‹ Quand Barras était roiChapitre 34 sur 74 · Le Babillard, 21 septembre · texte numérisé non relu

Le Babillard, 21 septembre

rablc en proposant pour le rachat de sa faute trois ou quatre fois la somme qu'il avait refusée pour l'acquisition du carrosse. Il fit plus. Afin d'obtenir un pardon complet et d'éviter un nouveau renvoi d'une maison où le bonheur lui semblait presque parfait — tout est relatif ici-bas — comme il avait déjà donné son cœur et sa fortune, il offrit sa main, l'unique chose disponible qui lui restait. M""* Lange n'avait joué les rôles d'épouse qu'à la scène, elle allait les interpréter à la ville dans la grande pièce de clôture, mais auparavant elle figura encore dans quelques joyeux levers de rideau. En voici un susceptible de s'intituler : le Deuxièma aux voitures.

C'était durant l'automne de 1797, toutes les formalités du mariage Lange-Simons venaient de se régler, le jour de la noce approchait, quand une affaire imprévue et fort considérable appela le fiancé en Hollande où se trouvaient ses intérêts. Le pauvre garçon fut désespéré, la jeune promise fortement agacée et légèrement inquiète; un joli cadeau pouvait seul calmer des nerfs tant excitables. Simons acheta donc une charmante calèche à laquelle il mit quatre chevaux couverts de harnais luxueux, puis, voulant surprendre sa future par sa délicate attention, il partit la conscience en repos après avoir

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chargé un camarade d'être son ambassadeur en présentant cette offrande magnifique. A ce prix et même h moins, que de femmes excuseraient Tabsence momentanée d'un mari !

Une fois le commerçant sur la route de Bruxelles, l'ami fait atteler et se rend à Thôtel de M"" Lange. Son arrivée cause une sensation profonde, aussi n'a-t-il pas besoin d'insister beaucoup lorsqu'il annonce son désir d'entretenir Tactrice d'une question importante. On l'introduit et voici son discours : « Mademoiselle, il est des occasions où peu de paroles doivent suffire. Vous êtes sans contredit la plus belle personne que j'aie encore rencontrée, vous voir et vous aimer n'a été qu'une même chose. J'ai dans votre cour une voiture, quatre chevaux et un cocher habile ; si vous les voulez, je n'y mets qu'un prix à la vérité inestimable, mais vous me rendrez le plus heureux des mortels. » Quoique ayant l'habitude des propositions les plus fantaisistes, Lange fut un peu surprise : « Votre demande est osée, répliqua-t-elle, il est vrai que la brutalité masculine est souvent l'indice d'une extrême passion dont nous devons être flattées. Peut-être autrefois vous aurais-je écouté, aujourd'hui la chose est impossible, je n'appartiens plus au public, j'abjure la galanterie et enfin je suis

fiancée. — Je le sais ! répondit l'autre en poussant un aimable soupir. Consultez-vous cependant^ Voyez ce que je sollicite; je suis venu en voiture, je repartirai bien volontiers à pied... demain matin. » En quelques instants la coquette réfléchit qu'une simple excursion à Cythère ne peut effrayer quand on a la pratique des voyages et que les hommes ne. doivent se montrer trop exigeants en virginité vis-à-vis de leurs futures épouses depuis l'exemple si bénévolement donné par le roi de Garbe. En outre, Téquipage est aperçu par la croisée, celui qui TofFre possède un agréable physique, il parle bien, il est pressant, bref les chevaux sont mis à récurie, le carrosse dans la remise et le traité se ratifie de la manière la plus agréable.

Pendant ce temps Simons passait la nuit dans sa chaise de poste, rêvant à sa maîtresse, à la fidélité jurée, aux transports joyeux qui accueillaient son cadeau, aux tendres remerciements qu'il recevrait lors de son retour, à ses bonheurs prochains, 11 arriva chez ses correspondants, hâta ses affaires, termina rapidement et, ne tentant même pas d'aller voir ses relations, reprit au galop le chemin de Paris tout brûlant de rejoindre sa divinité. A celleci qui connaissait les clichés de théâtre, il aurait pu dire dramatiquement : « Trois fois flétrie, cinq

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fois déshonorée, je te retrouve plus belle et plus pure que jamais! » Il se contenta d'effusions réglementaires et s'informa aussitôt si la calèche était du goût de la demoiselle, si les chevaux semblaient dociles, le cocher adroit, etc. Ebahie, la dame se comprit dupe d'une trahison où la chose livrée l'était sans espoir de retour; la foule des questions lui donna heureusement le loisir de se remettre, et elle remercia avec chaleur sans faire allusion à l'étrenne qu'elle avait eu la faiblesse d'accorder au commissionnaire ^

Ces fiançailles de bâton de chaise étaient curieusement suivies par le monde frivole. On savait que Lange abandonnait le théâtre moins par amour de Simons que par dépit d'assister à la rentrée de sa rivale, M"° Mézeray. Cette jalousie paraissait peu fondée, le répertoire offrait un champ assez vaste pour être partagé par ces deux aimables comédiennes, toutefois, M'^® Lange, mal conseillée et empoisonnée par le fiel, ne pouvait surmonter son dégoût. Le 16 décembre 1797, elle quittait la scène, cédant sans partage « l'empire de Thalie et de Vénus » à M"® Mézeray, qui la relevait aussitôt dans rHeureuse Erreur en interprétant le rôle de

1. Labouisse de Rochefort, Souvenirs et Mélanges^ P. 1826, 1. 1.

M"* Belfort. Un admirateur du parterre adressait ce quatrain à la remplaçante :

En vous Yoyant joaer ce rôle à votre tour, Le public enchanté ne perdra rien au change,

On ne regrette pas un ange

En voyant paraître un amour.

C'était comme femme une redoutable concurrente que M"* Mézeray . Qui résistait à ses yeux largement fendus, à son teint clair, à sa taille mince et à son pied d'Andalouse*? Elle convertissait les plus impies au culte du plaisir. Dans ses galantes aventures, Tesprit prenait la place du cœur, la fantaisie celle du sentiment, aussi changeait-elle Tami en amant sans parvenir à faire de Tamant un ami. Le faste semblait son élément. Ses chevaux rivalisaient avec ceux du roi, ce qui lui faisait dire : « Il faut que je sois fille de quelque divinité de rOlympe, puisque j'attelle à l'instar d'une majesté delà terre. » On dînait et Ton soupait chez elle comme chez le Régent. Elle tenait la table pour le piédestal de l'amour et baignait sa folie chaque soir dans le xérès ou le chypre. L'adulation la suivait, enivrant son orgueil, troublant sa raison,

1. Un portrait de M"* Mézeray par Gros figura Tannée dernière à Bagatelle. Il appartenait à M. Charles Brunner. D'après ce tableau, elle était, vers trente ans, assez forte et d'aspect commun.

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égarant son ftme, et Finsouciante ne croyait pas à la vieillesse, niait même son existence. Hélas ! elle devait bientôt montrer ses griffes, déchiqueter cette enfant du péché si vive, si joyeuse, si agaçante, flétrir cette sirène à la voix douce qu'on n'applaudissait au théâtre, que parce qu'on l'avait admirée dans son boudoir. Epouvantée d'abord, M"®Mezeray appela vite l'art à son aide pour raviver ses grâces d'autrefois. Elle devint une peinture assez agréable à la condition de n'y pas toucher et de ne la regarder qu'aux lumières. Quand on venait la voir avant l'heure fixée, la femme de chambre congédiait les visiteurs par ces mots : « Madame sèche ! » Elle chercha dans le jeu les émotions amoureuses qu'elle ne trouvait plus, puis, déçue là aussi, elle se mit à récolter du sentiment en attaquant, en semant des œillades agaçantes et des propos provocants. Rien n'y fit. Chacun la fuyait. De guerre lasse, elle voulut entortiller un vieux comédien qui se débattit comme un beau diable et renouvela victorieusement l'histoire de Joseph au grand amusement du monde des théâtres. Bien entendu, Mézeray ne fut pas d u parti des rieurs : « Elle se mord les lèvres ! » disait-on au héros de l'aventure. « Avec quoi ? » répondit-il méchamment. Abandonnée, méprisée, la pauvre femme prit

Bacchus pour médecin, pour confident et pour amant, elle y joignit le valet de trèfle et ceux-ci, ni plus fidèles ni plus sensibles que les autres, la ruinèrent et perdirent sa santé ^

En 1797, les fleurs qu'on lui prodiguait avec largesse montaient à la tête de son antagoniste M"* Lange dont l'aigreur augmentait sans cesse. Le mariage se présentait à point pour finir en beauté et en dignité ; il arrivait heureusement pour éteindre la susceptibilité de notre actrice trop gâtée ; bien mieux, il devenait nécessaire. Oh ! non pas que Simonseût poussé l'indiscrétion jusqu'à des espérances de paternité, mais la toute belle, la toute charmante, la divine M"" Lange était frappée d'embonpoint. Pour la femme cette maladie est un signe d'abdication. Gomment oserait-elle donner son cœur sachant qu'elle l'ofi^re bardé de deux ou trois livres de graisse? comment un amoureux tenterait-il de trouver le chemin de ce cœur quand il le devine barré par un kilo de chairs adipeuses? Simons ne s'arrêtait pas à ces détails, il ne voyait que la tête restée fine et délicieuse, la taille demeurée ondulante et gracieuse; l'hymen ne l'efi^rayait pas, lui qui à trente-cinq ans

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