‹ Quand Barras était roiChapitre 63 sur 74 · Arch. nat, F · texte numérisé non relu

Arch. nat, F

parfois visitée inutilement par la police ^ elle n'y rencontrait que le fils de l'ancien chanoine. Quant àPoncelin, las de la lutte, touché par des avaries pécuniaires que n'avait pas cicatrisées Vonguent de Barras, il se retira dans sa petite terre de l'Orléanais. De là il put contempler satisfait la chute du gouvernement pourri qui s'était annoncé comme un énergique défenseur de la liberté et de l'égalité, mais avait prouvé par le fameux attentat commis sur l'abbé qu'il inaugurait des pratiques nouvelles dans les rapports entre supérieur... et postérieur.

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LE DOYEN des; INCROYABLES

Quand un jeune officier de passage à Paris obtenait la faveur d'une invitation chez Barras, il se sentait légèrement égaré et dépaysé au milieu des salons où s'étalaient davantage les accortises de Tancien régime que les règles démocratiques. Sa curiosité s'avivait à l'aspect des personnages divers et pour la plupart inconnus qui tournoyaient devant ses yeux. Une femme entrait. Extrêmement élégante, d'une beauté exquise, d'un charme prenant, découvrant dans un sourire un rang de perles vives, coiffée seulement de ses cheveux noirs bouclés qui encadraient comme un casque d'ébène son col souple et ivoire, certifiant la bonté sur son adorable visage où nul rouge, nul végétal national ne se manifestait ; elle était vêtue d'une robe grecque faite de mousseline des Indes

très ample, les manches et la ceinture s'ornaient de camées antiques; à Tun de ses poignets scintillait un serpent d'or émaillé de noir; autour d'elle s'enroulait gracieusement un riche cachemire dont la couleur pourpre soulignait si possible la blancheur éclatante de ses épaules et de ses bras. Un murmure d'admiration la saluait. « Qui est-ce ? » demandait le militaire à quelque collègue des bureaux de la guerre s'amusant officiellement. « Oh!... M"* Tallien! » Une autre femme dont le regard prenait parfois des reflets de gravité causait, entourée d'un groupe de cavaliers empressés. « Qui est-ce? » questionnait l'officier. « M°* de Staël! )> Une femme encore, mise à la dernière mode, d'une taille et d'une tournure ravissantes, portant relevés sur le haut de la tête ses cheveux contenus dans un réseau de chaînes brillantes dont chaque carreau était rehaussé d'une petite rosace en or. « Qui est-ce? » faisait le curieux. « M""' de Beauharnais ! » Un homme passait en costume directorial, assez commun d'aspect et vulgaire de tournure ; au centre de son visage s'écrasait un nez vermillon d'une nuance explicative, les mèches poudrées de sa perruque tombaient des deux côtés de la face, l'ensemble ne présentait ri^n de majestueux. « Qui est-ce? — François de Neufchâteau! »

Puis aux questions les réponses continuaient : Talleyrand, Lucien Bonaparte, le ministre plénipotentiaire Brachman, Savary, le peintre David, Fouché, Maret, Dubois-Grancé, Lindet, enfin Barras lui-même, aimable et souriant, avec des manières sentant d'une lieùe leur gentilhomme, venait s'asseoir sur un canapé d'embrasure entre M"' Tallien et M"' Chateau-Regnault, lorsque apparaissait soudain un quidam tant soit peu ridicule. Il semblait avoir une soixantaine d'années, exhibait une figure ridée aux yeux malicieux et portait un costume à faire rougir les plus exagérés des incroyables. Son habit vert tendre serré au corps s'ornait de deux grands revers et d'énormes boutons de métal découvrant un gilet haut comme la main, le tout rejoignant par devant la culotte sur les côtés de laquelle flottait une mercerie de rubans tricolores, puis des bas chinés plongeant dans des souliers vernis qui ne tenaient que par l'orteil. Gçmme couronnement, au-dessus d'une cravate de mousseline énorme, une perruque poudrée composée d'une courte queue flanquée de deux nattes et des oreilles de chien balayant tellement le haut collet de l'habit que le personnage simulait presque un garçon perruquier. « Comme vous arrivez tard, mon cousin! » s'exclamait Barras en serrant la

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main que lui teudait le nouveau venu. «Ma paôle d'oseille, ze ne m'excuse pas, ripostait Tinterpellé, Texijictitude est la politesse des tylans et nous sommes en lépublique! »et, avec une grâce aisée, il baisait galamment la main des deux dames placées près du directeur. « Qui est-ce? » interrogeait Tofficier tout à fait ahuri. « Le doyen des incroyables ... Le citoyen Lauraguais! »

Ce muscadin vétéran, aussi bizarre xlans sa tenue que da ns ses idées, ce jacobin sentant la race, ce parent du régicide Barras s'appelait de son vrai nom Louis*Léon- Félicité deBrancas, duc de Lauraguais. Sa famille, originaire du royaume de Naples, figurait dès le xu* siècle parmi les plus illustres; les fables légendaires et les chroniques pieusesracontaient que les saintes Candide révérées en Italie étaient des rejetons de cette noble lignée, tradition qui avait valu aux aînés le titre de premier gentilhomme chrétien. D'après ce que j'ai dit plus haut, on juge de la façon très relativement orthodoxe avec laquelle le représentant desBrancas glorifiait cette qualification à la fin du xviii* siècle ! Spirituel, audacieux, désordonné, paradoxal, généreux, instruit, léger, cet étourdi raisonnable était né en 1733 et avait commencé sa carrière par commander un régiment à Tâge de vingt-cinq ans, mais

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le feu sacré lui manquait totalement. Après une charge superbe exécutée à la tète de sa troupe durant la guerre de Sept Ans, il rassembla ses cavaliers et leur demanda s'ils étaient satisfaits de leur colonel; des acclamations unanimes répondirent : « Tant mieux, mes amis, si tous Ôtes con* tents, s'écria-t-il, car moi je ne le suis aucunement du métier que nous faisons et je le quitte. » Ce qui fut fait. On le retrouve s'adonnant h la chimie, étudiant le diamant avec La voisier, perfectionnant la fabrication de la porcelaine, se livrant à des expériences sur Téther, reçu membre de TAcadémie royale des Sciences, prodiguant aussi magnifiquement sa fortune dans le monde savant que dans le monde galant, passant d'Archimède à Cupidon, sautant du Parnasse à Cythère, erratique, sans but, etjustifiant ce jugement de Rivarol : « Ses idées ressemblent à des carreaux de vitre entassés dans le panier d'un vitrier ; claires une à une et obscures toutes ensemble. » Il favorise ensuite l'inoculation, goûte à la philosophie, aborde la littérature, critique Voltaire, recompose un Œdipe sous le titre de Jocaste, tragédie dont l'énigme du sphynx était la partie la plus limpide ; il révolutionne heureusement le Théâtre français en supprimant les banquettes placées sur la scène, d'après ses conseils

les acteurs cessent de représenter les personnages antiques en habits modernes ; la fantaisie le grise de ses caprices tandis que lui travaille des deux mains à son bonheur terrestre. De la main droite il avait épousé en légitime union, le 11 janvier 1755,

Elisabeth-Pauline de Gand de Mérode, fille du comte de Middebourg, maréchal de camp, gouverneur de Bouchain ; de la main gauche il avait eu M"" Riquet, Robbé et Hingre, jolies danseuses de rOpéra, M"« Granville, M"«Ricardi, M"* Porsein qu'il nommait son cochonnet^ et cent autres parmi lesquelles brille au premier rang Sophie Arnould.

11 faudrait deux volumes pour raconter la vie de l'original comte* et de la spirituelle actrice, vie que celle-ci résumait assez bien par cette phrase : « M. deLauraguaism'a donné deux millions de baisers et m'a fait verser plus de quatre millions de larmes. » Les Goncourt décrivent de façon exacte cette passion ^ :

« Imaginez ce que pouvait être Famour chez un pareil homme ; le soleil dans un orage ! Des adorations à mains jointes et tout à côté des froideurs, des querelles, des insultes, des menaces ; un bonheur ballotté de jour en jour, d'instant en instant ; des

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