Edmond et Jules de Goncourt , Sophie Arnould, P
prières, des oublis, des pardons scellés d'embrassades où tout à coup éclataient les irritations et les ennuis du comte pris entre Topinion publique et sa maîtresse, entre un mariage auquel manquait Famour et un mariage auquel il manquait le contrat; puis après les pleurs un nouveau rire, et le livre de leurs amours repris aux plus belles pages ; des gronderies encore, des mots empoisonnés, des fureurs, toutes les jalousies de TOrient — à Paris ! en ce siècle ! — des brutalités jusqu'à battre et à mordre ; des intermittences de cœur, des indifférences, des dédains, des ravissements des yeux, de la tête et des sens par des rivales, entrevues dans un succès tout neuf; des bouderies, des gronderies, des retours, des contritions qui promettaient réternité au présent, des tendresses h lasser le plaisir et au bout des tendresses des scènes à casser les vitres, si bien que la crainte finit par avoir raison de l'amour de Sophie. »
Du reste le versatile amant répétait de tous côtés que, pour approcher sa maîtresse, il fallait aimer les airs de manège^ et il y avait longtemps qu'il n'était plus cavalier. L'actrice se consolait avec l'architecte Bellanger, tandis que Lauraguais oubliait en courtisant d'au 1res Laïs auprès desquelles il ne pouvait néanmoins retrouver Tesprit endiablé
de la précédente. Le duc d'Abrantès rapporte dans les Boudoirs de Paris que le gentilhomme se ren* dait souvent chez une demoiselle Beaumontel, plutôt belle que jolie, mais béte comme une oie. « Je vais là pour me changer », affirmait-il h ses amis, et les amis riaient aux reparties jaillissantes qui s'égrenaient un peu sur toutes les têtes, qu*elles appartinssent à des princes, à des grands seigneurs, des bourgeois, des filles ou des femmes de la société.
Un jour qu arrêtés dans une rue étroite les cochers de M™' de Barentin et de M. de Lauraguais se disputaient d'importance pour obtenir le passage, M"** de Barentin, laide et renfrognée, finit par s'impatienter et mit la figure à la portière de sa voiture en s'étonnant d'une telle discourtoisie. « Hé ! Madame, fit le comte, pourquoi ne pas vous être montrée plus tôt?... Il y a longtemps que nous aurions reculé ! » Ceci se passait à l'époque où Lauraguais roulait encore carrosse, mais ses originalités de mille sortes lavaient fatalement amené à un cataclysme pécuniaire. Il disait à M. Ducrest qui le voyait affligé : « La malchance me poursuit. J'ai déclaré il y a dix-huit mois une petite banqueroute fort honnête, fort raisonnable dont Paris entier parlait; ne voilà- t-il pas que ce polisson de
Guéménée s'avise d'en faire une de quatorze millions ! Je vais passer inaperçu... Ah! je suis bien malheureux^ I » Une autre fois il se présente rayonnant chez le comte de Ségur : « Mon cher, tu as devant toi le plus heureux des hommes; je suis ruiné! — Etrange bonheur en vérité. — Tant que je n'ai été que dérangé, je me voyais accablé d'affaires, persécuté, ballotté entre la crainte et Tespoir, aujourd'hui je me trouve indépendant, tranquille, délivré de toute inquiétude 2. »
Ayant adopté beaucoup de principes, de goûts d'outre-Manche, il montra le premier aux Parisiens dans la plaine des Sablons une course avec des chevaux et des jockeys anglais; et, lorsque se répandirent les chimères de liberté, il fut un de leurs zélés propagateurs, se croyant destiné à remplir au Parlement français le rôle des Chatham ou des Fox. Devant ses espérances déçues, il se jeta dans une opposition hardie, écrivant contre les ministres, blâmant les actes officiels, raillant les décrets et s'attirant ainsi de nouvelles disgrâces, de légers suppléments à ce qu'il nommait sa correspondance avec le roi. Un pareil cerveau devait évidemment s'imprégner des idées révolutionnaires ; Lauraguais