‹ Quand Barras était roiChapitre 62 sur 74 · Justification du directeur Barras (s. 1. n. d · texte numérisé non relu

Justification du directeur Barras (s. 1. n. d

l'affaire poncelin 181

ajoutait que la fille avait découvert sur le lieu de la fustigation une lettre adressée à Poncelin et qu'elle Tavait remise au juge de paix. Tout cela sentait une partialité évidente. « Bassesse! criait Fiévée. Mensonge ! car le citoyen Guérin affirme n'avoir absolument rien reçu. » — « Calomnie! écrivait Lacretelle jeune. Cet article est tel que la crapuleuse imagination d'un homme infâme a pu le concevoir. Le cynisme du père Duchesne n'approche pas de celui-là. Dans quel temps vivons-nous, grand Dieu ! »

Le public riait de plus en plus, Tabbé perdait du terrain. Il allait recevoir le coup de grâce. On ignorait le résultat de Tenquête faite au Luxembourg lorsque le Rédacteur du 6 annonça que Poncelin, accompagné des magistrats et de plusieurs personnes, avait parcouru les appartements de fiarras depuis la cave au grenier, n'avait nulle part, reconnu la chambre de sa torture et était sorti du palais en confessant sa conviction à tous. Procèsverbal de cette 4éclaration avait été dressé. Le récit du martyr royaliste s'effondrait complètement. On pense bien que les railleries partirent en décharges nourries des rangs de l'ennemi. « Ça n'est plus qu'une Poncelinade ! s'écriait le Grondeur du 7 février. Poncelin atout rêvé, il s'est trouvé au Luxem-

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bourg comme à l'opéra de Panurge dans Cisle des Lanterne s, h^s décorations avaient changé, et il a vu qu'il n'avait rien vu. Ah ! le pauvre homme, je veux être pendu si jamais il m'arrive de défendre des fesses comme les siennes. »

L'abbé se montrait en mauvaise posture encore une fois. Afin de ramener l'opinion à lui, il écrivit dans la Gazette française une lettre pour démentir ou plutôt expliquer l'attitude bizarre que lui prêtait le Rédacteur, Il avouait avoir retrouvé les lieux non tels quil les avait désignés dans sa plainte^ mais reconnu un individu dont le nom ne serait pas prononcé. Magnanfmité suspecte après les doléances retentissantes de la première heure. 11 joignait une longue descriptiondela pièce du Luxembourg où on lavait conduit, ne disait pas un mot de la scène qui s'y était déroulée et, se sentant embarrassé, affirmait que si les lois demeuraient impuissantes, aucun homme ne devait oser plus que les lois. Pour étayer cette manifestation de vertu civique, il ajoutait avec noblesse : « Je ne connais pas la vengeance, j'espère ne jamais être atteint de ses fureurs. » L'infortuné pamphlétaire battait en retraite. Barras même tenait la belle partie, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Il avait mis une certaine grâce à Tenquète et s'était prêté aux rele-

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vailles de Poncelin avec bonhomie ; le monde et la ville se tournaient maintenant contre l'abbé couvert d'un ridicule ineffaçable. On lui en voulait d'être obligé de se fâcher à sa place, de se chagriner pour lui ; on s'agaçailde Tentendre raconter son aventure comme la chose du monde la plus simple et comme s'il s'agissait d'un Anglais fouetté en effigie; on s'indignait de le savoir accepter tranquillement sa défaite, une défaite notoire comme le combat des Thermopyles ; on enrageait de le voir relever placidement ses chausses sur des fesses devenues aussi célèbres que la Toison d'or ou les travaux d'Hercule. On le jugeait même capable d'offrir à Barras la paix que Didon offrit à Vénus. C'est précisément ce qui arriva.

Embourbé dans son marais, Poncelin essaya de suborner deux des gens du directeur à l'effet d'en obtenir des déclarations contre leur maître, mais il fut pincé. La partie était perdue. Ses amis se turent avec un ensemble parfait, ses conseils lui démontrèrent que faute de preuves aucun avantage ne pouvait s'escompter, que ce serait montrer inutilement ses meurtrissures à la France, bref il adressa de respectueuses excuses à celui qu'il avait offensé.

Ce qu'on raconta tout bas, c'est que le drame

s'arrangeait à la satisfaction générale, grâce surtout à quelques paquets donguent et quelques bouteilles de vulnéraire fournies par le citoyen vicomte ; nul d'ailleurs ne blâmait celui-ci d'avoir usé d'un procédé dont il possédait à fond le maniement. Gomment le critiquer de terminer cette histoire par un dos à dos, alors qu'elle avait commencé de façon tout à fait dissemblable?

Jusqu'ici l'affaire Poncelin, que j'ai narrée le plus fidèlement possible d'après les journaux et les documents de l'époque, ne nous laisse pas connaître la vérité. C'est Barras lui-môme qui nous la dira dans ses Mémoires (t. II) et, en raison du rôle heureux qu'il joua, je crois sa version vraisemblable.

Tous les républicains avaient depuis longtemps à se plaindre des calomnies quotidiennes de la presse, autant les patriotes civils que les militaires. Parmi ceux-ci Bonaparte, Marceau, Lefebvre exhalaient sans cesse leur mauvaise humeur, et beaucoup de jeunes officiers les écoutaient avec l'adhésion qu'obtenaient des autorités d'aussi grand poids. Plus d'une fois on avait menacé d'ajouter les effets aux paroles et même porté le défi d'en finir avec les journalistes. Des agents de Bonaparte se troublèrent des assertions lancées contre leur chef et s'en ou-

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vrirent à des amis de Barras, lequel ignorait tout (n'oublions pas que c'est lui qui raconte). On résolut de faire un exemple, Poncelin fut le sujet choisi. Les hommes du Corse voulaient mettre Tabbé dans un sac et Tenvoyer aux filets de Saint-Cloud, les partisans du directeur présentèrent des observations de morale et d'humanité; alors les premiers accordèrent qu'on rouerait de coups le folliculaire non jusqu'à le tuer, mais bien le laisser pour mort. Les sensibles partenaires de Barras trouvaient la correction un peu forte. « Si on lui donnait seulement le fouet? remarqua l'un d'eux. — Oh! oh! répliquèrent les bonapartistes, c'est une plaisanterie qui pourrait faire plaisir à l'abbé connu pour avoir des goûts fort bizarres. » A la fin on s'entendit à l'amiable et le pauvre bouc émissaire reçut une rossée d'importance.

Barras jure qu'il resta étranger autant à la conception qu'à l'exécution de l'aventure, dont il ne sut. les détails et le nom des opérateurs que longtemps après. Soit! Pour une fois accordons notre crédit à son esprit chevaleresque, à son intégrité, à sa noblesse, à sa grandeur d'âme ; fermons nos oreilles devant le jugement de son collègue La Révellière qui le connaissait pourtant bien et assurait que le mensonge ne lui coûtait rien, que la

calomnie n*était qu^un jeu pour lui. Garnot, de son côté, inférait que sous l'écorce d'une feinte étourderie, il cachait la férocité de Caligula; aussi Poncelin estima-t-il prudent désormais de garder le silence sur un gaillard de cet acabit. Néanmoins il continua ses attaques contre le pouvoir, ne Croyant guère aux phrases émues, aux protestations de respect pour la légalité que le gouvernement avait lancées en Tan IV. L'inflexible justice et r accomplissement le plus strict des lois visaient à être sa règle, il devait fortifier la concorde, ramener la paix, éteindre tout esprit départi ; telles étaient les promesses dont le coup d'Etat du 18 fructidor fut la réalisation. Jamais régime ne viola ses engagements de manière plus cynique.

L'événement allait certainement atteindre Poncelin qui ne s'était pas assez fait oublier. Il ne manqua pas d'être prévenu de conspiration, et les maîtres de la France, austères gardiens de l'humanité, du droit et de la vertu, le condamnèrent sans jugement à la déportation avec les imprimeurs, propriétaires et rédacteurs de quarante-deux journaux. Malgré ses protestations de clémence. Barras participa probablement à cette mesure. Pour la seconde fois Poncelin disparut. On le disait caché sous le nom de Simard chez sa femme rue du

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Plâtre-Saint-Jacques, n** 18. Le 24 décembre 1797, le commissaire de police du IX*^ arrondissement et rinspecteur Vérat prirent au poste du Petit-Châtelet une force suffisante, cernèrent la maison et y pénétrèrent. A leur grand étonnement les scellés étaient déjà posés au premier étage depuis huit jours etaucun habitant de Fimmeuble ne put donner la moindre explication de ce phénomène. Au second ils trouvèrent deux femmes, Tune était la propriétaire qui assura que l'inculpé vivait à la campagne sans qu'elle sût où, l'autre avoua être la femme de Poncelin, mais ne connaître comme campagne que celle appartenant à la mère de son mari au lieu appelé Warville, près de Chartres. L'autorité dut se contenter de ces renseignements, elle fouilla partout sans découvrir ni Poncelin ni ses papiers*. Une perquisition tentée en Eure-et-Loir ne donna pas plus de résultat.

Avec raison, l'abbé évitait de se mettre sur le chemin des hommes qui l'avaient condamné à mort en 1795, fustigé en 1797, frappé d'exil la même année et recondamné àladéportationenl799^. Son imprimerie de la rue du Hurepoix, où l'on croyait dénicher des pamphlets séditieux, était

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