Le Conteur de la ville et des théâtres^ 18 janvier
Le système était moins aléatoire que Fagiotage frénétique dans lequel se lançaient à corps perdu les actrices et les marchands d'amour achalandant la boutique de leurs grâces ; mais de Fagiotage naissaient comme des champignons les fortunes énormes, poussaient les millions, surgissaient les hôtels, les tableaux, les diamants, le plaisir, lefaste. Rude tentation! Afin d'éviter les casualités, M"* Lange n'agiota point, elle prit un agioteur : Leuthraud, dit le marquis ou le comte de Beauregard.
Ce coryphée des aventuriers dont la naissance reste obscure était ^vraisemblablement fils d'un vigneron de Corbigny (Nièvre). Le curé de ce bourg lui avait donné par charité une éducation suffisante qui lui permit de se placer chez un coiffeur, puis d'entrer comme valet de chambre chez un seigneur du voisinage. Bientôt celui-ci ne se sentit plus en sûreté devant la trombe révolutionnaire qui balayait la France et résolut de gagner l'Allemagne en emportant une somme nécessaire h son existence hors de la patrie. Pour escorte, il fit choix de Leuthraud qui devait le suivre à cheval, mais il commit la faute de mettre tout son pécule d'émigration dans les sacoches du portemanteau attaché derrière son serviteur. On déguerpit. Après quelques
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jours d'une marche lente pour être prudente, la frontière allait être passée lorsqu'un poste de gardes forestiers apparut sur le flanc des voyageurs. L'aristocrate fugitif n'ignorait pas le sort à lui réservé s'il était pincé; sans hésiter il talonna son cheval, partit à fond de train et, accompagné d'une volée de coups de feu, atteignit en quelques minutes le sol étranger. Le valet de chambre éperonna aussi sa monture, mais, probablement par suite d'erreur ou d'émotion, il rebroussa chemin vers l'intérieur! Pour lui, simple roturier, le danger n'était pas grand. Il galopa longtemps, et, quand il put reprendre haleine, son étonnement fut extrême de voir qu'il avait oublié les sacoches contenant la fortune de son maître. Tenter de la lui rapporter, c'était la mort; il vécut ^
Un beau jour, il débarqua à Paris, échangea le magot contre des assignats, se jeta tête baisséedans une spéculation effrénée et devint soudain un des enrichis lesplus honteux, les plus insolentsde cette ville en folie. Sans intelligence des affaires, sans talent personnel, il jouissait d'une absence totale de scrupules bien digne de le porter à la réussite en ce temps-là et était arrivé, Dieu sait comment !