le tribunal établi par les lois < pour prononcer sur cette sorte de crimes. Si un magistrat « Instruit du fait ne fait point ce qu'on vient de dire, il sera « permis à quiconque de l'accuser hii-même d'impiété, et de « venger la loi. »

— Voilà chaque individu établi en inquisiteurs des inqui^^ siteurs officiels.

« — Si quelqu'un est convaincu, continue Platon, le tri- €c bùnal portera une peine particulière pour chaque espèce €c d'impiété. La peine générale sera la prison. Et comme il « doit y avoir dkns la ctté trois sortes de prisons : une auprès « de la placo publique, uniquement pour s'assurer de la per-

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