CHAPITRE II
Aussitôt libre, M"*" Lange voulut réintégrer ses foyers. Celui de la Comédie-Française, dont elle était malgré elle la pensionnaire intermittente, avait comme il convenait, changé de nom depuis son départ et s'était transformé en foyer du théâtre de
FEgalité. C'est effrayant ce que les jacobins qui avaient supprimé les sacrements baptisèrent de gens et de choses en quelques années! Malheureusement Tanarchie sévissait parmi les tréteaux comme ailleurs ; un commerçant habile et audacieux, Sageret, véritable agioteur d'art, rêva un trust des spectacles. Les circonstances semblaient d'autant plus favorables que les comédiens français, lassés de Tinsécurité, agacés de ne pas avoir une maison à eux, étaient prêts à passer à l'étranger ; il songea donc à réunir sur une même scène Thalie, Euterpe et Melpomène, mais surenchères, mécon-
tentements, jalousies, concurrence, tous les ennuis s'abattirent sur lui. Ballotté de baux en exploitations, d'inaugurations en fermetures, Sageret tint tête à la fortune, aidé par ses artistes, soutenu même par Barras qui désirant une fusion entre les acteurs de la Comédie-Française et ceux de la rue de la Loi, voulut les réconcilier le verre en main à sa table directoriale. M"' Lange faisant partie de la première troupe il est certain qu'elle parut ce jourlà chez le beau vicomte, cependant nul récit ne nous permet d'avancer que les regards connaisseurs du maître s'arrêtèrent particulièrement sur sa personne. Mieux que toute autre elle était digne du mouchoir. A défaut de Barras dont les sentiments sont restés dans l'ombre, écoutons le poète Arnault qui l'approchait de près à cette époque : « ... Au physique il est impossible d'imaginer des traits plus réguliers et plus gracieux que les siens. De grands yeux bruns, un nez parfaitement dessiné, une bouche admirable de forme et de fraîcheur et ornée de dents de la blancheur la plus éblouissante et de la proportion la plus régulière, un teint dont l'éclat était encore relevé par celui de ses longs cheveux châtains, faisaient de sa tête une des plus parfaites qui aient jamais reposé sur des épaules humaines. Ses mains, ses pieds ne le cédaient à son visage ni en
délicatesse ni en blancheur; elle eût ëté la plus parfaite des créatures si les proportions de sa taille eussent répondu à l'élégance du reste de sa personne. Quant au moral, elle n'avait qu'à se louer aussi de la nature. Sans avoir cet esprit qui dans M"* Contât éclatait en saillies si brillantes et s'exprimait en traits si profonds, elle ne manquait ni de sagacité ni de pénétration. Elle possédait surtout cette vivacité d'intelligence qui saisit toutes les finesses de la pensée d'autrui, et rien ne lui plaisait tant que la conversation des gens supérieurs. Douée d'ailleurs d'une grande égalité d'humeur, elle était de la société la plus douce, quoiqu'elle fût un peu moqueuse. Enfin, si elle avait quelques défauts, ils étaient assez rachetés par ses qualités pour qu'elle ait réussi à se faire aimer de tout le monde *. » Après avoir tracé chaleureusement cette description, Arnault devient réservé : « Je ne me lassais pas de contempler cette tête ravissante; en conclura-t-on que je ne l'ai pas contemplée impunément? On se trompera. Je la regardais comme je regarde un beau jardin qui ne m'appartient pas, avec plaisir mais sans envie, sans désir de l'acquérir en échange de la modeste pro-