Duc de Richelieu, Mémoires
la manière habituelle du gentilhomme démocrate qui répondait lorsqu'on lui demandait le serment à la nation et au roi : « Ce serment serait frivole s'il n'était pas absurde, je resterai passif au milieu de tous les citoyens actifs^, »
Les événements marchent et voici comment Lauraguais juge la vie parisienne au moment où le veto mis par Louis XVI sur les émigrés et les prêtres va amener la guerre étrangère et la guerre civile 2 :
« Depuis qu'il n'y a plus d'argent à Paris, jamais il n'y eut autant de richesses ; depuis qu'on parle tant des fureurs de Paris, il semble que celle des plaisirs soit la seule de ses habitants. 11 y en a pourtant un petit nombre qui éprouve celle de la liberté. Celle-ci est si ardente qu'elle a besoin de s'éteindre dans les délices d'une ville immense.
« S'il résulte de ce mélange une sorte d'ivresse, cette ivresse n'accable la raison qu'en exaltant l'instinct de la liberté. Cet instinct fait sentir que Ton sera bientôt plus mal, si bientôt Ton n'est pas beaucoup mieux, et c'est lui qui pousse les Français à déclarer à l'Europe la liberté ou la guerre et
1. M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie^ Toulouse, 1846, t. V.
2. Lettre de M. de Lauraguais à Af"* la duchesse dUrsel (Paris, 7 janvier 1792).
la leur fera soutenir avec des finances sans argent, des troupes sans discipline, des ministres sans confiance, des lois sans respect et des mœurs sans frein.
« A mesure que les délices de TAsie amollirent les Romains, la liberté se lassa d'être vierge et se laissa caresser par Targenk comme Messaline par ses esclaves. »
Malgré ses folles prodigalités de tous genres et Fétat désastreux de ses finances, Lauraguais possédait encore, à Tépoque de la Révolution, son château de Manicamp, situé près de Ghauny (Aisne), où il avait dépensé des sommes considérables pour aménager le parc à l'anglaise. Les ponts-levis, les énormes cheminées, les petites glaces de Venise, les tapisseries à personnages, les portraits d ancêtres contrastaient singulièrement avec un jardin moderne. L'entourage du castel était nouveau tandis qu'en pénétrant à Tinlérieur on se croyait transplanté au siècle de Henri IV, ce qui donnait un singulier piquant à cette demeure assez mal entretenue. Après avoir affiché longtemps le faste le plus magnifique, le plus galant des grands sei*gneurs, notre homme mai vêtu, mal peigné, affectait la simplicité du paysan du Danube si chère aux rigides plébéiens qui allaient pour la plupart
devenir les patriciens titrés et décorés de l'Empire. Retirée Manicamp, il passait une partie du temps dans sa bibliothèque meublée de bons ouvrages, de manuscrits et de nombreuses lettres des illustrations du siècle de Louis XIV; il pouvait y feuilleter à l'aise les encyclopédistes où gisaient les matériaux utiles à rhistoire du moment. L'existence — calme par hasard — de ce philosophe de Sans- Souci devait porter ombrage aux farouches partisans de la liberté ; le malheur lit son apparition. Le vieux duc de Lauraguais, l'ancien lieutenant général de Louis XV, mourut, sa belie-fiUe, M""* de Lauraguais, séparée de son époux, mais ayant conservé de bonnes relations avec lui, gravit l'échafaud le 28 pluviôse an II et quatre mois après, le
18 messidor, son mari se voyait arrêté sur un ordre du Comité de Salut public. C'était l'agent national du district de Chauny qui avait dénoncé l'ermite, et la Boucherie centrale de Paris s'empressait de happer cette bonne proie. On dirigea le coupable du côté de la capitale, on l'incarcéra à la Conciergerie et il y resta juste le temps d'être réveillé par l'explosion rédemptrice du 9 thermidor. Libéré le
19 vendémiaire an III, il revint dans l'Aisne et songea bientôt à régler ses comptes. L'expression est trop ambiguë lorsqu'il s'agit de Lauraguais, je
veux dire qu'il s'occupa des sans-culottes dont les manœuvres patriotiques avaient uniquement tendu à l'envoyer rejoindre sa femme sous le couperet. Dès le commencement de Tannée 1795, il lança au comité révolutionnaire de Chauny réclamations et accusations contre son dénonciateur ChoUet, se déclarant « déterminé à ne point céder aux effets que pourraient produire contre lui Timpression de la terreur^ ». L'agent Cholletfut destitué par le représentant Pérard et, comme on demandait des renseignements le concernant, Lauraguais fit courir sa plume indignée :
(( Lorsqu'il est enfin permis à l'innocence outragée, persécutée, assassinée, d'obtenir des larmes de l'aimable et tendre pitié, il ne sera pas défendu sans doute à des vertus plus mâles que l'innocence, à des malheurs plus augustes que les siens, d'attendre de la justice une indispensable vengeance... Je proteste énergiquement, car les mesures prises jadis par ChoUet étaient des mesures liberticides, c'étaient celles de Robespierre et de Saint-Just. Ceux qui les exécutaient étaient leurs complices. »
11 ressortait les rapports perfides et obséquieux
1. Lettre du citoyen Lauraguais au comité révolutionnaire de Chauny.
que le jacobin avait adressés jadis aux représentants du peuple et, à la suite de Tun d^eux, il notait judicieusement :
« Je ne ferai qu'une seule réflexion sur cette lettre. Que Nicolas ChoUet l'écrive et l'écrive avec Torthographe d'une cuisinière, cela devait être. Qu'il l'écrive au Comité de Salut public, cela pouvait être un des efifets d'une révolution ; mais quelle était donc la révolution qui faisait lire sérieusement à des députés la lettre d'une cuisinière^ ? »
Parbleu! c'était la révolution amenée par lui, Lauraguais, par lui qui en 1795 se qualifiait encore philosophe démocrate dans les pages datées du 20 avril et intitulées Opinion du Censeur sur la conjuration du trente. A la fin de toutes ses élucubrations s'étalait la signature le citoyen B. Lauraguais, qui voulait dire Brancas Lauraguais, mais pouvait signifier un plus sans -culotte Brutus, prénom convenant parfaitement à cet ex-noble. Dépouillé de ses prérogatives aristocratiques, il s'était indemnisé par l'achat de quelques biens nationaux, opération qui ne lui portait pas bon-
1. Recueil de pièces relatives au gouvernement révolutionnaire et au despotisme de ses comités avant le 9 thermidor, par le citoyen Lauraguais (s. 1. n. d.)>
206 QUANb BARR4S ÉTAÎT ROÎ
heur, car, ayant acquis le presbytère et Téglise de Manicamp, les habitants de la commune, pasteur en tête, protestèrent auprès du ministre des 6nances contre sa soi-disant propriété. Le ministre ordonna de surseoir à Texéculion du contrat de vente. Empêtré dans cette histoire de clocher — c'est le cas de le prétendre — Lauraguais vit ses adversaires emboîter le pas à leurs deux chefs, le juge de paix Santerreetle curé Bosset; il se démena, tempêta, et écrivait le 29 janvier 1797 :
« Une insurrection de plus ou de moins dans laquelle j'aurais été battu ou battant, loin de changer mes principes, me parait un événement ordinaire dans ces temps extraordinaires... Je ne demande pas mieux de voir dans Santerre qu'un pauvre diable qui aimelaprètraille, la canaille, et la volaille, et dans le curé Bosset qu'un imbécile à qui la tête tourne parce qu'il ne peut accorder sa subsistance avec sa conscience, ni soumettre l'une à l'autre, ce qui le rend tour à tour constitutionnel quand il a faim et papiste quand il digère. »
Puis s' adressant aux prêtres en général, il terminait ainsi :
« Quiconque a fait serment au pape n'en fera point à la république, nous ne voulons plus de vos parjures, nous aimons mieux votre haine.
LÉ DÔVfiN DES INCROYABLES 207
nous la tolérerons et la rendrons impuissante. » On croirait lire le discours d'un franc-maçon d'aujourd'hui. Ces idées qui semblaient peu prisées à Manicamp ne pouvaient nuire à Lauraguais dans sa nouvelle transformation, car le citoyen-duc, abandonnant provisoirement château, habits rustiques, tenue négligée et rêveries campagnardes, se lançait à Paris en plein monde tourbillonnant et frivole du Directoire.
Le républicain Barras, qui jouait le roi et le Gengis-Khan, se souvenait de sa naissance et tentait d^ètre traité comme homme de qualité S conciliant avec désinvolture les actes les plus révolutionnaires et l'orgueil nobiliaire le plus exagéré. C'est luimême qui nous apprend {Mémoires ^ t. I) que Tancienneté de sa maison égalait celle des rochers de la Provence, que ses ancêtres se croisèrent pour délivrer la Terre Sainte, que la bravoure et la popularité étaient les apanages de sa famille, qu'un Ferrand de Barras fut grand commandeur de Saint-Jean de Jérusalem, un autre chambellan de
Charles VII, un troisième vicomte de la ville d'Aix, qu'un dernier enfin fut choisi pour assister à un combat singulier entre l'empereur Louis de Bavière