‹ Quand Barras était roiChapitre 11 sur 74 · Mémoires de M— Roland, F. 1905, t. II · texte numérisé non relu

Mémoires de M— Roland, F. 1905, t. II

table et d'amis influents. Le 24 septembre on lui accordait la faveur de gagner la maison de santé du D"^ Belhomme où l'avait précédée M"' Mézeray. Etrange établissement que celui-là !

Situé au bout de la rue de Charonne et consacré au traitement des aliénés, il s'était transformé en sorte de geôle de luxe pour les suspects riches et bien rentes. Belhomme employant son crédit auprès des puissants du jour les avait intéressés à sa spéculation et avait obtenu une sauvegarde tacite en faveur de son hospice devenu une oasis fortunée, un lieu de refuge où les victimes du terrorisme s'efforçaient de se faire admettre^. Tant qu'elles payaient, elles étaient à l'abri de la guillotine; mais, lorsque, à la fin du mois, les comptes ne pouvaient être réglés, le pratique directeur envoyait sans scrupule ses pensionnaires à la Conciergerie ou à Sainte-Pélagie, c'est-à-dire la plupart du temps à la mort. Car, sous son extérieur paternel et jovial, le citoyen Belhomme était un féroce exploiteur de l'adversité.

Sa maison était mal tenue, la nourriture horrible et insuffisante, par contre la moindre chambre valait de 500 à 1.000 livres par mois, et l'on avait

1. De Manae, Galerie historique de la troupe de Talma^ op. cit.

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le loisir de faire venir les repas du dehors en payant des prix exorbitants. Belhomme passait les prison-

niers au laminoir avant de les faire passer au rasoir national*. On pense qu'il accueillit avec satisfaction M""" Lange et lui donna toute facilité pour dépenser largement l'or qui lui coûtait peu. Sans farouches cerbères ni grilles trop verrouillées, elle pouvait se promener à sa guise, recevoir comme dans sa propre demeure qui bon lui semblait de neuf heures du matin à neuf heures du soir, et elle ne s'en priva point. Jeune, gaie, follement jolie, sûre du lendemain puisque leriche banquier Mons soldait ses plaisirs, elle était le boute-en-train, la vie de rétablissement. On riait, on jouait, on aimait, on faisait de la musique, chaque jour de nombreuses voitures stationnaient devant la prison, et autour de Texcellente table de la radieuse Lange se rassemblaient d'aimables convives: LIqguet, Portalis, le président de Noailles, des grands seigneurs, des grandes dames, tant il est vrai que le malheur rapproche les distances.

Hélas! les plus belles choses ont le pire destin. Cette cage dorée allait s'effondrer. Le bon, le sensible D' Belhomme devait lui aussi connaître

1. Sur la maison Belhomme, voir Lenôtre, Vieilles Maisons^ Vieux Papiers, 3» série, P. 1906.

rinfortune et se voir frappé juste dans son humanité ! Deux pauvres diables que lui avait expédiés à titre de pensionnaires la section Popincourt eurent Taudace de vouloir manger et dormir gratuitement à leur désir. Uelhomme stupéfait, essayant de raisonner ces extraordinaires clients, l'un d'eux lui déclara simplement « qu'il s'en f... », puis il envoya aussitôt à sa section une dénonciation contre son logeur « comme exerçant des vexations, exactions et rançonnements, exigeant des riches des sommes exorbitantes payées d'avance et traitant inhumainement les pauvres sans-culottes moins favorisés de la fortune ». Fouquier-Tin ville ordonna une enquête qui se termina par l'incarcéra-, tion du tendre directeur. C'était la fin de l'établissement Belhomme,

Le 3 février 1794, le Comité de Salut public arrêtait que les nommées Lange et Mézeray seraient transférées à Sainte-Pélagie. Ce changement de décor non attendu sourit médiocrement à M'^" Lange, la vieille maison de force déjà connue d'elle manquait de confort et de gaieté. Son passage y fut court, on la conduisit ensuite à la prison des Anglaises et, le 20 mai, les représentants du peuple, Dubarron Vadier, Laviconterie, Voulland, Moyse Bayle et Louis du Bas-Rhin signèrent son ordre de mise en

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liberté ^ Quelle influence, quelle protection lui ouvrirent les portes? Je l'ignore. Ses camarades furent sauvés par le fameux Labussière et délivrés seulement après le 9 thermidor, à la grande déception de la populace qui attendait avec impatience la dernière représentation que la Comédie-Française devait donner sur Téchafaud. Par bonheur on fit relâche pour la circonstance, mais les rôles eussent été dignement interprétés par ces acteurs qui savaient se tenir devant le public et ces actrices légères, gâtées par l'existence, qui auraient prouvé que rhabitude de bien vivre n'empêche pas le courage de bien mourir*

i. Arch. nat, F' 4763; Archives de la Préfecture de Police : Registre d'écrou Belhomaie.

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