SOLUTIONS
« — La conviction profonde de M. Thiers, dit M. de Gia rardin, celle qui se laisse apercevoir sous la simplicité de « ses paroles, c'est que tous les efforts qu'on ferait pour « chercher des solutions soni des efforts tentés en pure perte.»
{Idem, n'^yi, p. 18.)
— M. Thiers est un homme supérieur, un profond logicien, eu égard à son point de départ. Il a le malheur d'avoir, avec M. de Girardin, le même point de départ : celui qu'il est impossible d'anéantir l'ignorance sociale sur la réalité du droit, par l'impossibilité de pouvoir établir scientifiquement
la réalilé de la sanction religieuse. Eh bien ! ce point de départ admis, c'est M. Thiers qui a raison ; et, alors, tous les efforts qu'on ferait, pour chercher des solutions, seront des efforts tentés en pure perte.
Je suis curieux de savoir : lequel de M. Thiers ou de M. de Girardin je convertirai le premier; ou, si seulement j'en convertirai un seul.
« — Est-ce que c*est avec des expédients usés, dit M. de « Girardin, qu'on résoudra les difficultés d'une situation «'toute nouvelle, d'une situation sans précédents et sans « analogie dans l'histoire?» (Xe^ 52, n*^ vi, p. 121.)
— Vous avez raison. Mais, croyez- vous : que l'absence de religion, l'absence de mariage, et la réglementation du salaire, qui conduit au communisme absolu, ne soient pas des précédents usés?
« — L'alliance russe, dit M. de Girardin, l'alliance concc tinenlale!.... A ce prix seul est le remaniement pacifique « de l'Europe, le progrès durable des saines idées de li- « berté, la solution des grandes questions d'organisation «sociale.». » {Idem, p. 164.)
— Est-ce pour nous ramener à la liberté de mourir sous le knout? Toute alliance avec la Russie ne peut nous conduire que là. Elle est jolie, la solution!
Voulez-vous vaincre l'Angleterre? Prouvez -lui : qu'il y a un autre droit que la force. Prouvez : et bientôt elle sera forcée de s'y soumettre.
« — Le rôle de la France, dit M. de Girardin, c'est de « déclarer la guerre à la guerre. » (Idem, p. 226.)
' — En vérité! c'est là une magnifique antithèse. Mais, déclarer ta guerre à la guerre, c'est encore faire la guerre.
c — C'est d'inaugurer, dit M. de Girardin, un nouveau « droit des gens. »
— 6n inaugure un nouveau droit par la force ou par la science.
On conserve un droit inauguré par la force en se rendant maître de Téducation,
En présence de l'incompressibilité de l'examen, conserver l'éducation par une force quelconque, c'est vouloir conserver de la chaleur dans une bouteille bien bouchée et placée dans une glacière.
Quanta la science du droit, vous la comparez aux raisins du renard, et vous dites : ils sont trop verts.
Après cela, inaugurez donc un nouveau droit des gens! El, rappelez-vous : qu'il ne s'agit pas seulement d'inaugurer, mais de faire accepter.
« — C'est, continue M. de Girardin, de féconder le germe « des confédérations. »
— Eh! Monsieur, vous venez de dire : Malheur au pays qui s'endort sur la foi d'un Iraité qui ne peut être qu'une trêve, en l'absence de solidarité; et, je vous ai prouvé : qu'en absence de droit, tout Iraité n'est qu'une trêve.
« — C'est, continue M. de Girardin, de ramener tous les « différends à des questions de droit et de majorité vidéey « dans un congrès permanent qui pourrait prendre le titre « A' Assemblée sociale, qui aurait sa tribune et ses scru- « tins... »
— Des questions de droit!... Mais, Monsieur^ vous niez le droit.
Des questions de majorité, d'assemblée, de tribune et de scrutin! après avoir déversé, et avec juste raison, le mépils sur les majorités, les assemblées, les tribunes et les scrutins ! Ah! Monsieur, par amour pour la logique, soyez conséquent avec vous-même.
« — Pourquoi n'y aurait-il pas les États-Unis d'Eu- « KOP£, comme il y a les États-Unis d'Amérique, ce qui a n'empêche pas chacun de ces Étals d'avoir sa constitution « distincte? »
— Pourquoi? Parce que le paupérisme est la principale
source d'anarehie; et, que le paupérisme ne petut cncoce exister aux États-Unis ; parce que le paupérisme existe en Europe, qu'il croît comme la richesse, et qu'il n'en peut être extirpé avant l'anéantissement de l'ignorance sociale sur la réalité du droit; parce qu'enfin les États-Unis n'ont que des voisins faibles, qu'ils égorgent successivement, en attendant qu'ils s'égorgent entre eux.
« — Pourquoi, continue M. de Girardin, l'Europe, reliée « déjà comme elle l'est par d'innombrables chemins de fer qui « mettent toutes ses capitales à quelques heures les unes des « autres, n'adopterait-elle pas les mêmes monnaies, les mêmes « mesures, et ne délibérerait-elle pas d'accord sur les ques- i « tiens qu'aucune nation ne peut résoudre isolément? — De « ce nombre est la question relative à la fixation d'un maxi- « mum des heures de travail, »
— Pourquoi? Parce que la fixation d'un maximum des heures de travail est le digne pendant de la fixation du minimum de salaire.
« — Dira-t-on, ajoute M. de Girardin, que les idées que t j'effleure rapidement sont des chimères, des réminiscences « de l'abbé de Saint-Pierre, de Henri IV et de Napoléon?»
— Laissez de côté, s'il vous plaît, Henri IV et Napoléon ; tous les deux prétendaient à l'autocratie, à former le nid de dictature que vous chérissez. Quant à l'abbé de Saint-Pierre, laissez-le présider tous ces braves gens, qui, au mois de mai, généralement, viennent présenter à l'Académie des sciences, oes solutions de la quadrature du cercle.
« — A cette objection, dit M. de Girardin, je répondrai que " « les solutions les plus difficiles, en apparence, ne sont pas « toujours les plus difficiles en réalité. »
— C'est vrai. Alors, pourquoi M. de Girardin a-t-il l'ou-'* trecuidance d'affirmer : qu'il est impossible de démontrer la réalité du droit; par cela seul que lui-même se sent incapable de présenter cette démonstration ?
Je dirai à M. de Girardin ; que chercher la solution d'une
clu^se dirflçile est d'un sage ; que chercher la solution de Tabsurde, sent le mois de mai ; et que l'ordre, en Tabsenoe d'un droit quelconque, soit hypothétique et accepté comme réel, soit réel et démontré tel, est une absurdité.
« — Ce qui me paraît insoluble, ajoute M. de Girardin, c. c'est ce que la France essaie en ce moment ! Elle veut faire «, tenir une société industrielle en équilibre sur une baïon- « nette; elle n'y réussira pas. »
— C'est vrai : mais seulement parce que l'examen est devenu incompressible; sans cela, elle y réussirait parfaitement. Jamais, même, l'ordre n'a existé autrement. L'histoire est là pour le dire. Et, à cet égard, elle n'a pas l'ombre d'une exception.
« — Elle veut, continue M. de Girardin, améliorer la con- « dition du travailleur, sans tenir compte de la concurrence « étrangère. »
— Et, c'est là ce que veut faire M. de Girardin, en voulant maintenir les nationalités en contact inévitable.
« — Elle veut, continue M. de Girardin, avoir des armées» « considérables et des fabriques prospères, ce qui s'exclut, « parce que l'argent qui sert à nourrir des soldats, grève « d'autant le prix de revient de tous les produits. »
—'C'est vrai. Eh bien! essayez de vous passer d'armée ; et bientôt vous deviendrez Irlande ou Courlande.
« — Elle veut, continue M. de Girardin, avoir de faibles impôts et de gros budgets, ce qui est inconciliable. »
— C'est vrai. Mais essayez de ne pas avoir de gros budgets, en présence d'une anarchie continuellement croissante, ne fût-ce que par la vulgarisation des principes de M. de Gif ardin : qu'il n'y a ni.bien ni mal, ni juste ni injuste, ni devoir ni droit; et vous verrez ce qui en arrivera.
« — Elle veut, continue M. de Girardin, être révolution- « naire à l'extérieur, et ne l'être pas à rintérieur, ce qui est « pourle moins une inconséquence. ».
*— Il y a : révolutionnaire en faveur de Tordre, et révolutionnaire en faveur du désordre.
M. deGirardin s'imagine-l-il : qu'être révolutionnaire pour prêcher Tabsence de religion, de droit, de mariage, etc., etc., ce soit cire révolutionnaire en faveur de Tordre?
« — Elle veut enfin, continue M. de Glrardln, le progrès
< dans Tomière ! C'est la folie dans la faiblesse. •
— C'est vrai. Et vouloir la paix, au sein des nationalités, c'est la folie dans la folie.
« — Aussitôt, dit ailleurs M. de Girardin, que les ques- « tiens de gouvernement seront mieux posées, les dissensions « s'éteindront pour ne plus renaître. Il suffira de substituer € un mot à un autre : le mot de confédération au mot do^ « mination. Confédérez les peuples et ne les dominez pas... »
— Sous quelle règle? Sous quel juge? Sous quelle sanction? En vérité, ce serait à désespérer de la raison, si l'anardhie ne venait abaisser les cataractes du préjugé !
Je pourrais vous présenter vingt solutions de M* de Girardin, toutes de même force.