VAndrogyne ou le fat à la mode (s. 1. n. d
dans la culotte collante, avec son zézaiement enfantin, Lauraguais était ridicule, néanmoins messieurs les Incroyables se sentaient assez flattés d'avoir pour doyen le descendant des ducs de Villars- Brancas qui, trompant les sciences et la philosophie, s'occupait pour l'heure à restaurer les mœurs par rhabillement. Les journaux le soutenaient * :
« Si la parure ajoute aux moyens de plaire, la parure est aussi une barrière contré la licence... Il est impossible que les propos ne se ressentent pas de la négligence des habits et, si le désordre des idées influe sur les sentiments du cœur, le désordre du costume influe sur la politesse du langage. Nécessairement les femmes seront moins décentes étant épouses si leurs yeux étant filles se sont accoutumés à des amants en déshabillé.»
Il disparaissait, le déshabillé, puisque les sansculottes abandonnaient leurs grotesques chlamydes grecques qui par le petit vent du nord laissaient voir toute autre chose que leur patriotisme ; il était remplacé par des vêtements baroques, mais au moins leurs propriétaires n'avaient plus les mains tachées de sang. Ce fut la jeunesse dorée de Fréron, laquelle n'était pas dorée le moins du monde,
1. Tableau général du goût, des modes et costumes de Paris, P. a^ V.
qui la première osa tenter un contraste saillant avec le langage, les façons communes et la saleté officielle des montagnards. Composée des représentants de la bourgeoisie tionorable qui avaient souffert pendant la Révolution, ils étaient capables de faire le coup de feu et s'exerçaient aux Tuileries,' au Luxembourg, aux Champs-Elysées, sous la direction de Ribouté, de Souriguères, des journalistes Langlois Lacretelle, Martainville, des acteurs Elleviou et Gavaudan, connus pour leur haine contre les jacobins. Qu'on les ait gratifiés *du nom de muscadins, faquins, aristocrates, ils me demeurent sympathiques pour avoir inspiré une terreur salutaire aux terroristes grâce au bâton et à la correction patriotique^ pour avoir forcé la Convention à punir les anciens membres du Comité (T Assassinat public^ pour avoir brisé Tidole hideuse de Marat et avoir fait expulser sa charogne du Panthéon.
Les Incroyables étaient les eunuques de celle active jeunesse parisienne, ils criaient dans les cafés et dans les théâtres, souhaitaient aussi une réaction prochaine à condition de ne pas s'exposer, mais le bambou qu'ils portaient à la main ne tombait sur la tête de personne. Amollis, voluptueux et lâches, ils se précipitaient dans un salon quand les autres se lançaient dans la rue, se métamorpho-
saient en femmes au premier appel du tambour et, en raison de cette couardise, de cette abstention prudente, ils durèrent un peu plus longtemps que leurs collègues énergiques et turbulents qui s'occupaient de politique ^
Au risque d'amoindrir notre héros, il faut bien reconnaître que c'est dans cette catégorie qu'il figurait. Ah ! ça n'est pas lui qui eût réclamé en public le Réveil du peuple! Ça n'est pas lui qui eût jeté à l'égout le buste de Marat ! Ça n'est pas lui qui eût osé lancer b. voix haute cette transparente allusion ; « Nous ne pouvons continuer la guerre avec cinq cartouches! » Il ne fallait pas froisser le cousin Barras, et puis Lauraguais était un poltron. La duchesse d'Abrantès nous le montre écoutant au Champ-de-Mars en aimable compagnie un discours que prononçait Sieyès à l'occasion d'une fête nationale {Mémoires, t. II).
(( Il a raison, mille fois raison 1 criait ma mère en frappant ses petites mains Tune contre Tautre.
— Il peut bien avoir raizon^ sans doute, disait le duc de Lauraguais, mais ze ne sais pas si le moment est opportun pour dire : V^ai raizon,
1. Georges Duval, Souvenirs thermidorien^ P. 1843, t. II ; Mercier, Paris pendant la Révolution, P. 1862, t. II; Adolphe Schmidt, Paria pendant la Révolution, P. 1880; J. H. Meister, Souvenirs de mon dernier voyage à Paris, P. an V ; Thibaudeau, Mémoires sur la Convention et le Directoire, P. 1824 ; etc., etc.
^^ Allons donc, mon cher duc 1 répondait mamère ; quand on a raison, on le dit partout et en tout temps.
— Je vous prie, madame Permon, de ne pas prendre celui-ci pour me donner un titre que ze dédaigne. Au reste, ajoutait-il eh parlant plus haut et relevant son immense cravate, ze ne suis pas.,, w.
Et comme les yeux noirs de ma mère annonçaient qu'elle allait éclater, il se pencha vers elle et lui dit de sa voix naturelle :
« Au nom de tous les diables, voulez-vous doue me faire mettre à la lanterne par ces enragés-là ? Regardez un peu quelles figures ont ceux qui Jurent après cet imbécile ou ce coquin de Sieyès !
— Allons donc, dit ma mère après avoir sérieusement regardé autour d'elle, il n'y a pas de réverbères ici, de quoi avez-vous peur?
— Parbleu ! je vous le dis, d'être pendu. Il y a là des arbres qui feraient très bien et trop bien l'office de potence et, quant à la corde, ma cravate en ferait l'affaire.
— Voilà ce que vous avez dit de plus juste, dit ma mère après avoir regardé la denii-pièce de mousseline dans laquelle la vieille figure de M. de Lauraguais était ensevelie. Seulement la mousseline est bien fine. »
Et ma mère ôtait son gant pour juger la finesse de l'étofTe et du degré de force qu'elle pouvait avoir.
« Oui, dit M. de Lauraguais, elle est fort belle, cette mousseline, je l'ai payée fort cher et en argent encore. C'est Larochefoucauld qui a envoyé cette mousseline-là de Hollande à M™«... Il déroge, ce coquin-là, il déroge.
— Paix donc, lui dit ma mère. Vous prétendiez tout à l'heure que j'allais vous faire pendre et vous allez vous faire jeter à la rivière. »
M. de Lauraguais prit son lorgnon et jeta un regard effaré sur ceux qui nous entouraient, mais le discours de Sieyès occupait les spectateurs.
Comme bien des faibles, le doyen devait applaudir la force et le pouvoir. Quelque temps avant le 18 brumaire, il était chez M""' Junot lorsque M"" de Lostanges exposa qu'elle venait de rencontrer le général Bonaparte allant faire une visite à Barras. « Tout le monde Tacclame, ajouta-t-elle, et qui croyez-vous qui ajoute sa voix à celle de cette canaille? » De sa jolie main blanche elle désignait le citoyen duc en imitant son gazouillement : « Vive le zénéral Bonaparte ! Vive le zénéral Bonaparte ! » Les assistants ne purent retenir leur rire, tandis que sortant le menton de son collet rembourré et de son gilet brodé au plumetis rose pâle, le seigneur
Brancas s'écriait : « Ecoutez-moi donc !... Ze ne me défends pas. Z'ai crié, oui, z'ai crié et ze vous donne ma paôle de zentilhomme que ze n'étais pas le seul. Et mon cousin le dilecteur ... — Oh ! il ne manquait que cela pour achever sa perfection ! fit M""® Permon ; ne crie-t-il pas aussi : « Vive Bonaparte! »
Admiration de la gloire, respect de la renommée, prédilection pour la notoriété, amour des grandeurs, il était bien difficile que Lauraguais effaçât complètement de son cœur ces diverses affections développées en lui sous Louis XV et Louis XVI. Il protestait modérément lorsque les belles amies de
Barras le gratifiaient de son titre dans les salons officiels; d'ailleurs les directeurs trouvaient leur contingent de censeurs qui les accusaient d'être trop sensibles s^ux gens de haut parage vis-à-vis desquels ils oubliaient le mot de citoyen pour celui de monsieur. Le cas était d'autant plus grave que la politesse relative des élégants rappelait aux jacobins l'étiquette abhorrée de l'ancien régime et que leur mise extraordinaire semblait en opposition complète aux principes républicains ^ . Ecueil redoutable pour le démocratique aristocrate qui voulait avant tout ne pas déplaire au puissant cousin. Ne le prendrait-on pas pour un royaliste en le voyant, lui le doyen des Incroyables, vêtu à la dernière mode, paraître dans les endroits joyeux au milieu de son entourage de muscadins frondeurs? Au Palais-Royal, cœur impur de Paris, rendez-vous des plaisirs, cité luxurieuse de la volupté, que peuplaient les jeux, les cafés, les cabinets de lecture, les spectacles et l'amour. Au Bois de Boulogne où toutes les femmes étaient des Grâces, des Junon, des Vénus, des Calypso, des Eucharis, où tous les hommes étaient des Apollon, des Narcisse, des Endymion, des Anti-