U RECHERCHE DU DROIT
« ÀTant de chercher quelque cbôte, i\ faiK « savoir ce qu^on cherche. MM. de Girardm « et Lôurdoueix sont à la recherche ûû droit ; « et jusqu'à présent^ auçuD de oep meesieurs « n'a une idée claire de ce qu'il comprend «( par le mot URolTi i «
Colins^ Commentaire des articlet de MM. dé Girardin et Lourdoueix.
J'ai souvent dit à M. de Girardin : qu'il était bien beureux d'avoir affaire à des gens obligés de se placer sur le terrain de l'absurde, sur le terrain de l'antropomorphisme, pour lui répondre à lui également placé sur le terrain de l'absurde, le matérialisme. Je lui disais en outre : que, s'il avait affaire à moi, je ne lui laisserais pas un ebevéU sûr la tête.. M. de Girardin, à qui personne ne peut être comparé pôuî» la franchise, m'a répondu : a Je me moquô d'eux ; je li'ài peur que de vous; et, vous ne parviendrez jamais à écrire dans un journal. Dans un livre, vous pourrez écrire ce que vous vott-* drez, on ne vous lira pas. »
Je suis obligé de convenir: que, M. de Girardin a parfaitement jugé son époque. Eh bien ! puisque le public ne me lira pas, c'est à lui que je m'adresse. Peut-être, lui, mç lira-t-il. Et, peut-être encore, profltera-t-il de ce que j'écris : ce qui, peut-être encore, est extrêmement douteux.
C'est l'article intitulé : LA recherche du droit, inséré dans le journal k, Presse du 26 mars 1854, que je Vais analyser très-rapideiietiti
— COCLII —
« — ... Ce que je nie, dit M. de Girardin à M. Loùr- « doueix, c*est ce que vous affirmez quand vous dites qu'il « y a des lois éternelles pour les sociétés. Soyez donc sin- « cère, soyez donc sérieux, ô mon contradicteur : la loi de « l'Être pensant, c'est de se mouyoir dans sa raison , ic comme la loi de chaque astre est de se mouvoir dans son
< orbite. Quand l'hohme s*y meut en toute liberté, il « accomplit ainsi la loi de son Être. » *
— Ici, je dirai à M. de Girardin : soyez donc sérieux, ô vous qui n'osez pa^ être mon contradicteur, parce que vous me trouvez trop fort pour vous, et remarquez, je vous prie, qu'au sein du matérialisme : le mot Être réel est un non sens ; le mot Homme réel est un non sens; le mot raison RÉELLE est un non sens; le mot liberté réelle est un non sens. Si l'homme se meut ou plutôt fonctionne dans l'orbite d'une raison illusoire, comme l'astre ne se meut pas, mais fonctionne, dans une orbite également matérielle, ou purement phénoménale, vous-même fonctionnez ainsi que M. Lourdoueix, dans les orbites de vos journaux : comme des abeilles dans leurs ruches ; comme des fourmis dans leurs fourmilières.
n — La loi de l'homme, continuez-vous, est de procréer a des idées dans l'ordre intellectuel, comme il procrée des « enfants dans l'ordre charnel. »
— Et comme le chien, l'huître, l'abeille et la fourmi -procréent leurs petits, n'est-il pas vrai ? Et aussi la sensitive ses fleurs et ses fruits? Croyez-vous qu'il y ait là une ombre de raison, une ombre de liberté?
« — Ces idées, continuez-vous, sont ce qu'elles sont^ « elles deviennent ce qu'elles deviennent.... »
— C'est juste: puisque la liberté n'y est pour rien. C'est comme la feuille d'automne : pauvre feuille^ ou vas-tu?
« — Il y a des idées justes, continue M. de Girardin, il
< y en a d'autres qui sont fausses ou faussées. »
— GGGLm —
— Et le critérium pour les distinguer, sMl vous plaît? La force n'est-il pas vrai? Eh bien! non, Monsieur. Au sein du matérialisme, comme au sein de Tantropomorphisme, et vis-à-vis la logique : il n'y a ni vrai, ni faux, ni faussé, ni juste, ni injuste. Ne dites-vous point qu'il n'y a que des risques? Vous pouvez également alors renvoyer le risque avec le vrai, le faux, le juste et l'injuste: car, pour qu'il y ait des risques, il faut que quelqu'un ait quelque chose à risquer. Et, au sein du matérialisme comme au sein de l'antropomorphisme, et toujours vis-à-vis de la logique, il n'y a réellement personne. Je pourrais même ajouter, si je ne craignais de vous donner la migraine : qu'alors, il n'y a même pas de quelque chose ; car, quelque chose est toujours nécessairement relatif à quelqu'un. Essayez donc d'imaginer réellement quelque chose ; si , vous n'êtes réellement personne. Si ceci est trop fort pour vous. Monsieur, n'y faites pas attention. Cela servira à vos successeurs.
« — La société, dites-vous, est un effet. »
— Bien! Monsieur, un effet de quoi, s'il vous plaît? un effet de la raison? Eh! Monsieur, sous l'antropomorphisme comme sous le matérialisme, et toujours vis-à-vis de la logique, il n'y a pas plus de raison réelle qu'il n'y a trois angles droits dans un triangle. La société prétendue, phénoménale, apparente est alors un effet de la nécessité, un effet de la nature, comme M. de Lamartine me fait l'honneur de me récrire. Et cependant il se vante de pouvoir défendre les bases de la société. C'est parler comme M. Proudhon et dire : qu'une proposition n'est vraie : qu'à la condition que la proposition contraire le soit aussi.
c — La raison, dites-vous, ayant trouvé ses lois, toutes « SES LOIS, la société sera ce qu'elle doit être. »
— Merci ! Monsieur. Voilà le progrès, en fait d'ordre rationnel, renvoyé à tous les diables. Si, depuis dix ans, je
"^ n'avais gagné que cela sur vous, ce serait déjà immense^ m. 23 *
— ÇfJGUY —
Mais ia raisoa ue trouve pas j c'est le raisonneur qui trouve; et, sous Tautropomorphisme, comm^ sous le matérialisme, il n'y a pas plus de raisonneiir réel, toujours vis-à-vis de la logique; qu'il n'y a de bâton n'ayant qu'un bout ,^ qu'il n'y a de montagne sans valléç.
< — La société, dites-Vdlis, ad éerd plus i'empirg de la « force en guerre avec l'eApire de la raison ; elle sera l'em- « pire de la raison s'étendant exclusivement, successive- « mertt, universellement. i»
— Et, le critérium pour distinguer la bonne raison de la mauvaise ? Et pour savoir s'il y a une raison en réalité ou s'il n'y en a qu'illusoirement? Et ^a sanction de la raison? Sera-ce le knout? Ou bien : les moutons ne miangeront-ils p\i^ cette pauvre herbe? Les loups ne maiigeraient-ils plus ces pauvres moutons? Les hommes ne tueront-ils plus cas pauvres loups? et les plus forts d'entre les hommes n'explojiteront-ils plus les plus faibles? Et tout cela sans raison! C'est alors que le thonde sera près de finir! MaiSj consdlezvous I Le monde ne finira pas ; et, fort heureusement^ le plus fort rossera toujours le plus faible ; et cela, jusqu'à ce qu'il y ait une bonne raison pour qu'il n'en soit pas ainsi; et alors, la fin du monde, par cause morale, ne sera plus à craindre.
Vous concevez, lecteurs! que je ne vais pas suivre MM. de Girardin et Lourdoueix dans leurs discussions antropomorpho-u^atérialistes. Les discussions sur le terrain de l'absurde donnent la migraine; et je ne veux point vous naetlre en dé* pense d'ammoniaque.
« — Nul ne sait, dit M. de Girardin, que be qu'U s'eiit f donné lui-même la peine d'apprendre. »
— VoIHi une proposition qui me chai^Ste; él; qtti est vraie pour quiconque n'est plus en tutelle : sous l'empii^e des préjugés d'autrui pour l'éducation; sous l'empire 4e ses propres^ préjugés pour Tiastruction. J'ai souvent (Ut à M. de Girar**^-
— GCGIV —
diii : qu'il parlait de droite sans connaissance préalable : des sciences dites naturelles^ d'une part; et des sciences dites métaphysiques d'une autre. Je Yoi3 avâa plaisir qu'il s'en Q€oupe< S'il persévère è étudier ^ son intelligence est asses belle pour qu'il parvienne À reoannaitre : qu'en fait de droit, Us acien^s dites naturelles 9 et les sciences dites meta* pliysiques se sont exprimées ; en charabias, en galimatias^ m l(>goma^ie»4 Alors, et seulement alors, il possédera les pro^ légQmèaes nécessaires : pour commencer à étudier avec fruit*
* *^Éhidô»*, dît M. de Girarditi, toutes les quésttotiâ pté^ ^ eiiës «ttie Je lili aVah atfressées ôt ne reproduire qtie de
* TtrlncS ôbjeétiônà déjà t^rutéëS ; tel a été le suprême effort if potir teqùél, Wâlgrè ^ gWnde ékpériencîe de la Controverse (t et Mû Itldonteâtâble ' talent d^éôHvdii, il a fallu à M. de « Lourdoueix sept âftlcteS ë! i[\âr\te jftats. »
— Que Tantropomorphisme et le panthéisme luttent entre etlx, eëlâ Se bbrtçoit : tféSt Uilé lune fia ftihtôtnes. Mais, qu'un fanlôme s'attaque à la réalité! jamais. MJÏ. dfè Gifârdin et Lc^rdoueix ont trop d'esprit pour HAe répondre c ils se tairon^
Maintanant arrivent deux lettres^ chacune d'un docteur en droit. Merci I j'en ai assez. Rappelez-vous ce que dit le professeur de l'histoire du droit, cours principalement professé pour ceux qui aspirent au bonaet de docteur j et vous concevrez : qu'un docteur en droit ne peut qu'embrouiller la question.
D'atltenrs, je h'at pâS bfeSoih dé ttl'ëfl fijélér, k. de Girâfdîn suffit pour épôrtèSeter le$ docteiit^.
« — La force comme la raison, la raison comme la force,
* ffit M. dé Gif&rdin, se s&ndiontient j^ar ellcs^ihênlés et
* ft*ttat ttl l'uïië tii l'âutrie besoin d'une sanction étrangère.*
•^ Étes-vous bien sur^ Monsieur^ que la raison phénoménale ne soit pas une force de même nature que l'électricité? Alors, qui vous permet d6 faire la raison d'une autre nature que la force? Et si la raisoa est dfuae auMre nature
— COCLVI —
que la force, la sanction religieuse n'est que Texpression de . la raison et ne lui est nullement étrangère.
En outre, la force n'obéit à la raison : que, lorsque cette obéissance est devenue nécessaire sous peine de mort sociale. Pai prouvé, comme deux et deux font quatre : que, l'existence de la sanction religieuse, hypothétique ou réelle, mais socialement acceptée comme réelle, est nécessaire à l'existence de Tordre. Croyez-vous que M. de Girardin acceptera cette évidence , avant qu'une anarchie universelle, soit venue sanctionner celte évidence? Vous êtes sûr du contraire. J'ai prouvé comme deux et deux font quatre : que, Tentrée du sol à la propriété collective est désormais nécessaire à l'existence de l'ordre. Croyez-vous que M. de Girardin acceptera cette évidence avant qu'une anarchie universelle soit venue sanctionner cette évidence? Vous êtes sûr du contraire.
M. de Girardin ajoute :
« — Qu'est-ce que la raison, si ce n'est la science du « raisonnement? »
n — M. de Girardin oublie : qu'il y a raison ignorante et raison savante. La raison ignorante est une sotte. La raison savante est sagesse. Il y a cinquante ans, la raison était encore une sotte, relativement à la télégraphie électrique. Actuellement, la raison est encore une sotte, relativement à la connaissance du droit.
« — La sanction de la raison, dit M. de Girardin, c'est « l'évidence, c'est la publicité; le droit du plus fort ration- « nellement n'en a besoin d'aucun autre. »
— Vraiment! si, il y a plus ou moins longtemps, j'avais prouvé à Paris, à Rome, à Lisbonne, etc., que Tantropomorphisme est absurde, croyez-vous qu'il eût suffit de l'évidence de ma preuve pour ne point revêtir un san-benito? Et maintenant si, après avoir prouvé que le sol doit entrer à la propriété collective, je voulais forcer M. de Girardin à jeter, dans cette propriété, son magnifique holel des Champs-
— cccLvn —
Élysées, croyez-vous que, malgré Tévidence de ma preuve, il ne me ferait point revêtir, au lieu de sau-benito, un bonnel cougèet un bout de chaîne? En époque d'ignorance, il n'y a de base d'ordre : que la sanction de la force brutale ou que la sanction d'une force transformée en droit. En époque de connaissance , la base de l'ordre est la sanction religieuse rendue rationnellement incontestable, et socialement mise à la portée de tous et de chacun.
Après avoir rossé les deux docteurs, aussi faibles vis-à-vis de M. de Girardin, que M de Girardin l'est vis-à-vis de moi, M. de Girardin s'écrie :
« — Droit, justice, morale, raison, conscience,
« qu'êtes-vous en résumé et en définitive? Vous n'êtes, sous « des noms divers, qu'une seule et même mesure-des actions « humaines. Or, qui prouve que vous n'êtes pas une me- « sure fausse, qui prouve que vous êtes une mesure vraie? « Rien. »
. — Parfait! Monsieur. Jusqu'à présent, cela n'a pas. été prouvé. Mais croyez-vous que cette absence de preuve ne constitue point l'ignorance sociale sur la réalité du droit? Croyez-vous, qu'en présence de l'incompressibilité de l'examen, cette preuve ne soit pas nécessaire sons peine de mort sociale? Si vous ne le croyez pas, vous avez une incrédulité robuste !
« — Tandis, dit M. de Girardin en terminant, que la ré- « ciprocité a sur vous un avantage décisif : c'est qu'elle a porte sa preuve, sa garantie, son contrôle avec elle-même.
« La réciprocité est la mesure de la civilisation. «
(EMILE DE Girardin.)
— La réciprocité. Monsieur, en dehors du droit, c'est de donner des coups, quand on est le plus fort ; et, d'en recevoir quand on est le plus faible. C'est la réciprocité du fort au faible. La réciprocité,^en dehors du droit, c'est la mesure de la barbarie. (Colins.)
— cccLVin —
xxm.