Lettres de M. Lauraguais à M. le duc d'Arenberg^ P
2. Le duc de Lauraguais mourut à Paris le 8 octobre 1824. 11 avait été créé duc-pair héréditaire par ordonnance du 31 août 1817.
t'appuyait sur la vieille politesse aristocratique et celle qui avait poussé & Tombre des arbres de la liberté. Incroyable par le costume, gentilhomme par les manières, Lauraguais prêta sans doute à rire, mais le considéra-t-on comme un excentrique grotesque ou simplement un être fantasque ? Je laisse conclure son contemporain Chamfort qui songeait à lui en écrivant : « On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule. »
Ce titre évoque soit une grosse commère vendant des oranges au Palais-Égalité ou du poisson aux halles, soit une balayeuse jetant aux portes les nou* vellesdes armées ou les racontars du quartier, soit une furie des faubourgs toujours prête à brandir un drapeau devant les masses populaires hurlantes; or rien ne ressemble moins à ces différents types féminins que celle qui porta ce nom. 11 était peu poétique, c'est cependant à la poésie qu'il dut sa notoriété passagère.
Dans la seconde moitié du xviii*" siècle, Nantes abritait un maître particulier des Eaux et Forêts, Alexandre de Théis, qui, en dehors d'une parfaite droiture d'esprit, d'une naissance distinguée, d'une honorabilité complète, possédait le talent de trousser un couplet avec galanterie et de ciseler ei^
rimes pimpantes des poulets aux dames indigènes. Ce disciple d'Apollon et de Neptune avait prosaïquement épousé la fille d'un négociant de Paris nommé Guillo, union d'oîi étaient issus deux enfants, Alexandre de Théis, né à Nantes le 12 décembre 1765, et Constance-Marie, née dans la môme ville le 7 septembre 1767. L'heureux père quitta la Bretagne pour Chauny, où il exerça en 1772 les fonctions de procureur royal, et, comme son bagage littéraire ne l'abandonnait jamais, ni en voyage ni à domicile, il publia la même année une pièce mi-prose mi-vers, le Tripot comique^ qui ne fut pas représentée. Son imagination et sa vivacité nécessaires au culte de l'art l'étaient beaucoup moins à celui du droit, aussi jugea-t-il en conscience qu'un honnête homme n'a pas la permission de prodiguer aux muses une partie du temps réservé à Cujas. Etant donné qu'à cette époquelà on ne pouvait comme aujourd'hui se faire nommer employé de ministère pour avoir toute faciliter d'exécuter des travaux de poète ou d'auteur dramatique, M. de Théis se retira en Picardie. De sa maison de campagne il fit paraître une autre comédie et deux volumes de contes et nouvelles en vers où il imitait souvent La Fontaine avec bonheur ; mais, bien qu'attiré par la litérature, il se
consacra particulièrement à Téducation ' de ses enfants.
Dès le plus jeune âge sa fille lui offrait d'orgueilleuses satisfactions ; elle aimait la peinture, chérissait la musique, adorait la poésie; à quinze ans elle parlait plusieurs langues et travaillait Tharmonie. Trois années plus tard, sa famille s'étant installée à Paris, elle tentait son premier vol lyrique en adressant au Journal général de France un sonnet et un rondeau accueillis avec faveur; le brave Théis ne se tenait plus de joie de voir le nom de son héritière salué par le public. Plus qu'une excellente élève, il trouvait dans son intérieur une habile collaboratrice, car la jeune Constance concevait la mélodie des romances de son père, romances dont la fadeur avait souvent besoin d'être rehaussée par de plantureux accords. LAlmanach des Grâces de 1788 contient un double échantillon de cette communion familiale où l'amour paternel n'a pas étouffé complètement l'amour-propre de l'écrivain; on y peut lire douze chansons de M. de Théis alors que la débutante en donne seulement deux ; mais, de ces deuxbluettes jugées innocentes par l'auteur et mignonnes par les lecteurs, l'une a survécu. A travers un siècle elle est parvenue jusqu'à nous, telle une modeste petite fleur qui reste toujours
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fraîche et parfumée au milieu des corbeilles, des plates-bandes touffues dont le temps a pourri les tiges et flétri les couleurs.
C'est la chanson Boulon de rose qu'à la demande de quelques personnes M"' de Théis composa en peu d^instants sur le vieil air de la Baronne; c'est cette chanson qui, restée inaperçue durant une dizaine d'années, fut retrouvée par Pradère, puis mise en musique; c'est la chanson qui, détaillée divinement par Garât dans les salons du Directoire, fit gonfler les cœurs graisseux des enrichies du jour et palpiter les seins dévoilés des muscadines; c'est l'air tendre qui rendait humides les beaux yeux noirs de Thérésa Cabarrus et amollissait l'esprit fougueux de M"* Hamelin; c'est l'ariette qui depuis cent vingt ans sert de type à d'innombrables productions et servira probablement encore longtemps aux rimeurs et aux amoureux. Voici le morceau tel qu'il fut livré au public trois années après sa naissance :
BOUTON Df ROSS
Bouton de rose, Tu seras plus heureux que moi, Car je te destine à ma Rose Et ma Rose est, ainsi que toi, Bouton de rose.
Au sein de Rose, Heureux bouton, tu vas mourir, Ah I si j'étais bouton de rose, Je ne mourrais que de plaisir
Au sein de Rose.
Au sein de Rose, Tu pourras trouver un rival.
Ne joute pas, bouton de rose, Car rien au monde n'est égal
Au sein de Rose.
Bouton de rose, ,
Adieu, Rose vient, je la voi ; S'il est une métempsycose.
Grands dieux 1 par pitié, rendez-moi Bouton de rose.
M"' de Théis avouait elle-même plus tard avoir attaché peu d'importance à ces couplets, son père ne s'y était guère arrêté non plus, c'est pourtant la seule œuvre de Tauteur que Ton connaisse maintenant. Qui se rappelle ses Lettres^ ses Pensées ou les Vingt-Quatre heures d'une femme sensible ? Jusqu'en 1789, elle fit paraître diverses poésies dans lesquelles se reflétaient les charmes inexprimables de sa personne et respirait déjà la haute pensée philosophique, caractère principal de ses écrits *.
1. M. de F., Notice sur la vie et les travaux littéraires de Af"* la princesse Constance de Salm-Dycky P. 1843.
Ces premiers essais didactiques, épitres et discours, appartenaient par leur forme austère el leurs idées à une école classique où les femmes se montraient rares; ils furent imprimés sous le nom de Constance Pipelet, nom moins sonore que Pascal ou Molière. C'était celui que devait arborer M"* de Théis, conséquence de son mariage avec Jean-Baptiste Pipelet, docteur distingué, membre de l'Académie de chirurgie. « Elle déroge en épousant un bandagiste! » blâmait-on alors. Remarque outrancière, d'abord parce que les Théis auraient eu de la peine à remonter leur arbre généalogique plus haut qu'à certain ancêtre procureur royal en 1710, ce qui ne démontrait rien d'une illustre origine; ensuite parce que le père de l'époux était d'une noblesse récente, il est vrai, mais parfaitement régulière. Il avait obtenu la charge honoraire de secrétaire du roi à la suite d'une potion qui, administrée au duc d'Angoulême, avait fait cesser les vomissements chroniques de ce prince et assagi ses intestins. A côté des autres, ne peut-on assimiler une place à la noblesse de garde-robe? Qu'importaient d'ailleurs des parchemins authentiques au moment 011 le peuple et une partie de l'aristocratie les déchiraient bruyamment? Le nom d'apparence commune que portait la jeune mariée allait au
contraire la servir avec utilité au milieu de la folie démocratique.
La Révolution commençait, les gens de lettres ne se souciant pas de voir la guillotine montée sur le Parnasse s'enfuirent ou se terrèrent ; Lemierre s'écriait : « Je ne fais plus de tragédie, elle court les rues. » Constance Pipelet s'abstint de fréquenter les carrefours à la poursuite des drames qui ne manquaient pas, elle chercha dans la retraite les consolations de l'étude. Pendant quatre années une ombre propice la dissimula à l'attention des énergumènes qui guettaient toute supériorité afin de l'anéantir; sa réclusion se termina seulement à la mort de Robespierre dont elle disait plus tard * :
Vingt lustres passés sur ma" tête
En moi ne pourraient affaiblir
Le terrible et beau souvenir De cet homme sans voix, pâlel sans mouvement, Maudit par tout un peuple à son dernier moment.
Cet isolement parmi les dangers avait été employé par M"* Pipelet moins à demeurer dans l'intimité de son mari que dans celle des muses. Avec l'emballement de la jeunesse et de la poésie, elle s'occupa pendant plus d'un an à écrire une pièce