‹ Quand Barras était roiChapitre 39 sur 74 · Xmaalif Souvenirs d'un sexagénaire, t. II · texte numérisé non relu

Xmaalif Souvenirs d'un sexagénaire, t. II

nauld de Saint-Jean-d'Angely par Gérard . Elle Ta donc refusé sous prétexte qu'il n'est pas exact », disaient les autres ^ De son côté la presse embouchait le clairon. Que dit cet entrefilet paru dans le Rédacteur du 25 octobre 1799 : « La citoyenne Lange, femme Simons, dont la beauté a fait du bruit, était convenue de 50 pièces de 24 livres pour son portrait. L'ouvrage achevé, elle n'en offrit que 25; le peintre, outragé de ce manque de foi, déchira le portrait et lui en fit passer la moitié. » Sept jours plus tard, Isabey envoyait une rectification au journal : «...Je crois devoir à la vérité de déclarer publiquement et comme témoin qu'il est faux que dans aucun temps il y ait eu de la part de la citoyenne Simons convention ni refus de payer pour son portrait 50 ou 25 pièces d'or, conséquemment il n'y a pas eu manque de foi. » Malgré l'important appui que lui donnait le célèbre miniaturiste, Girodet n'avait pas le beau rôle et son geste manquait d'élégance. On lui décochait :

Qui donc vous avait égaré ?

Combien je plains votre délire, Car pour ce portrait déchiré Tout le monde ici vous déchire.

1. Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 novembre 1866.

On chantait cette anecdote sur un air en vogue ^ :

Blessé par quelque trait malin Sur le portrait de Simons-Lange, Mons Girodet un beau matin Le prend, le déchire et se venge.

A Taimable Lange il croyait Faire la plus grande malice, Mais en déchirant ce portrait Lui-même il s'est rendu justice.

Et le Joumav des Arts, galant champion, imprimait : «...Nous sommes persuadé que quelque sujet de plainte que le citoyen Girodet ait pu recevoir de la citoyenne Lange-Simons, rien n'a pu autoriser Tauteur du tableau à lacérer avec un dépit réQéchi le portrait d'une femme intéressante et aimée du public, à le mutiler avec un raffinement barbare et à le lui renvoyer dans cet état. On s'accorde à voir dans ce procédé peu délicat l'excessive sensibilité d'un amour-propre blessé, une vengeance déplacée. Comment présenter sous un aspect plausible l'irrégularité d'une action qui a paru aux hommes sages et civils une insulte envers la citoyenne Simons?»

Ces critiques excitèrent certainement le chatouilleux artiste; sa conduite était déjà peu noble, il l'accentua. On ne parlait plus de l'incident lorsque

{,'• Arlequin au Muséum ou les tableaux en vaudeville en Van VII.

iiO QUAND BARRAS ÉTAIT ROI

le 20 octobre, quelques jours avant la fermeture du Salon, les visiteurs furent stupéfaits de voir accroché à la bonne place un nouveau tableau que le peintre avait brossé en un mois. Gomme cartouche, un simple papier jauni écrit par l'auteur portait cette explication : Danaé, fille (TA crise.

Voici le sujet : Danaé nue est assise sur un sofa tenant à la main un miroir fêlé qu'elle ne regarde pas. Devant elle un amour muni d'ailes de papillon soutient une draperie mitraillée de pièces d'or qui ont facilement traversé une toile d'araignée à laquelle de faibles mouches se trouvent prises. A côté un second amour arborant un louis pour lorgnon examine la déesse. Au bas du divan, on aperçoit une souricière d'oii s'efforce en vain de sortir un satyre chargé d'énormes cornes et les yeux bouchés par des ducats. A droite, l'aigle de Jupiter parodié sous la forme d'un dindon presse la foudre céleste d'une griffe que rehausse un anneau nuptial ; dans le lointain une colombe portant au col l'exergue Fidelitas fuit d'une aile ensanglantée par le numéraire. Aux quatre angles de la bordure, le peintre avait représenté des sujets allégoriques ornés de devises :

Un triton : Desinit in piscem mulier formosa supeme.

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Un coffre-fort : Trahit sua quemque voluptas.

Un bœuf et des grenouilles: Nec pluribus impar Risum teneatis amici * ?

La foule ayant reconnu M"* Lange dans Danaé se précipita au Muséum pour satisfaire sa malignité devant cette caricature méchante, compliquée et lourde. Quoique la teinte générale fût un peu violette, le tableau était d'une agréable exécution, le dessin charmant, quelques-uns trouvaient aussi que le pinceau de Girodet s'était transformé en plume de Juvénal* Néanmoins on fut unanime à juger cette vengeance indigne d'un artiste français. Se rendant compte de la réprobation que soulevait son acte, il n'eut même pas le courage de sa vilenie, se rétracta, protesta et quémanda l'appui d'Isabey. Celui-ci écrivit : « ... J'ai reçu de Girodet le désaveu très formel d'avoir voulu désigner dans son tableau la citoyenne Simons, de laquelle il n'a jamais éprouvé que des procédés dont plusieurs artistes et moi avons eu connaissance 2. » Personne ne

1. Journal des Arts^ 21 octobre; le Parisien^ 21 octobre 1199. — D'après Arsène Houssaye {Princesses de comédie)^ ce tableau a été vendu vers la fin de février 1851 à l'hôtel des commissaires-priseurs pour 2.700 francs.

2. Le Rédacteur, i** novembre 1799. — Dans le livre Louis David, son écoleet son fewip*(P.1855), M. E.-J. Delécluze raconte cette histoire du portrait en citant par erreur comme héroïne M"« Candeille.

fut pris à cette défaite ; d'ailleurs, pour corroborer rhistoire, le graveur Naudet fit paraître quelque temps après une planche in-i** carré représentant Girodel apportant au Salon le tableau de M^^* Lange en Danaé, tandis qu'on vendait chez Heunin une autre caricature intitulée le Peintre vengé et le Dindon humilié, où le signalement des personnages et les circonstances de l'aventure étaient éclaircis au complet par des initiales et une légende en dialogue ^ La gravure de Naudet reproduite dans la Gazette des Beaux- Arts (t. IV, 1" période) fut, diton, une nouvelle mystification imaginée contre l'actrice qui se laissa persuader sans peine d'acheter la planche à l'auteur pour la détruire. Bien mesquines, ces petites perfidies vis-à-vis d'une femme qui ne pouvait se défendre sur le même terrain ! Grâce à des protections influentes, elle obtint l'enlèvement de l'image néfaste, et ses amis conservèrent envers Girodet une aversion profonde. Ârnault, l'un d'eux, explique que l'artiste, né avec un tempérament bilieux, était irritable au dernier point et que sa haine pour la critique ne le tourmentait pas moins que son amour de la gloire. En lui l'émulation n'était que de la jalousie; il avait

1. Jules Renouvier, Histoire de Vart pendant la Révolution, P. 1863.

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pourtant assez de talent pour n'être pas jaloux.

M°* Simons-Lange, qui avait résisté à de plus rudes assauts, fut très affectée de toutes ces histoires ; si je puis Fécrire ainsi, ce tableau demeura un boulet qu'elle traîna jusqu'à la fin de sa carrière. Dire son antipathie pour Girodet est inutile, mais un coup qui serait devenu mortel, c'est qu'il faillit plus tard épouser sa belle-mère, oui, sa belle-mère à elle M"V Lange. Voici comment :

M"* Candeille en passant la cinquantaine s'acheminait rapidement vers une vieillesse prétentieuse et grimacière * ; sa beauté comme son esprit gisaient loin le long du chemin parcouru. Elle avait joué sur huit ou dix scènes, publié trois ou quatre romanS) écrit cinq ou six comédies, composé trente ou quarante romances, tué deux maris dont Jean Simons ; il était bon de s'en procurer un troisième. Elle alla trouver Girodet et lui dit : « Mon ami, je suis libre, vous m'avez fait autrefois la cour, je viens vous offrir ma main. » Après avoir montré quelque hésitation à épouser cette femme de cinquante-quatre ans, lui qui avait exactement le même âge, le peintre fut tellement pressé par la vieille Circé qu'il finit par lui répliquer : « Mon

1. F. Grille, Autographes de savants et d'artistes, P. 1853, t. H.

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amie, je suis extrèmemeut sensible à votre démarche, mais je ne puis devenir votre mari. — Pourquoi cela ? demanda Candeille songeant qu'une intrigue du moment arrêtait Girodet. — Écoutez, continua Fautre, je vais vous le dire confidentiellement. J'ai perdu... les facultés fondamentales du mariage. — Eh ! qu*im porte, mon cher ; il s'agit bien de cela ! C'est l'union de nos âmes, les plaisirs de l'esprit, le bonheur de tous les jours que nous devons chercher. » Girodet était acculé. Il fallait se tirer d'affaire. « Madame, dit-il, je ne puis vous convenir, je ne suis pas digne de vous ; sachez que je suis l'homme le plus bizarre, le plus violent qui se puisse rencontrer et que je ne puis répondre de moi. Enfin apprenez que je bats mes domestiques et qu'il n'y a pas d'excès auxquels je ne sois capable de me livrer. » La belle fermière trouva ces raisons suffisantes pour abandonner son projet, et Girodet ne remplaça point Jean Simons *.

« Avec une perle et un mouchoir, on arrête toutes les larmes féminines», dit ou devrait dire la sagesse des nations. M"* Lange était si triste

1. Souvenirs inédits de Delécluze^ publiés par la Revue rétrospective (janvier-juin 18 89). —M"* Candeille se remaria en 1822 avec un autre peintre, Périé de Senovert, élève de David.

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qu^uûe perle ne suffit pas, il lui fallut un hôtel. Son habitation de la place Vendôme ne lui faisait pas oublier la rue Saint-Georges témoin de ses beaux jours, aussi finit-elle par désirer un immeuble situé à quelques mètres de son ancienne demeure. Le 11 septembre 1800, les Simons achetaient le charmant hôtel portant le numéro 16 de la rue de la Victoire que la Dervieux avait vendu en 1793 au comte Villain XIV *. C'était un vrai bijou Louis XVI serti entre une cour d'honneur et un jardin aux allées ombreuses. Quatre colonnes corinthiennes soutenant le pavillon auquel on accédait par un perron de cinq marches, deux larges fenêtres à droite et à gauche, tel était, vu de Tarrivée, l'aspect du rez-de-chaussée qui présentait sur sa façade postérieure une rotonde demi-circulaire. A l'intérieur, trois salons dont un turc et un autre chinois, une salle â manger ornée d'un plafond h sujet allégorique et de grandes baies cintrées que séparaient des pilastres ioniques, des portes à doubles vantaux décorés de médaillons et d'arabesques; enfin, dans une annexe, la salle de bains, véritable chef-d'œuvre : murs revêtus de peintures

1. Archives de la Seine, registres des actes des notaires, n* 546. — L'emplacement de cet hôtel est occupé aujourd'hui par la synagogue.

à la façon de Pompci, dallage de marbre, piscine au centre, tout Tensemble du style antique le plus pur. Le premier étage, peu haut, était surmonté d'un entablement couronné lui-même d'une balustrade de pierre à travers laquelle on apercevait la toiture basse recouverte d'ardoises. On prétendait qu'il n'entrait aucun autre métal que le cuivre dans la construction de cette maison, condition exigée par M"' Dervieux par crainte du tonnerre*. Le comte d'Artois, qui payait la note, s'était galamment plié à la fantaisie de la jolie femme, et l'architecte Bellanger avait suivi ses instructions avec fidélité; aussi leur témoigna-t-elle sa reconnaissance de la façon la plus complète en devenant la maîtresse du premier et l'épouse du second. Tout acquéreur d'une propriété, tant étendue et superbe qu'elle est, pense à Tagrandir et à l'enjoliver. M""* Simons ne faillit point à cette coutume. Elle acheta un terrain attenant au jardin et remplit l'hôtel dé ce que le goût du moment offrait de plus splendide et de plus cher. Son lit seul coûta 25.000 francs. On conçoit dès lors que le mari et la femme se soient complu dans la jouissance de ce paradis — je parle de l'hôtel — et n'aient plus

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