Arch. nat., AFiv
216 QUAND BARRAS ÉTAIT ROl
nous. A Tivoli si couru pour les feux d'artifice de Ruggieri, Torchestre de HuUin et de Gebauer, la grotte de Neptune et le lumineux temple de Psyché. A Monceau où la Folie agitait ses grelots. A rÉlysée envahi par les danseurs. A Idalie célèbre par ses pantomimes audacieuses. Au Pavillon de Hanovre qui attirait la foule dans ses kiosques chinois et ses tentes turques. A Frascati constellé de verres de couleur. C'est à travers ces édens que papillonnait Lauraguais, lorgnant de ses besicles les beautés qui avaient ainsi le bénéfice de lui sembler toutes charmantes, causant philosophie avec un savant égaré là, expliquant les avantages de la république h un émigré, démontrant la valeur de la monarchie à un terroriste, discutant avec une égale faconde sur les arts, les sciences, la politique, la passion, la toilette, la cuisine, la danse, le théâtre, l'armée, et possédant toujours son sujet ardemment ou modérément, pleinement ou partiellement, exactement ou confusément, régulièrement ou fugitivement, bref le possédant comme il avait possédé Sophie Arnould.
Non content de parler, il écrivait. Le 16 août 1797 paraissait une brochure de lui au sujet de la déclaration exigée des prêtres catholiques ^, le 30 sep-
tembre un rapport au Cercle constitutionnel sur les abus de la presse, le 15 octobre une dissertation sur Tostracisme ; dans celle-ci Lauraguais disait :
« Loin de me cacher dans l'exception où me mettent les actes civiques qui serviraient assurément à ma canonisation constitutionnelle, entre autres par exemple le jugement honorable pour moi, mais encore plus honorable pour le Tribunal révolutionnaire qui me fit aimer la vie en me rendant les droits de citoyen, je déclare qu'au lieu de me constituer un saint de la Révolution, j'en serai plutôt la victime. Ainsi donc, sans prétendre partager les destins de Buon aparté et de Barras, je suivrai leur sort. »
Et polémiquant sur la loi d'ostracisme de Sieyès, Barras rend compte dans ses Mémoires (t. 111) des efforts du sire touche-à-tout.
« Mon cousin M. de Lauraguais, personnage très original, mais qui a eu souvent des idées assez avancées en philosophie et en liberté, m'apporta son tribut. Je range ses idées parmi celles qui ont mérité de n'être pas reléguées dans l'oubli, du moins en raison de la générosité des in-
{..Première lettre d'un incrédule à un converti, par le citoyen Lauraguais.
teatlons de Fauteur. D'autres nous offraient des idées moins libérales que mon cousin Lauraguais. »
Les relations de parenté entre les deux compères n'allaient pas sans nuages, soit que le duc us&t un peu trop delà situation du vicomte pour obtenir des faveurs, soit que sa courtisanerie manquât parfois de souplesse, soit que son esprit ne fût pas assez bridé vis-à-vis de Tidole féminine alors en grâce. On ne connaît guère cette réponse qu'il fit durant une soirée du Luxembourg, alors que M"' Tallien ou une autre dialoguait sur le sentiment comme au beau lempsdeM"*deScudéry. « La vertu, disait-elle, n'habite pas des sommets inaccessibles, pour l'atteindre une femme n'a qu'à suivre sa conscience. — Il n'en est pas moins vrai, observa Lauraguais, qu'elle prend souvent un rfir^c/^wr.' » A l'audition de cette boutade. Barras dut évidemment esquisser une grimace et se promettre de rattraper son homme le lendemain même ; représailles faciles, le vieux prodigue ayant toujours quelque chose à demander. De ces rencontres résultèrent quelques heurts, et certain jour Barras fit avertir Lauraguais que, s'il ne retournait pas à Manicamp, on pourrait bien l'y mener. Ce dernier jugea qu'à l'occasion
de cet avis, il était bon de donner le sien. Il écrivit donc à son conseilleur* ;
Paris, 9 floréal an VI (28 avril 1798).
Citoyen directeur,
Si je vous ai déplu ainsi qu'au Directoire en vous disant mon opinion sur votre système d'équilibre et que vous pensiez que je ferai mieux d'aller à Manicamp que de rester à Paris, je vous rappellerai que vous m'avez souvent dit que j'étais le jacobin de la famille, et si la mienne a l'honneur d'appartenir à la vôtre, je pense pourtant que nous sommes encore plus liés comme jacobins que comme cousins. Aussi ne vous dissimulerai-je pas que je me trouverais beaucoup mieux chez moi qu'ailleurs si les imbéciles et les fripons qui sont partout en place n'y rendaient le gouvernement encore plus insupportable qu'à Paris. D'ailleurs à qui la faute si de prétendues lois pour faire des émigrés m'ont obligé de solliciter huit mois la radiation de mon père mis sur leur liste longtemps après sa mort ?A qui la faute si d'autres iniquités me forcent à réclamer aujourd'hui une partie de sa succession vendue depuis que le gouvernement a eu la générosité de renoncer à mon bien paternel ?
Quoiqu'on vienne de voir des gens échappés aux supplices par l'amnistie s'emparer des élections tandis que j'en suis exilé, je défendrai tant que je pourrai les droits dont la Convention m'a fait jouir comme étant naturels, inaliénables, imprescriptibles par conséquent, et qu'enfin le peuple en acceptant la Constitution a déclarés constitutionnels. Tels sont les sentiments du jacobin qui vous écrit. Vous devriez croire qu'il en respecte davantage votre magistrature et qu'il en aime mieux votre personne, toutefois
1. Lettre de L.B.LauraguaisàM"^'*** (duchesse d'Ursel), P. 1802.
ne vous gênez pas. Si mon coostant amour pour la liberté me fit exiler cinq fois par un roi, il peut bien me faire déporter une fois par cinq directeurs.
Fr. Lauraguais.
Le signataire estimait cette lettre sans réplique, elle ne fut pas sans réponse, Barras la donna en embrassant le duc qui revint prendre sa place au Luxembourg où ses attributions n'étaient pas toujours profitables à sa réputation. C'est Touchard- Lafosse {Chronique des Tuileries^ P. 1837, t. I) qui lance cette opinion, et l'on sait combien il faut se méfier de ses assurances. D'après lui, Lauraguais acceptait de son cousin certaines missions moins qu'honorables auprès des belles habituées des appartements réservés; le gibier de Grosbois n'était pas le seul qu'il fit tomber dans les toiles du président. Personne aussi ne se montrait plus habile à suivre la piste d'un scandale et, lorsqu'il lui arrivait de découvrir quelque anecdote piquante, il se transportait le matin au chevet du directeur et la lui narrait avec son accent affecté. La danseuse Clotilde en racontait long, paraît-il, sur les entremises que l'ex-duc exerçait quelquefois dans les dépendances de l'Opéra; dans celle de la Comédie- Française on le regardait comme un oracle, en raison des services pécuniaires et artistiques rendus
par lui à la maison. Il y avait son franc parler. C'est là qu'il disait à Tacteur Desmousseaux venant d' interpréter le rôle d'Agamemnon: « J'ai vu Brizard jouer Âgamemnon,ilne le jouait pas comme vous. — Oh ! monsieurle duc, faisait l'autre charmé. — Non ! Non !ll ne le jouait pas comme vous. — Vraiment..., monsieur le duc, recommençait Desmoussaux en se rengorgeant. — Oh! non, il s'en serait bien gardé ^ ! »
Mais rOpéra pour Lauraguàis, c'était non seulement les batifolages des coulisses, c'était aussi les souvenirs de sa jeunesse, c'était surtout Sophie Arnould. Retirée dans son prieuré de Luzarches, la pauvre actrice végétait péniblement malgré la pension de 2.400 francs obtenue par François de Neufchâteaii, malgré l'aide de l'ancien Dorval qui « venait à son secours d'une manière digne delui 2 ». Que d'événements passés depuis le jour où, sous ce nom d'emprunt, le comte de Brancas avait enlevé la pimpante Sophie à la barbe du père
1. Certains historiens attribuent ce mot au marquis de Ximenës, ami de Lauraguàis. On raconte aussi que ce dernier disait à Fleury : « C'est très bien, monsieur Fleury, vous avez été parfait. — Mais, monsieur le duc, ce n'est pas moi qui ai joué ce soir. — N'importe, monsieur Fleury, très bien, très bien, c'est parfait 1 »
. (Musnier-Desolozeaux , Indiscrétions, P. 1635, t. II.)
2. Lettres de Sophie Arnould à Bellanger (23 décembre 1797), citée par les Concourt.
Arnould I Fatigués, rassis, chenus, ils s'étaient retrouvés et correspondaient, des projets naissaient tandis que leurs forces s'éteignaient.
«... Finir mes jours auprès de vous, écrivait Tamante d'autrefois, vous rendre tous les soins de l'amitié, de l'attachement le plus tendre, le plus constant, est le vœu de mon cœur et mettra le comble à mon bonheur; mais le temps, les circonstances et toutes choses qu'il entraine mettent obstacle à ce que ce soye à Manicamp... En allant auprès de vous, mon amy, tout le bonheur ne serait que pour moy ; mon cœur n'est point changé, mon amy, le bien que j'ay pu faire et celui que je fais est le seul bien qui me reste. Je ne puis plus être heureuse que par les souvenirs. Vous voyez bien que je ne puis quitter, mais vous, mon Dorval, vous devez venir icy ; cent mille raisons plus fortes les unes que les autres doivent vous y décider ; icy vous devez fixer votre demeure ; icy vous trouverez les ressources que vous chercheriez vainement où vous êtes et votre sûreté.... Enfin j'espère que vous ne serez pas mal; il y aura pour le reste tout ce qu'il faut... ne soyez pas inquiet pour vous, c'est moy qui vous serviray et je dirai toujours : « Ah ! qu'on est heureux de déchausser ce qu'on aime. » {Lettre datée de Paris le 21 septembre 1799»)
Rayons d'automne 1 Rêves de déclin ! Trois ans plus tard, Sophie rendait son âme à Dieu pendant que Lauraguais se voyait dépouillé de son château et recourait à la justice pour s'assurer une annuité de sa fille d'Arenberg. Le sort oubliait qu'il frappait un philosophe. « Je resterai debout devant lafortune, disait le serein vieillard. Lorsque, à soixante-dix ans que j'ai, on n'est point courbé sous le poids de Tâge, on ne peut plus se plier, mais on peut rire* ! »
Rire et conserver une incurable jeunesse de caractère, telle est en effet la particularité de cet original qui, né à Versailles, ne devint point courtisan ; ami de Diderot et de d'Alembert, ne tourna point à l'encyclopédiste; loué par Voltaire, demeura son admirateur sans être son secrétaire; partisan de la Révolution, réprouva les orgies sanguinaires des jacobins, et cousin de Barras, finit sous le manteau d'un pair du royaume 2. Frondeur par tempérament sous tous les régimes, il ne put effacer les préjugés de sa naissance, et, dans sa participation aux folies mondaines du Directoire, il fut un des seuls fashionables appartenant également aux deux jeune France alors en présence, celle qui