ARMÉE
« — La plus grande force d'une nation réside dans la « confiance qu'elle s'inspire à elle-même et dans le respect « qu'elle commande. Ce sont des avantages qu'une bonne « constitution de ses armées peut seule lui donner. »
(Emile de Girardin. Les 52, n*" ix, p, 36.)
— C'est baser l'existence nationale, non plus sur telle ou telle utopie, non plus sur telle ou telle forme de gouvernement, mais sur l'armée; ce qui est incontestablement vrai : tant qu'il y a des nationalités : soit religieuses, soit monarchiques, soit aristocratiques, soit démocratiques. Alors, à égalité d'instruction et d'organisation, égalité qui s'établit toujours au sein de communications inévitables, une armée d'un million d'hommes vaut au moins deux armées de cinq cent mille hommes. Vous voyez que des nationalités en con-tact doivent nécessairement, et pour ne point mourir, augmenter continuellement leur effectif militaire. Après cela, prêchez donc la réduction des armées et rassemblez des congrès de paix pour y chanter des cantiques en l'honneur de ce bon abbé de Saint-Pierre!
« — L'organisation d'une armée est mauvaise, dit encore
«.M, de Girardin lorsque le principe sur lequel repose
c l'autorité militaire est une violation de Tesprit général « des institutions du pays. » . {Les 52, n® ix, p. 38.)
— L'autorité militaire repose exclusivement sur Tobéissance passive. L'esprit général des institutions actuelles de tous les pays est l'obéissance discutée, ou tend à le devenir nécessairement. Vous voyez donc : qu'actuellement , lout(î bonne organisation durable d'une armée est évidemment impossible, ou tend à le devenir.
A la page 44, M. de Girardin ajoute :
f — Napoléon a dit :
« c La conscription est la loi la plus affreuse et la plus dê- « teslable pour les familles, mais elle fait la sécurité de « l'État. »»
« Il y a aujourd'hui deux mots à changer à cette opi- « nion; à la place*de ceux-ci : la sécurité, il faut mettre ceux- « là : le péril.
« Si l'on n'y prend sérieusement garde, ce sera par l'excès « des armées permanentes que périront les nations indus- « trielles. »
— L'Empereur avait raison ; et tout État continental qui' ne s'appuiera point sur la conscription sera l'esclave de ses voisins.
Mainten$mt, toute nationalité repose sur son armée.
Et toute jgrmée, selon le plus grand homme du siècle, repose sur la loi la plus affreuse et la plus détestable pour les famiJUes. Croyez-vous que ce soit un moyen de conserver les nationalités ?
hè& que les nationalités sont en contact inévitable, les armées permanentes se portent nécessairement au maximum possible.
Ce ne seront point seulement les nations industrielles que l'excès des armées permanentes fera périr; ce seront toutes les nationalités possibles. Liberté et nationalités sont compatibles : comme l'eau et le feu.
•« — Si l'Angleterre est si faible, dit M. de Girardin, et .si « nous sommes si forts avec une prétendue armée de cinq « cent mille hommes, qui nous coûtent plus d'un million « par jour, plus de trois cent soixante-cinq millions par an, « d*où vient donc que l'Angleterre se montre à notre égard « si arrogante; d'où vient donc que nous n'oserions pas lo- « lérer parmi nous le plus petit meeting. »
{Les 52, u^ IX, p. 34.)
— Je vais vous le dire, Monsieur :
Parce que l'Angleterre a la mer pour rempart, et qu'elle domine les mers ;
Parce que cette domination , et cent cinquante millions d'esclaves dans l'Inde, lui permettent d'avoir une industrie et U9 capital pouvant absorber les industries et les capitaux des nationalités qui voudraien t lui résister, et même de les détruire, au besoin, par la propagation desprincipes*anarchiques;
Parce qu'à l'intérieur, elle est encore protégée contre l'anarchie : par une autocratie religieuse , sans laquelle il est impossible à un gouvernement de subsister, disait l'Empereur à Sainte-Hélène; parce que sa noblesse y possède le sol, .et empêche le capital de dominer à l'intérieur, tandis que le capital britannique domine à l'extérieur.
« — L'ouvrier français, dit M. de Girardin, est formé à « une autre école que l'ouvrier irlandais, l'ouvrier anglais, « l'ouvrier américain ; chaque année, vous arrachez à la cul- « ture des champs et au travail des ateliers qualre-vingt mille « Français, les plus vigoureux, pour les exercer pendant cinq « ans, terme moyen, au maniement des armes, les aguerrir, « leur apprendre à mépriser le péril, à braver la mort; et vous « croyez que le jour venu de la pléthore industrielle et de la « crise commerciale, cette population de vos manufactures, « que vous aurez fait passer tout entière sous vos drapeaux, « oubliera tout à coup ce que vous lui aurez si laborieuse- « ment appris, et se laissera tuer sans se défendre? Vous « croyez que vos soldais eux-mêmes, après avoir déchargé
« lîtie première fois leurs armes, ne s'arrêteront pas, émud, a ne reculeront pas épouvantés à la vue des flots de sang de « leurs frères atnés, de leurs parents, de leurs compagnons a de fabriques ou de table? Aveuglement des aveuglements! « Encore une fois, pourquoi donc une armée de cinq cent « mille hommes coûtant quatre cents millions? »
— Pourquoi? Afin d'avoir une protection pour notre nationalité eld*avoirdes débouchés. Essayez donc de vous unir au continent, sous le seul principe qui puisse servir do base à cette union, et vous verrez ce que fera TAnglelcrre!
« — Que fait, dit encore M. de Girardin, une pareille loi « de recrutement, dont la base est une durée de service de a sept années? — Elle convertit en soldats, tous les sept <c ans, 560,000 recrues. Si Ton multiplie par trois ce nombre a de 560,000 recrues, on aura 1,680,000 citoyens âgés de u quarante et un ans ayant été instruits au maniement des a armes, exercés à la défense et à l'ai laque, accoulumés à « braver le péril et la mort. Aguerrir ainsi l'ouvrior, sans « dislinclion de celui qui est communiste et de celui qui ne « Test pas, sans rechercher les moyens de lui donner du pain « le jour où une crise prolongée le priverait de travail, voilà a ce que fait la loi de recrutement, dans laquelle notre goua vernement puise la confiance qui le rend si dédaigneux de « toute initiative et de tout progrès. »
{Les 52, n* ix> p* 97.)
— C'est vrai; très-vrai. Mais le remède, s'il vous plaît? Il n'y en a point dans l'ordre social actuel. Et, dès que les nationalités sont en contact inévitable, il en est ainsi pour chacune d'elles.
« — Armée et garde nationale, dit encore M. de Girardin, « sont un anachronisme dans un régime de liberté* »
(/(^em, p*106.)
— C'est vrai. Mais le prétendu régime de liberté, en l'absence de communauté d'idée sur le droit, sur l'autorité, n'est
qu*UQ régime d'auarcbie, aspirant le despotisme par tous les pores* .
« -— Toutea les raisons que donnent les offldiers, dit en- € core M. de Girardin , pour démontrer la nécessité de la « conservation des armées permanentes, les prêtres aussi les « donnaient pour démontrer ta nécessité du maintien de Tiiv- « quisition. Selon eux, détruire l'inquisition, c'était détruire % la religion. » (Les 52, n^ 9, p. 114.)
— Et les prêtres avaient raison. Et les officiers ont également raison. Prêtres et officiers ne peuvent disparaître : qu'avec les nationalités; et, devant le soleil de la science, éclairant l'unité de droit.
« — C'est l'armée, dit M. de Girardin, qui, en 1830 et en i 1 848, a renversé deux fois la royauté.
« C'est l'armée, qui, depuis trente ans, ruine et perd la « France.
c C'est l'armée qui tuera la liberté, après nous avoir jetés c delà guerre civile dans la guerre étrangère, ou delà guerre « étrangère dans la guerre civile. » {Idem^ p. 125.)
— Et, il en est ainsi pour chaque nationalité. En absence de communauté d'idée sur le droit, sur l'autorité, il est aussi impossible de se passer d'armée, pour exister en ordre, que de se passer d'air, pour rester en vie.
« — Si, continue M, de Girardin, la monarebie de 1816 « et la monarebie de 1830 n'étaient pas tombées dans l'erreur € de croire que réprimer le désordre, c'était maintenir l'ordre, « que comprimer les idées, c'était les vaincre, la royauté c constitutionnelle n'eût pas été deux fois abattue par un < souffle de l'ouragan populaire ; elle existerait encore. Mais c que lui disait-on? on lui disait : » « Vous n'avez rien à • craindre et vous pouvez tout oser; l'armée est sére^ tous « avez avec mus la force l » « Que de fois n*al-Je pas entendu « répéter autour de moi ces paroles par moi toujours et par- « tout combattues ; » t L'armée est le plus solide appui 9. du Irène. » «Comme rarmce^ on effets a bien empéebé le
< trône de se briser ! C'est que la force est de tous les points « d*appul le plus fhible, là où règùe, même à deml^ la liberté « d'examen et de discussion. »
—* Erreur ; erreur capitale. La force, loin d*êlre, en époque dMncompressibilité de l'examen et de l'ignorance sociale, le point d'appui le plus faible, est au contraire le seul point d'appui possible. Il est vrai qu'en cette même époque, la force» dans une même main, n'a qu'une durée éphémère.
« — Tout pouvoir, dit ensuite M. de Girardin, qui ^H en
< vertu du droit du plus fort, s'expose à se trouver un jour t le plus faible. Il n'y a de pouvoir véritablement fort, que c celui qui agit toujours comme s'il n'avait d'autre appui que
< la raison. »
-** C'est vrai. Mais en époque d'ignorance sociale sur II rialité du droit, et en présence de l'incompressibilité de l'ei^a* men, époque qui est la nôtre, la raison n'a de critérium S0« cial que la force. Donc, celleH)i est la seule base sur laquelle l'^ordre puisse encore s'appuyer,
« ««^ La victoire, dit M. de Girardin, est la ligne la plu9 • droite qui mène au despotisme ; le meilleur moyen de Aiirt « faire à la liberté de rapides progrés qn Europe, c'est de It « rendre chez nous digne d'envie, c'est de l'y rendre durable « et féconde, c'est de restituer au travail l'argent qui en est t détourné par l'entretien d'un effectif militaire exagéré, « c'est de multiplier les institutions de crédit^ ces arsenaux t de la paix, qui la protègent plus sûrement que les arse- « naux* remplis de munitions de guerre. »
— Et tout cela, en présence : de l'ignorance sociale sur la réalité du droit; de l'incompressibilité de l'examen; et du paupérisme qui en est la conséquence nécessaire? Allons I Monsieur, vous plaisantez.
f — Si, dit encore M. de Girardin, on peut aligner les ret cettes avec les dépenses sans réduire les budgets de la c guerre et de la marine, ou sans accroître le poids des im-
« p6ls, soit ! que l'on considère tout ce qui précède commç non avenu. » {Les 52, n^ ix, p. 1 iS.)
— Alors, Monsieur, considérez le lout comme non avenu. Car j'ai prouvé : que ce que vous demandez est possible. Prouvez que j'ai mal prouvé.
M. de Girardin cite le passage suivant de la Sentinelle de 4'Armê'e :
« — L'Armée, c'est le lion apprivoisé, c'est la dignité dans € la force.
« Dans le passé elle a fait la gloire de la France: dans le « présent elle fail sa sécurité ; dans l'avenir elle fera son salut.
« Si M. Emile de Girardin, ayant trop bonne opinion des <c hommes, a cru un moment que la société nouvelle pouvait « se fonder par la seule puissance de la raison, sans luttes, « sans passions, sans résistance, il doit être bien détrompé « aujourd'hui. »
— Je le désire bien sincèrement ; mais j'en doute. Dans tous les cas, la Sentinelle de V Armée est dans le vrai. Le pouvoir seul peut établir l'ordre sur des bases stables, sur la science enfin. Et, pendant la transition du règne de la force au règne de la raison, le pouvoir : c'est I'Armée.
XLVffl.