Les Mémoires d'une inconnue, P
LA JOLIE m"** lange 39
Malgré semblables erreurs, ceux qui du parterre la voyaient jouer Julie dans la Coquette corrigée, M°" Lisban dans Heureusement, Céphise dans r Erreur de l'esprit étdiient assujettis par n son physique enchanteur et sa douce sensibilité », ceux qui Tabordaient de plus près étaient dominés par son éclatante beauté. Nous devons en croire J.-N. Bouilly, l'auteur dramatique, un assidu du foyer de Feydeau à cette époque. Là, chaque soir, de huit heures à minuit, se formait Taréopage qui prononçait sur les nouveautés ou les intrigues du jour. L'anecdote pimpante y était racontée avec une finesse et une gaîté la rendant encore plus piquante ; on eût dit le greffe général de l'empire de l'amour. Formé d'un grand salon bien éclairé, ce foyer pouvait contenir une quarantaine de personnes qui toutes trouvaient un siège commode ; sur chaque côté latéral un long canapé oîi venaient souvent s'asseoir la belle Contât et Lange, ce beau démon, comme on l'appelait par antiphrase. Poètes, dramaturges, politiciens leur donnaient gaîment la réplique, on prodiguait l'esprit, on distillait la galanterie. Un jour Demoustier, l'auteur des Lettres à Emilie, s'approchant de M"'' Lange et désignant ses admirables épaules, lui jetait : « Dites-nous, l'Ange, qu'avez-vous donc fait de vos
ailes*? » Une autre fois, c^était François de Neufchâteau qui lui apportait un exemplaire de Pamélày la Paméla cause indirecte de Tarrestation de la comédienne, la fameuse Paméla à laquelle était jointe cette dédicace ^ :
À ELISE LANGB
Belle Elise de Galathée Vous connaissez la fiction, Vous savez qu'elle fut sculptée De la main de Pygmalion.
Ce n'était que du marbre encore, Mais Tartiste s'adresse auxdieux.
Sur cette pierre qu'il adore, Vénus, il attire tes yeux.
Le néant reconnaît l'empire De la déesse de l'amour, A ce marbre elle a dit « Respire ! »
Et Galathée à yu le jour.
Un tel exemple m'encourage A vous offrir ma Paméla; C'est ma statue, animez-la, Vous ferez vivre mon ouvrage.
L^aimable femme s'efforçait aussitôt de donner la
1. J.-N.Bouilly, Mes Récapitulations y P. (s. d.), t. II ; Soixante ans du théâtre français^ P. 1862.
% Paméla ou la vertu récompensée fut reprise à Feydcau le 24 juillet 1795.
vie à Touvrage du poète sans oublier ceux de ses devanciers plus illustres. Le 11 août 1795, elle déployait de rares talents dans lePhilinte de Molière, prouvait qu'elle n'avait plus de modèle pour les rôles de sensibilité* et concentrait sur elle les regards, même ceux de la police. Par une inconséquence aussi naturelle que son inquiétude, ladite police trouvait que chez la citoyenne Lange la maison était trop mystérieuse et le faste trop ostensible. « Elle reçoit une foule de royalistes », dénonçait un inspecteur le 20 novembre 1795, « Elle affiche un luxe insolent et insulte à la misère publique », rendait compte un second. « On a joué chez elle For à pleines mains », ajoutait un troisième; enfin le 6 janvier 1796, certain mouchard plus perspicace s'apercevait que les réceptions des Laïs du théâtre mettaient en péril la République. « Une nouvelle Vendée éclatera bientôt dans le Lyonnais, rapportait-il, les jeunes gens de la première réquisition vont se déclarer en rébellion dans différentes parties de la France. Grand nombre de ces messieurs doivent se rassembler ce soir chez les acteurs et actrices des grands spectacles et notamment chez celles des Français, Emilie Contât, Mézeray, Lange,